Syrie et Irak : Gérer le chaos, pour changer les alliances

Bruxelles – L’Amérique travaille à court terme et son ministère de la défense est au combat 24H/24. Par rapport aux armées de pays européens, ceci n’est pas seulement une différence dans la taille de l’armée, mais une différence de nature dans la façon d’aborder les conflits et dans les réactions à leur égard.

Si tant de personnes n’y perdaient leur vie ou leur âme, l’examen de la gestion du chaos en Syrie et en Irak pourrait être technique et froid. De plus, du point de vue du décideur ultime qu’est le président américain, gérer un chaos que l’on a créé est déjà un art difficile, mais hériter du chaos créé par votre prédécesseur, au nom du peuple américain, qui l’a oublié, lui, et vous juge, vous, est d’une ingratitude qu’il mesure tous les jours.

Pour la première fois cependant, un président américain sait que ce qui a détruit à petit feu l’image de l’Amérique dans tout le monde arabo-musulman et au delà, est son alliance déséquilibrée avec un seul pays de la zone moyen-orientale. Les efforts démesurés, très mal récompensés de son remarquable Secrétaire d’état John Kerry n’y ont rien changé. Sa décision de fermer Guantanamo partait déjà de cette analyse, mais il n’a pas poursuivi sa volonté de départ jusqu’à la faire aboutir. Et il ne peut pas refuser l’appel à frapper a nouveau en Irak. Et en Syrie….

L’environnement du chaos a bien changé en 10 ans

Les kurdes irakiens avaient déjà bénéficié de l’aide américaine pour obtenir leur autonomie et, bon an mal an, avaient aussi accepté de s’entendre. Entre le clan Barzani et le clan Talabani, ce furent des années, plutôt rares, de cohabitation concurentielle. Mais la perception que ce pays était devenu une chasse gardée iranienne n’avait atteint, de façon précise, les centres décideurs de Washington qu’avec le transfert des prisonniers d’Abou Ghraib au moment de la négociation de départ des troupes américaines.

La libération des protégés iraniens n’avait pas attendu un mois… malgré les engagements fermes de Noury Al-Maliki. C’était donc bien une défaite, ce départ, et non pas une victoire pour ceux qui en doutaient encore. C’était une victoire… de l’Iran.

  1. La demande kurde, l’appel à l’aide est donc intervenu dans un moment qui permettait pour l’armée américaine de montrer a nouveau sa présence et sa supériorité technique. Mais elle ne peut désormais se réaliser, se matérialiser qu’avec un « nihil obstat » iranien. Ceci n’est pas un détail mais un changement de nature dans les alliances régionales. L’allié traditionnel et privilégié des États-Unis dans la région va devoir partager son rôle, accepter de perdre sa position unique, faire pour un moment indéterminé, ménage a trois…
  2. L’Iran va parallèlement admettre de recréer une relation avec l’Arabie saoudite, dès lors que celle-ci fait aussi quelques gestes. La prise de Mossoul par « Da’ech » montre la supériorité militaire au sol, la capacité de diffusion dans la population, d’un groupe sous-estimé jusque la de façon erronée par les services occidentaux.

Les seuls à en avoir mesuré la dangerosité de façon claire étaient les Syriens, l’armée et les services de renseignements qui tentaient d’expliquer ce qui, inéluctablement, se préparait sous leurs yeux. En Syrie.
Qui donc a réveillé la bête sauvage sunnite, sortie de sa bouteille et en pleine forme : elle peut faire tomber le Koweït dans son escarcelle si elle le veut, et peut passer directement à la menace sur la famille Saoud, en utilisant l’insatisfaction dans le pays, si l’Iran donne son feu vert ou regarde ailleurs. Ce ne sont pas les États-Unis seuls qui ont commis l’erreur, qui n’ont pas vu venir la tactique propre aux Frères Musulmans et à l’AKP turque.

Car l’allié du nord dans cette région, la Turquie a tellement changé pendant ces dix ans. La Turquie, en s’appuyant sur la volonté de vengeance du clan Hariri, en ouvrant ses portes à tout qce ui voulait combattre le voisin alaouite, Bachar el Assad, s’est créé petit à petit son interlocuteur sunnite dans le pays à reconquérir.

L’analyse des Frères Musulmans, à ce moment là au pouvoir en Egypte, était pourtant très claire, et ne s’attardait déjà guère sur les noms des groupes à encourager : tout groupe combattant était soutenu, peu ou prou. La coordination se situait déjà en Turquie depuis plus de trois ans, chez un allié de l’OTAN, qui passait alors pour le meilleur des combattants anti-dictateurs, accueillait l’ambassadeur, qui au nom de la France, rencontrait ces groupes, les encourageait. Quelques fantoches, de bonne ou de mauvaise foi, étaient reçus au plus haut niveau des États-Unis et des pays européens : ils entretenaient l’idée d’une résistance à la dictature alaouite, qui était capable de vaincre l’ennemi alors que leurs troupes étaient soit inexistantes soit déjà passées sous le contrôle de Da’ech en Syrie.

