La Turquie, base arrière du recrutement djihadiste pour le compte de Da’ech (ISIS)

New York Times, 15 septembre 2014 – Par Ceylan YEGINSUSEPT – Traduit en français par Madaniya.

Le salaire quotidien du combattant de Da’ech : 150 dollars par jour

ANKARA, Turquie – CAN (27 ans), toxicomane de l’un des quartiers les plus pauvres d’Ankara, ne pensait pas avoir beaucoup à perdre quand il a été introduit en contrebande en Syrie avec 10 de ses amis d’enfance à rejoindre le monde du plus important groupe djihadiste radical.
Au terme d’un séjour de deux semaines dans un camp d’entraînement dans la ville syrienne de Raqqa, le siège de facto du groupe ISIS (État Islamique d’Irak et de Syrie), Can a été affecté à une unité de combat.
Selon son témoignage, il assure avoir ouvert le feu sur deux hommes et participé à une exécution publique. C’est seulement après avoir enterré un homme vivant, son « baptême de feu en quelque sorte », qu’il a été gratifié du titre de combattant de plein exercice, un « combattant complet » d’ISIS.

« Quand vous vous battez là-bas, vous vous sentez en état de transe », a déclaré Can, qui a souhaité être identifié par son seul prénom par crainte de représailles. Avant de se lancer vers l’action « Tout le monde crie : « Dieu est le plus grand », ce qui vous donne la force divine de tuer l’ennemi sans être dérouté par le sang ou les tripes éclaboussés », soutient-il.
Des centaines de combattants étrangers, dont certains venus d’Europe et des États-Unis, ont rejoint les rangs de l’ISIS dans son califat autoproclamé qui s’étend sur de vastes territoires d’Irak et de Syrie. Mais l’un des plus grandes sources de recrutement se trouve être la Turquie voisine, membre de l’OTAN et soutien de facto de l’état islamique.

Avec des revenus du pétrole, d’armes et de l’organisation, le groupe djihadiste contrôle de vastes étendues de la Syrie et de l’Irak et aspire à un État.

Plus de 1000 Turcs ont rejoint ISIS, selon les reportages des médias turcs et des représentants du gouvernement. Les recrues citent l’attrait idéologique du groupe qu’il exerce sur de jeunes désœuvrés, ainsi que le montant des rétributions qu’il verse aux combattants. Le C.I.A. estimé la semaine dernière que le groupe avait de 20.000 à 31.500 combattants en Irak et en Syrie.

Les États-Unis ont exercé une forte pression sur le président néo-islamiste, Recep Tayyip Erdogan, en vue d’assurer un meilleur déploiement des forces turques à la frontière syro-turque, longue de près d’un millier de km. Washington souhaite que la Turquie rende étanche sa frontière avec la Syrie et assèche le flux des combattants étrangers et d’interdire qu’ISIS commercialise son pétrole via la Turquie.
Jusqu’à présent, M. Erdogan tergiverse et hésite à prendre des mesures drastiques contre Da’ech, avançant comme motif le fait que le groupement islamique détient 49 turcs en otages, intercepté lors de l’assaut d’ISIS contre Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak, en Juin dernier.

La Turquie a refusé de signer le communiqué adopté le 11 septembre 2014 par un groupe des États du Moyen orient engageant les signataires du texte à prendre de nouvelles mesures « appropriées » pour lutter contre ISIS. Un comportement qui a quelque peu agacé l’administration américaine.

Pendant des années, la Turquie a cherché à donner l’exemple de la démocratie islamique au Moyen-Orient à travers sa politique de « problèmes zéro avec ses voisins ». Une ligne de conduite préconisée par M. Ahmet Davutoglu, nouveau premier ministre de la Turquie après avoir été pendant des années son ministre des Affaires étrangères. Mais les erreurs de calcul de l’équipe Erdogan ont provoqué un relatif isolement du pays, dans une région en proie à la guerre maintenant.

La politique néo islamiste d’Erdogan d’ouverture des frontières syro-turques, dès les premiers jours de l’insurrection syrienne, a suscité des critiques tant sur le plan interne que sur le plan international, rendant la Turquie responsable du renforcement de Da’ech, sur lequel Ankara avait fait le pari de renverser le régime du président syrien Bachar Al-Assad.

