Le Califat de Da’ech, prologue

Scandinavian Institute for Human Rights, 2014

Rapport du SIHR préparé par Haytham Manna
Adaptation française : René Naba

Éditions SIHR et Eurabe en collaboration avec le site Madaniya.info
ISBN : 2-914595-76-X – EAN : 9782914595766

Scandinavian Institute for Human Rights
1, rue Richard Wagner – 1202 Genève – Suisse
sihr.geneva@gmail.comwww.sihr.net

Haytham Manna
  • Président de l’Institut scandinave des droits de l’homme, opposant syrien notoire en exil en France depuis 35 ans, il s’est toujours opposé avec force à toute intervention étrangère dans son pays et prône un règlement politique de la situation en Syrie. Co Fondateur de la Commission arabe des droits humains, président du Bureau international des ONG humanitaires, Haytham Manna siège au comité directeur d’une dizaine d’ONG des droits de l’homme, et est titulaire de plusieurs distinctions honorifiques dans ce domaine : la Medal of Human Rights-National Academy of Sciences-Washington (1996), le Human Rights Watch (1992) et le prix Shamlan pour les droits de l’homme (2010). Manna est le coordinateur adjoint du Comité de coordination nationale pour le changement démocratique en Syrie (CCNCD, l’opposition syrienne non armée composée des partis du centre et de la gauche et constituée de personnalités de la société civile). Il a étudié la médecine, l’anthropologie et le droit international et est auteur d’une quarantaine de livres en arabe, en français et en anglais, notamment The Short Universal Encyclopedia of Human Rights.
René Naba
  • Écrivain et journaliste, en charge de la coordination éditoriale de Madaniya.info, site civique et citoyen qui se propose d’être le rendez-vous de tous les démocrates.
Dossier complet :

Observations préliminaires

Ce rapport se propose d’analyser le processus ayant abouti à la proclamation du califat de Da’ech, l’impact de ce califat sur l’échiquier régional (notamment par rapport aux autres formations se réclamant de la même idéologie islamiste, à l’instar d’Al Qaida), et d’établir la monographie des figures de proue de ce mouvement.

I – Da’ech est l’acronyme de l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), ou ISIS (Islamic State in Irak and Syria) en anglais. Il comprend le territoire de la Grande Syrie et de la Mésopotamie.

II – Le califat : le calife est le successeur du Prophète de l’Islam dans l’exercice politique du pouvoir. Depuis la fondation de l’Islam, quatre califats se sont succédés à la tête du monde musulman : le califat omeyyade de Damas, le califat abbasside de Bagdad, le califat fatimide du Caire et le califat ottoman. Durant les trois premiers siècles de la conquête arabe (du VIIe au Xe siècle), trente-neuf califes ont dirigé le monde musulman. Quatre Rachidoun, quatorze Omeyades et vingt et un Abbassides ont gouverné durant 308 ans, pour une durée moyenne de règne de 7,9 ans. Treize des trente-neuf califes ont péri de mort violente.

III – Le titre du premier chapitre de ce rapport fait référence à la hijra (l’hégire, en français), terme qui désigne le départ des compagnons du Prophète Mohammad de La Mecque vers l’oasis de Yathrib, ancien nom de Médine, en 622. En arabe, hijra signifie « émigration » et suggère une « rupture de liens » en ce que cette migration a créé une rupture fondamentale avec la société telle qu’elle était connue des Arabes jusqu’alors. Le Prophète venait en effet de rompre un modèle sociétal établi sur les liens de parenté (organisation clanique) pour constituer un modèle de communauté de croyance. Dans ce nouveau modèle où tout le monde est censé être « frère », il n’est plus permis de laisser à l’abandon le démuni ou le faible, comme cela était le cas avant. Les clans puissants de La Mecque vont tout faire pour éliminer cette nouvelle proposition de société diminuant leur pouvoir. En effet, l’égalité entre les croyants est proclamée lors de la rédaction de la constitution de Médine (Alsahifa), que ces derniers soient libres ou esclaves, Arabes ou non-Arabes. Compte tenu de l’importance de cet événement, le calendrier musulman démarre au premier jour de l’année lunaire durant lequel l’hégire a lieu, ce qui correspond au 16 juillet 622.

