Mali, un pays de cocagne

Un dictateur, caution morale d’une démocratie convalescente

Paris -Dix huit mois après l’opération salvatrice française Serval, le Mali, miraculeusement rescapé du naufrage, apparaît en sursis, à l’arrière plan d’une corruption généralisée au plus haut niveau de l’état, de gabegie et de népotisme.

Cédant au chantage du groupe terroriste Ansar-Eddine, responsable du saccage des sanctuaires de Tombouctou (nord Mali), le gouvernement malien a ainsi libéré récemment un de ses tortionnaires contre 45 soldats maliens capturés à Kidal, lors des affrontements de mai 2014. Mais ce qui pouvait apparaître comme un geste d’apaisement a été interpreté comme une marque de faiblesse de la part des adversaires du gouvernement et galvanisé leurs ardeurs combatives.

Les djihadistes ont signé leur retour dans le nord du Mali, vendredi 3 octobre 2014, d’une manière sanglante, décimant une escouade de neuf soldats du Niger, dans la région de Gao, donnant à penser qu’ils sont parvenus à se réorganiser pour reprendre le harcèlement des forces de l’ONU déployées sur le terrain.

Les choses avaient commencé de la pire façon pour le Mali : Un dictateur en guise d’invité de marque d’une démocratie convalescente. Le spectacle était méprisant pour son peuple, méprisable pour son auteur et insultant pour son pays. Et pourtant, nonobstant cette infamie, Ibrahima Boubacar Keïta l’a voulue, comme la marque fondatrice de sa mandature présidentielle.

Moussa Traoré, le dictateur malien qui a terrorisé le pays pendant vingt ans, le parricide tombeur de Modibo Keita, le père de l’indépendance du Mali, était le seul invité de marque à la cérémonie d’investiture du premier président malien post Serval. Moussa Traoré et…. François Hollande, le compère d’IBK au sein de l’Internationale socialiste.

Cette photo a résumé à elle seule toutes les turpitudes franco maliennes, et démontré par ricochet, le degré de gangrène atteint par le pays. Qu’un dictateur serve de caution morale au nouveau Mali donne la mesure de la déliquescence morale des élites africaines et de leur veulerie à l’égard de l’ancien pouvoir colonial. Un procédé unique et inique, digne de la réputation sulfureuse de la Françafrique.

Circonstance aggravante ou volonté d’enfoncer le clou en maintenant son défi, IBK a nommé comme premier ministre Moussa Mara, fils de Joseph Marra, un des principaux conjurés du putsch de Moussa Traoré, de surcroît l’homme qui a présidé le tribunal spécial chargé de juger Modibo Keita. Moussa Mara, support de tous les pouvoirs d’ATT à Ahmadou Aya Sanogo à IBK est aussi l’enfant chéri du clan sunnite au Mali.

En superposition,des relations sulfureuses avec un Pasqua Boy’s, Michel Tomi, le patron des casinos en Afrique, aux privilèges exorbitants dont bénéficie le putschiste Amadou Aya Sanogo, à l’achat rocambolesque d’un Boeing superfétatoire, la première année de la mandature du hiérarque socialiste IBK, coopté par son compère de l’Internationale Socialiste François Hollande, aura été fertile en rebondissements, riches en enseignement et lourdes de mauvais présages.

À propos de la relation d’IBK avec Michel Tomi : http://www.renenaba.com/france-mali-le-partenariat-ibk-tom/

Le privilège exorbitant du putschiste Amadou Aya Sanogo

Simple capitaine au moment du putsch, Amadou Aya Sanogo, formé aux Etats-Unis, a bénéficié d’une promotion express, le propulsant en 12 mois au grade de Général. De connivence avec IKB pour porter le candidat socialiste à la magistrature suprême, Amadou Aya Sanogo, devenu témoin encombrant, connaîtra vite le chemin de la disgrâce.

Témoin encombrant, mais témoin gênant des magouilles qui ont présidé à l’élection d’IBK à la magistrature suprême, le putschiste continue de bénéficier de son salaire et autres avantages matériels. Un privilège exorbitant qui a eu le don de susciter l’ire de M. Brahima Koné, Président d’honneur de l’Association Malienne des Droits de L’homme.

Dans une conférence de presse, mardi 24 juin 2014, au siège de son organisation, Brahima Koné a dénoncé une « violation flagrante de l’article 30 de la Loi Numéro 83- 683/P-RM qui régit le statut des militaires » particulièrement la procédure engagée contre le général Amadou Haya Sanogo, chef de la junte militaire qui a renversé ATT (Amadou Toumani Touré) Le 22 mars 2012 dans « l’affaire dite des Bérêts rouges ».