Les combattants turcs recrutés par Da’ech assurent qu’ils s’identifient davantage à la forme extrême de la gouvernance islamique pratiquée par le groupement que par le programme du parti au pouvoir turc, lequel plonge ses racines dans une forme plus modérée de l’islam.

Le quartier de Haci Bayram

Hacibayram, quartier délabré en plein cœur du quartier touristique d’Ankara, s’est transformé en centre de recrutement de Da’ech. ISIS sur l’année écoulée. Aux dires des habitants, près de 100 habitants du quartiers se sont enrôlés sous la bannière de Da’ech pour combattre en Syrie.
« Cela a commencé quand un étranger avec une longue barbe hirsute a fait son apparition dans le quartier », a rappelé Arif Akbas, le chef du quartier élu de 30 ans, qui supervise les affaires locales. « Puis nous avons constaté que tous les toxicomanes se sont mis progressivement à fréquenter la mosquée ».

L’un des premiers hommes à rejoindre ISIS du quartier était Ozguzhan Gozlemcioglu, connu pour ses homologues ISIS par le pseudonyme de Mohammad Salef. En trois ans, il a grimpé les échelons pour devenir commandant régional à Raqqa. Les habitants du quartier affirment que l’homme se rend fréquemment à Ankara et ses alentours, prenant soin, à chacun de ses passages, de se faire accompagner de nouvelles recrues.

Mehmet Arabaci, un résident Hacibayram en charge de la répartition de l’aide gouvernementale aux nécessiteux, a affirmé que des jeunes du quartier ont repéré des photos en ligne de M. Gozlemcioglu avec des armes sur le terrain et y pris un intérêt immédiat et accru. Désœuvrés depuis que la municipalité a détruit la seule école du quartier dans le cadre d’un plan de rénovation urbaine, les enfants ont commencé à passer davantage de temps sur les réseaux sociaux.

« Il y a maintenant sept mosquées dans les environs, mais pas une école », a déclaré M. Arabaci. « La vie des enfants ici est frappée de vacuité qu’ils y trouvent une excuse pour être aspiré dans l’action ». Entre temps, ils passent leur temps à jouer dans les décombres d’un bâtiment démoli, simulant des combats avec des armes-jouets.
Selon Peter Neumann, professeur à King College de Londres, au moins 12.000 combattants étrangers se battent en Syrie et en Irak – beaucoup d’entre eux avec Da’ech (ISIS).
Comme une jeune fille syrienne passait devant eux, ils se sont jetés sur elle, la renversant sur le sol et en plaçant leurs fusils jouets sur sa tempe. « Je vais vous tuer, putain » lui cria l’un des garçons avant de se lancer dans des effets sonores qui imitent une mitrailleuse.

L’autre garçon a rapidement perdu intérêt et s’éloigna. « Les jouets sont tellement ennuyeux », a-t-il dit. « J’ai de vraies armes à l’étage ».
Le père du garçon, qui possède un marché à proximité, a déclaré qu’il soutient pleinement la vision d’ISIS pour la gouvernance islamique et espère envoyer le garçon et ses autres fils à Raqqa quand ils seront en âge de se battre.

« La forme diluée de l’islam pratiqué en Turquie est une insulte à la religion » dit-il en donnant seulement ses initiales, TC, pour protéger son identité. « Dans l’état islamique vous menez une vie de discipline dictée par Dieu, et vous êtes récompensé. Les enfants ont il des parcs et des piscines. Ici, mes enfants jouent dans la boue ».

En contrepoint, CAN, de retour de Raqqa après trois mois de séjour en compagnie de deux de ses amis d’enfance, était, lui, rempli de regrets.

« ISIS est brutal », a-t-il dit. « Ils interprètent le Coran pour leurs propres gains. Dieu n’a jamais ordonné aux musulmans de tuer des musulmans ».