Prologue

À la présentation de mon premier rapport sur Da’ech, en 2013, un responsable d’un organisme relevant des Nations unies m’a donné ce conseil : « Da’ech est un phénomène limité par sa force et les soutiens dont il bénéficie. Il est préférable de suivre les activités du Jobhat An Nosra et du Front islamique. L’avenir leur appartient ».
J’ai accueilli son conseil par le sourire, lui faisant valoir l’argument suivant : aucune protection ou soutien ne seront utiles à ces deux groupements. La direction militaire de Da’ech se vit comme le commandement militaire d’une armée. Elle pense en termes de fonctionnement militaire. Elle emprunte à la technique de la guérilla et procède à une réévaluation périodique de ses priorités stratégiques ; trois éléments qui font défaut aux deux autres groupements.

Les trois protagonistes (Jobhat An Nosra, le Front Islamique et Da’ech) restaient focalisés sur le caractère religieux et confessionnel du conflit en Syrie et se livraient en conséquence à une vive compétition pour conquérir le même milieu socio confessionnel qui leur permettrait d’étendre leur influence. Mais Da’ech, fort d’une décennie d’expériences, a été le seul groupement à avoir cherché à exploiter les points forts et faibles des zones de conflit pour tirer bénéfice des erreurs de ses rivaux – quand bien même ils combattaient le même ennemi, le régime syrien.

Quant au commandement militaire de Da’ech, il était constitué pour l’essentiel d’anciens officiers de l’armée irakienne. Les zones de déploiement de l’opposition au régime syrien constituaient un ventre mou, un terrain propice à l’expansion accélérée de Da’ech.

Alors que les divers acteurs du conflit débattaient sur la légitimité de la posture de Da’ech ou sur ses liens présumés avec les services de renseignement syriens ou irakiens, Da’ech négociait avec les services de renseignement turcs la libération des otages français, parallèlement à des opérations de séduction et d’intimidation menées à l’encontre de quiconque entravait sa progression.

Début 2014, en dépit des pertes subies par les divers groupements du fait de leurs divergences sur le contrôle de la ville syrienne de Raqqa, nul, tant au sein du pouvoir syrien qu’au sein de l’opposition armée, n’a su tirer les conclusions pertinentes de cet avènement sur un plan politique ou militaire. Ce n’est que le séisme de Mossoul (l’attaque de Da’ech contre cette ville du nord de l’Irak, le 29 juin 2014, au premier jour du mois du Ramadan) qui réussira à provoquer un électrochoc global à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la zone.
La succession des victoires rapides de Da’ech en Irak a produit un effet inverse sur son comportement. Le sentiment de prépotence et d’omnipotence et l’intuition de pouvoir mener bataille sur plusieurs fronts a provoqué une prise de conscience à échelle régionale puis internationale, conduisant à une réévaluation du théâtre des opérations dans un sens plus réaliste. Le califat de Da’ech a ainsi replacé la Méditerranée orientale au centre de l’actualité internationale, en substitution au conflit en Ukraine.
Tous ceux qui avaient minimisé le danger Da’ech se sont alors empressés de nous solliciter pour obtenir un rendez-vous avec nous, quêtant avis et informations susceptibles de les éclairer sur la situation.