« Le versement à la date de ce jour du salaire et des avantages alloués à ce personnage, à la faveur de son grade de Général, constitue une violation flagrante du statut militaire au Mali qui prévoit la suppression du grade et du salaire de tout militaire poursuivi pour crime grave. Sanogo est poursuivi pour « complicité d’assassinat », ce qui implique la suppression de son salaire ou de tout autre avantage.

Il est « injuste que Sanogo continue de percevoir ces avantages alors que les proches de ses victimes continuent à souffrir en ce que sont suspendus les salaires des militaires bérets rouges ligotés enlevés et jetés dans une fosse », a notamment déclaré le Président d’honneur de l’Association Malienne des Droits de l’Homme.

À propos du capitaine Ahmadou Aya Sanogo : http://www.renenaba.com/mali-lettre-ouverte-a-ahmadou-aya-sanogo/ – http://www.renenaba.com/mali-le-tonitruant-silence-du-planque-de-dakar/

Corruption à tous les niveaux : Le trafic du bac

Consterné par l’ampleur du mal, Jacqueline Marir Nana Togola, ministre de l’éducation nationale, a réclamé un grand coup de balai à la suite de la découverte d’un grand scandale au sein de son département touchant de hauts fonctionnaires impliqués dans des trafics à tous les niveaux aussi bien des fuites des sujets d’examens et que de fraudes. Ainsi, les sujets des examens du DEF. Les sujets du Diplôme des Etudes Fondamentales, donnant accès à l’examen du baccalauréat, se vendaient à 200.000 CFA, les surveillants corrompus par des sommes variables entre 15.000 à 20.000 CFA. Les épreuves du Bac, elles, se monnayaient à 60.000 CFA.

Les corrupteurs se recrutaient au sein des cadres supérieurs du ministère particulièrement les promoteurs d’écoles privées. La fraude a pris une telle ampleur que les cadres du ministère ont été placés sur écoute. Le palliatif proposé aura été sans effet. L’augmentation des primes de surveillance et des correcteurs de 3800 à 4.000 CFA n’a pu modifier le cours des choses en ce que le ministère recèle un réseau de fraudeurs. Une pratique mafieuse qui date de quinze ans. Avec des ramifications profondes au sein du département.

La fronde des dignitaires religieux face à la promotion d’un wahhabiste

Le groupement des dirigeants spirituels a décidé de suspendre ses activités au sein du Haut Conseil Islamique (HCI) en signe de protestation contre la désignation à la tête de cette instance de Mahmoud Dicko, un dignitaire de tendance wahhabite, un courant minoritaire au sein de l’Islam malien.

Sur fond de délitement social de la nation, cette querelle de prépondérance a été jugée malvenue en ce qu’elle s’apparente à une querelle byzantine face à la gravité des enjeux. Mais le fait est qu’IBK a opéré une mutation langagière lors de sa campagne présidentielle multipliant les invocations divines et les références religieuses dans la pure tradition wahhabite à l’effet de suggérer une certaine connivence avec le chef du HCI. Elle pourrait expliquer a posteriori le foudroyant succès des salafistes d’Ansar Eddine dans le septentrion malien.

Boeing présidentiel

Se superposant à ces scandales, l’acquisition d’un nouvel avion présidentiel dans des conditions obscures a semé la consternation tant que le plan national qu’international, au point que la Banque Mondiale a suspendu son aide au Mali le sommant de convaincre de sa bonne gestion dans un délai de quatre mois expirant en septembre.

Le président Ibrahim Boubacar Keïta utilisait jusqu’à présent un Boeing 737 « prêté » par la Libye de Kadhafi, un appareil en panne depuis septembre 2013. La question est de savoir si Bamako a utilisé les subventions du Fonds monétaire international (FMI) pour se payer un avion présidentiel d’une valeur de 40 millions de dollars (29,5 millions d’euros).

La question sous-jacente qui se pose est de savoir si l’État a apporté sa garantie à un intermédiaire dans un contrat d’équipements pour le ministère de la Défense, d’une valeur de 108 milliards de francs CFA, soit 165 millions d’euros.

Pour aller plus loin sur la famille IBK, voir ce lien : http://mondafrique.com/lire/politique/2014/08/06/karim-keita-lheritier

Le redéploiement français

L’opération Serval, lancée le 11 janvier 2013 pour contenir la poussée djihadiste au nord Mali, a été remplacée par un dispositif régional impliquant cinq pays du Sahel en ce que les risques majeurs de développement djihadiste dans la zone vont de la Corne d’Afrique à la Guinée Bissau, a indiqué le ministre français de la défense Jean Yves le Drian.
En partenariat avec les cinq pays de la zone sahélo-saharienne, près 3 000 militaires soutenus par « des drones, des hélicoptères, des avions de chasse », Barkhane a pour but d’empêcher que l’autoroute de tous les trafics ne devienne un lieu de passage permanent et de prévenir la reconstitution des groupes djihadistes entre la Libye et l’Océan Atlantique. Un objectif essentiellement du contre-terrorisme.