Les européens mettent beaucoup de temps a réaliser qu’il faut changer de tactique et d’alliés, beaucoup plus de temps que les États-Unis. C’est d’ailleurs ce qui fait un élément clé de la supériorité américaine. Les européens engourdis viennent à peine de se réveiller et de découvrir que le danger est déjà de retour chez eux, qu’ils sont débordés par son ampleur. Les voila qui se mettent a contrôler Turkish Airlines, alors que les transferts durent déjà depuis deux ans, à pleine vitesse.

En Belgique, on montre des mères musulmanes éplorées qui découvrent que leur fils est un assassin potentiel d’Alaouite, par principe, pour le plaisir de tuer des mécréants, et qui espèrent qu’ils seront de retour…

Les États-Unis savent qu’il leur faut un allié sunnite solide, dans l’un et l’autre pays ; mais il faudra pour cela démontrer leur capacité a éliminer le volet extrémiste que les turcs (pas tous les turcs mais ceux de l’AKP et Frères Musulmans réunis), que les services européens et américains ont aidé à implanter en Syrie, et qui sont venus soutenir aussi les sunnites d’Irak, victimes des inégalités profondes créées à leur égard depuis le passage de Paul Bremer, plus de dix ans auparavant au nom de la victoire contre Saddam.

Alors pourquoi les attaquer seulement en Irak, là où ils ont aussi le support de l’ancienne armée de Saddam ? Car au bout du compte, dans un délai indéterminé, il faudra bien que les sunnites de ces deux pays soient acceptés et aient leur zone de vie en paix. Les États-Unis ont beau travailler à court terme, ils le savent. Ils auront besoin d’un allié sunnite civil et tranquille, l’inverse de la « bête sauvage » dont on nous parle.

Frapper Da’ech doit donc s’accompagner de contacts informels mais crédibles avec les futurs leaders sunnites pacifiques, qui ont certes de bonnes raisons de ne guère se montrer aujourd’hui.
Les kurdes de Syrie ont appelé a l’aide d’urgence pour des frappes sur le même ennemi que celui que les États-Unis et la France poursuivent par des frappes aériennes en Irak. Les kurdes de Syrie ont besoin du même type d’aide, ils méritent la même protection mais ils ne l’obtiennent pas encore.

Et pendant ce temps, la zone contrôlée par Da’ech s’étend en Syrie, de plus en plus proche de la Turquie, de plus en plus aussi apte a prendre une partie du Liban entre Ersal et Tripoli. Les kurdes de Syrie voient bien ce qui peut leur arriver : que leur région depuis toujours, devienne petit à petit une zone sunnite. Les turcs l’ont rêvée comme une partie majoritaire de la Syrie, mais ils ont compris qu’ils ne peuvent déloger les alaouites sans gros dégâts chez eux, compte tenu du nombre de la population alaouite en Turquie. Alors ils se contenteront d’assister, satisfaits, à la défaite des kurdes syriens et à leur minorisation, dans un pays où ils sont aujourd’hui les seuls vrais résistants, organisés et capables de présenter une gestion contrôlable du pays, une réorganisation équilibrée de l’armée syrienne.

Mais nous sommes encore si loin de ces espoirs de réorganiser un état en paix, un état équilibré entre les ethnies : le chaos et les changements d’alliance ont encore de beaux jours devant eux.

Dans ce chaos, deux erreurs de court terme se profilent cependant :

  1. Bombarder Da’ech en Irak, ce qui est efficace à court terme, mais en refusant d’entendre les appels des kurdes syriens qui ont besoin du même support d’urgence. Da’ech ne connait pas de frontières d’états qu’il ne reconnait pas, et leurs attaques contre les kurdes en Syrie visent a reprofiler la région, de façon à se doter d’une large zone de soutien turc direct, même s’il reste encore officieux. Reprocher aux kurdes syriens d’être marxistes, ou d’avoir été alliés de Bachar ne doit plus figurer à l’agenda. Barzani a bien été allié de l’Iran dans une autre vie. Et reste un allié de la Turquie, support bien réel de Da’ech en Syrie.
  2. Continuer à former des combattants pour la Syrie notamment de l’ASL, sans vouloir écouter le parcours inévitable qui sera le leur dans ce pays, passant de groupes rebelles moyennement efficaces, au groupes djihadistes qui les recrutent pour en faire des tueurs bien formés au frais de l’état US. Quelques congressmen ont pourtant éveillé le Congrès américain au moment du vote, mais sans succès. Les alliances peuvent changer mais les discours restent acharnés, en dépit de la réalité du terrain, sans avoir la souplesse de leurs services.

En conclusion, j’espère que les États-Unis vont entendre les appels des kurdes de Syrie, y répondre avec efficacité, et qu’ils vont être à même de convaincre leurs alliés turcs, non seulement d’ouvrir la frontière – (ce qui vient enfin d’avoir lieu très limitativement) – pour les réfugiés, mais surtout de stopper l’aide qui passe de Turquie vers Da’ech, annulant les efforts américains en Irak.

Le chaos ne peut aller jusqu’a aider, en temps réel son propre ennemi : mieux vaut alors changer de politique et chercher l’erreur… en Syrie.

Illustration

Le combat de Marduk et de Tiamat. Selon la cosmogonie babylonienne, le dieu Mardouk aurait créé les cieux et la Terre en abattant Tiamat, le Chaos primordial (ici représenté comme un dragon).
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Chaos_Monster_and_Sun_God.png

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