Il est difficile d’évaluer les pertes humaines et matérielles résultant du manque de discernement collectif à l’égard de ce phénomène. Et, de la même manière que le monde a été saisi de stupéfaction devant le comportement de Da’ech envers les chrétiens et les Yazidis, il sera surpris par le nombre de victimes des localités de Tikrīt et de Spayker. De la même manière que l’on garde le silence à propos des dix mille victimes militaires en Irak, on ne peut qu’observer le mutisme des autorités syriennes quant à la mort de deux cent vingt-six cadres militaires tués dans la bataille d’Al Tabaqa, parmi lesquels vingt-cinq officiers d’autorité (généraux, colonels ou lieutenants-colonels).
L’idéologie du combat de Da’ech est ancrée dans la fabrique de la sauvagerie. Il est impossible qu’un projet militaire fondé sur la volonté de domination, sur l’agressivité et la vengeance fasse place aux valeurs humaines. Lorsque le meurtre est légitimé, le droit à la vie n’a plus la moindre valeur. Du fait de leur comportement, les « nouveaux Moghols » de Da’ech nous renvoient aux calamités du Moyen âge. Ils n’établissent pas de distinction entre un combattant et un civil, entre un enfant et une personne âgée, entre une femme et un homme. Et, à l’intention de tous ceux qui se taisent par connivence, il faut apprendre que Da’ech ne fait pas non plus de différence entre les sunnites et les autres. Par le biais d’un discours confessionnel que le groupement tient pour sa fonction mobilisatrice (nécessaire afin de neutraliser cette fraction de la population qui partage l’idée que Da’ech les vengera), le groupuscule légitime l’exécution de tous les renégats.

Notre conviction profonde est que ce phénomène ne saurait être combattu que par une campagne préalable de sensibilisation de l’opinion auprès des couches populaires de la société – un procédé qu’il importe de ne plus dénigrer –, en ce que ces couches populaires continuent de considérer que la victoire de Da’ech leur sera bénéfique parce qu’elle leur restituera cette liberté et ces droits dont ils étaient privés du fait de leur marginalisation et de l’oppression dont elles étaient victimes.
La confrontation sur le triple plan politique, culturel et moral, constitue la pierre angulaire du combat contre Da’ech. L’option militaire n’a jamais réussi à éradiquer l’extrémisme. Chaque fois qu’il lui a été donné libre cours, la violence est devenu le dénominateur commun du répressif et du réprimé, de l’oppresseur et de l’opprimé. Indéniablement, le rôle des penseurs réformistes musulmans est, à cet égard, est d’une grande importance.

Ce condensé constitue une tentative de l’Institut scandinave des droits de l’homme en vue de restituer au raisonnement logique, à la rigueur scientifique et à la dignité humaine, leur considération, dans le combat contre les formations de type Da’ech de l’époque contemporaine.
Une première tentative, mais non la dernière.

Dossier complet :
Illustration

Copyrights © SIHR / Madaniya : De gauche à droite, Abou Ayman Al Iraki, Abou Ahmad al Alouani, Abou Bakr Al Baghdadi (le calife Ibrahim), Abou Abdel Rahman Al Biblaoui et Hajji Bakr.

Pour aller plus loin

  1. Admin
    Administrateur
    Sep 15, 2014 - 02:57

    A nos lecteurs !

    Rappel : « Sauf autorisation expresse du directeur de la publication, n’est autorisée que la reprise d’extraits d’articles, à charge pour l’emprunteur d’établir un lien vers le contenu original afin de permettre aux lecteurs de s’y référer (Article L.122-5 alinéa 3), avec mention de la nature du texte « analyse », ou une « courte citation » (Article L.122-5 alinéa 3, point « a »). En aucun cas, la reproduction complète, sous quelques formes que ce soit, n’est autorisée. »

    Lire la suite : http://www.madaniya.info/mentions-legales/

    Répondre
  2. meda
    Sep 20, 2014 - 07:27

    Deleuze a dit que le délire n’avait rien à voir avec un soi-disant complexe familial mais avait un rapport avec l’histoire, la géographie, le monde. Les gens de Da’ech sont dans cette « logique » délirante qui leur fait croire qu’ils ont mandat pour créer un Etat et s’installer dans l’histoire

    Répondre
  3. dune
    Mar 09, 2016 - 02:45

    Da’ech aura marqué l’histoire et il est fort à parier que bon nombres se dissimuleront à l’avenir avec ces idées d’un autre temps enfoui en eux

    Répondre

Trackbacks/Pingbacks

  1. 15 septembre : Dossier spécial Da'ech - Madaniya

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

© madaniya.info - Tous droits réservés.