Le Tchad abritera son commandement opérationnel. « Barkhane » a été baptisée ainsi du nom de « dunes mobiles », symbolique de la liberté de circulation et d’intervention que l’armée française entend s’arroger au Sahel, sans même chercher la caution mystificatrice d’une résolution onusienne. En permettant à son pays de devenir l’épicentre d’un interventionnisme français décomplexé dans la région, François Hollande offre un nouveau soutien à la dictature d’Idriss Déby, marquée depuis 1990 par la répression et l’arbitraire. Une illustration, parmi tant d’autres, des aberrations de la « guerre » que la France entend mener contre un terrorisme dont sa politique africaine est depuis toujours un terreau fertile.

Le lancement de cette nouvelle « opex » se substitue aux opérations « temporaires » Serval, Sabre et Epervier. Elle vient clore une année marquée par un fort interventionnisme de la France en Afrique et un important lobbying des militaires qui, s’appuyant particulièrement sur leur démonstration de force au Mali, cherchent à préserver leur budget. Surtout, la Loi de programmation militaire adoptée en décembre dernier a introduit des dispositions qui interdisent désormais à des parties civiles de porter devant la justice des crimes commis par des militaires français en opération extérieure.
Derrière des prétextes toujours généreux (intervention humanitaire, interposition dans une guerre civile, lutte contre le terrorisme), malgré un bilan catastrophique sur le plan politique, l’armée française continue donc d’intervenir en Afrique et cherche à sanctuariser son « pré carré ».

L’accord de Défense, signé à Bamako le 16 juillet 2014, est emblématique de ce redéploiement et suscite de virulentes réactions au Mali en ce qu’il institutionnalisera la présence de l’armée française dans ce pays dont elle avait été chassée par Modibo Keita en 1961, désormais vecteur privilégié du néocolonialisme.
La séquence Sanogo Serval aura ainsi en un an brutalement renvoyé le Mali à la période de sujétion coloniale. Dans l’histoire du Mali, Nul doute que cette triplette de généraux – Moussa Traoré, ATT, Amadou Aya Sanogo, de même qu’IBK occuperont la place la plus sombre.

Références
  • L’opération Serval en chiffres : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/07/14/les-chiffres-de-l-operation-serval_4456989_4355770.html
    Le Niger, maillon-clé de la lutte française contre le terrorisme dans le Sahel, Le Monde, 02/01/2014
.
  • Rapport de la mission d’information parlementaire sur l’évolution du dispositif militaire français en Afrique et sur le suivi des opérations en cours (p.55), 9 juillet 2014.
  • La réhabilitation du dictateur tchadien Idriss Déby à Paris continue, communiqué de Survie, 7 novembre 2013.
  • Non à une loi de programmation militaire qui consacre l’ingérence, l’opacité et l’impunité, communiqué de Survie, 21 novembre 2013.
  • Loi de programmation militaire : quel avenir pour la présence militaire française en Afrique ?, Raphaël Granvaud, 2 novembre 2013, Billets d’Afrique.
  • L’armée française hors de tout contrôle, Yanis Thomas, Billets d’Afrique janvier 2014 et Accord de défense France-Mali, vers une présence permanente, Gérard Moreau, Billets d’Afrique juillet-août 2014.
  • Rapport de la mission d’information parlementaire sur l’évolution du dispositif militaire français en Afrique et sur le suivi des opérations en cours (p.261), 9 juillet 2014.
Illustration

Avion air mali / boarding pass © Madaniya.info

Pour aller plus loin

  1. La Rédaction
    La Rédaction
    Nov 10, 2014 - 11:36

    Rappel : Sauf autorisation expresse du directeur de la publication, n’est autorisée que la reprise d’extraits d’articles, à charge pour l’emprunteur d’établir un lien vers le contenu original afin de permettre aux lecteurs de s’y référer (Article L.122-5 alinéa 3), avec mention de la nature du texte « analyse », ou une « courte citation » (Article L.122-5 alinéa 3, point « a »).
    En aucun cas, la reproduction complète, sous quelques formes que ce soit, n’est autorisée.

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  2. La Rédaction
    La Rédaction
    Fév 09, 2015 - 09:51

    Pour aller plus loin sur la décomposition de l’Etar Malien, l’analyse du politologue Michel Gally :

    http://www.zerodeconduite.net/blog/19178-timbuktu-entretien-avec-le-politologue-et-sociologue-michel-gary.html

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