Pourtant, il a dit que beaucoup ont été attirés par le groupe pour des raisons financières, car il fait appel à des jeunes défavorisés dans les régions les moins prospères de la Turquie. « Quand vous vous battez, ils vous offrent 150 $ par jour. Ensuite, tout le reste est libre », a-t-il dit. « Même les commerçants vous offrent des produits gratuits de la peur ».

Le recrutement Hacibayram a attiré l’attention des médias en Juin quand un adolescent de 14 ans recruté sur place est revenu, blessé dans un bombardement de Raqqa. Le père du garçon, Yusuf, a déclaré que le gouvernement n’avait fait aucune enquête formelle sur l’épisode et que les membres de la communauté locale avait commencé à dénoncer ce qu’ils considèrent comme l’inaction des autorités.
« Il y a clairement des centres de recrutement qui se mettent en place à Ankara et ailleurs en Turquie, mais le gouvernement ne semble pas s’en soucier », a déclaré Aaron Stein, chercheur au Royal United Services Institute, un think tank basé à Londres. « Il semble que leur haine pour Bachar al-Assad et de leur vision trop nuancée de ce que l’islam radical est a conduit à une politique très court et étroit vue qui a de graves conséquences ».

Le ministère de l’Intérieur et le ministère de la Police nationale n’ont pas répondu aux demandes de commentaires. MM. Erdogan et Davutoglu sont venus prier récemment à la mosquée Haci Bayram Veli, une mosquée historique située à une centaine de mètres d’une mosquée souterraine utilisée par une secte salafiste radicale connu pour superviser le recrutement pour le compte d’ISIS.
Quand la nouvelle de leur visite a atteint le quartier, plusieurs habitants se sont précipités en bas de la colline escarpée dans l’espoir de saisir l’occasion de leur poser la question sur cette affaire.

Dans le même temps, un garçon de 10 ans, replié dans l’échoppe familiale, se tordait de rire au spectacle d’une foule se précipitant pour apercevoir les deux dirigeants turcs. Il venait d’écouter, lui, un long discours de son père se félicitant de la récente décapitation par Da’ech de James Foley, un journaliste américain. « Il était un agent et méritait de mourir », a déclaré l’homme à son fils, demi-sourire en coin dans sa barbe épaisse.

Le garçon, tout à trac lui alors répondu : « Les journalistes, les infidèles de ce pays ; nous les tuerons tous ».

Note

Une version de cet article est parue, le 16 Septembre 2014, à la page A1 de l’édition de New York avec le titre : From Turkey, ISIS Draws Steady Stream of Recruits.

Illustration

Le nouveau Président de la République turc, Recep Tayyip Erdogan, la main levée, en compagnie du Premier ministre, Ahmet Davutoglu, à sa droite, en Août 2014, quittant la Mosquée Haci Bayram Veli à Ankara, une capitale réputée pour servir de lieu de recrutement de combattants de l’état islamique en Irak et la Syrie. Crédit Adem Altan / Agence France-Presse – Getty Images

4 Responses

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  1. Boumeddiene Nacira
    Sep 23, 2014 - 07:05

    Merci pour ce résumé fouillé sur le role dangereux de la Turquie dans le conflit syro-iraquien .Depuis le début des évènements en Syrie, l’hystérie turque nous a paru suspecte.Sont ce des relents de vengeance ottomane ou une stratégie expansionniste du sultan Erdogan pour de futurs aménagements des bassins fluviaux pour la maitrise de l’eau.Bref ,il est utile de lire vos articles pour essayer d’y voir clair dans cette grande nébuleuse ou tout le monde fait tout et n’importe quoi .Merci à René de m’avoir permis
    de vous lire.A bientot. Nacira Boumeddiene

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  2. La Rédaction
    La Rédaction
    Nov 10, 2014 - 11:37

    Rappel : Sauf autorisation expresse du directeur de la publication, n’est autorisée que la reprise d’extraits d’articles, à charge pour l’emprunteur d’établir un lien vers le contenu original afin de permettre aux lecteurs de s’y référer (Article L.122-5 alinéa 3), avec mention de la nature du texte « analyse », ou une « courte citation » (Article L.122-5 alinéa 3, point « a »).
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