Turquie, la repentance a minima du génocide arménien et la «stratégie de la seringue» des pays occidentaux.

Paris – La Syrie, cadeau compensatoire de l’Otan à la Turquie pour le refus de l’Union Européenne de l’admission de cet état musulman en son sein, s’est révélée coriace, cimentant une cohésion nationale ravivée par le souvenir de la prédation d’Alexandrette, fragilisant d’autant les assises de l’opposition islamo-atlantiste.

En dépit de son succès présidentiel, en Août 2014, Recep Tayyip Erdoğan, le nouveau sultan ottoman présente un piètre bilan de son intervention régionale, sur fond de contestation populaire place Taksim, de scandales liés à des affaires de de corruption et d’effervescence de la population kurde de Turquie.

Aux premières loges durant la première phase de la bataille de Syrie (2011-2013), la Turquie pourrait être le grand perdant de la recomposition régionale résultant de la nouvelle coalition mise sur pied par les Etats Unis et l’Arabie Saoudite pour leur nouvelle et deuxième «guerre contre le terrorisme».

La Turquie est prise au piège de la Syrie. Par son soutien inconsidéré à l’ISIS, dont elle  constitue le terrain privilégié de son recrutement, le gouvernement néo islamiste turc paie ainsi le prix d’avoir privilégié sa tendance néo-islamiste à sa solidarité atlantique.

De sa fonction de base de recrutement et de transit aux djihadistes anti Assad, à son refus de rallier la nouvelle coalition internationale anti Da’ech, et surtout à son rôle ténébreux dans l’affaire des bombardements chimiques en Syrie à l’origine de la plus grande crise internationale de ces deux derrières années, avec l’Ukraine…. le jeu trouble de la Turquie en Syrie masque mal son vœu secret d’apparaitre comme le sauveur de la coalition occidentale embourbée dans le magma syro-irakien, avec le secret espoir de priver les Kurdes de Syrie d’une victoire sur Da’ech à l’effet de relancer la revendication nationaliste des Kurdes de Turquie, tout en maintenant la pression sur Bachar Al-Assad en vue de son dégagement.

Réplique subliminale du refus européen de son admission au sein de l’Union Européenne, la Turquie se pose en Allié de l’Otan, mais non en ami. Elle viserait à travers sa diplomatie néo ottomane à s’aménager une sphère d’influence sunnite sur les marches de son ancien empire (Syrie, Irak), hors de l’emprise wahhabite, et à y maintenir à distance le fossoyeur de ses alliés Frères Musulmans, en vue de promouvoir en partenariat avec l’Iran un condominium de fait sur cette région limitrophe aux deux pays sur la base de l’alliance de deux pays musulmans non arabes, l’un sunnite (Turquie) et l’autre chiite (Iran). Une forme réactualisée du RCD, l’organisation de coopération régionale qui s’était substituée dans la décennie 1970 à l’ancien Pacte de Bagdad.

Un duumvirat sur Damas et Bagdad, les deux grandes capitales arabes d’où sont exclus du pouvoir les sunnites du fait de la politique aberrante saoudienne en ce que sa caution à l’invasion américaine de l’Irak a sapé les assises du pouvoir sunnite en Irak. Et, par effet de boule, favorisé l’essor du djihadisme sunnite en Irak impulsé par la politique d’éradication du Baas et de démantèlement de l’armée régulière irakienne.

Les fuites dans la presse américaine sur le comportement ambivalent de la Turquie paraissent destinées à faire fléchir Ankara. L’un des plus éloquents documents sur cette séquence porte la signature de l’un des journalistes américains les plus crédibles, Seymour Hersh, paru en février 2014 dans la prestigieuse revue anglaise «London Review of Book» «The red Line and the rat line», dont copie est en annexe Focus. D’autres papiers  critiques à l’égard de la Turquie sont parus dans la presse américaine à l’occasion de son refus d’adhérer à la nouvelle coalition, qui ont retenti comme  autant de coups de semonce.

Seymour Hersh The Red Line and The Rat Line
http://www.lrb.co.uk/2014/04/06/seymour-m-hersh/the-red-line-and-the-rat-line

L’échec, en 2013, des partis liés aux Frères Musulmans en Egypte et en Tunisie, proches de la Turquie et du Qatar, ainsi que son intransigeance sur le dossier syrien, ont eu des effets désastreux sur sa «politique du zéro problème avec les voisins». La Turquie ne dispose désormais plus d’ambassadeurs en Egypte et en Syrie. Malgré son soutien multiforme aux djihadistes, leur transit, leur hébergement, leur encadrement, de même qu’à l’opposition syrienne off-shore, en dépit de sa contribution à la libération d’otages occidentaux et son soutien à l’infrastructure atlantiste, la pression se poursuit sur le maillon faible de la stratégie turque, -le génocide arménien-, conduisant le premier ministre, à la veille de la commémoration du premier centenaire de ce génocide, à faire acte de repentance a minima, présentant ses «condoléances aux petits enfants des Arméniens», morts le siècle dernier.

Précédée d’une attaque du village de Kessab en Syrie, le 23 mars, près de la frontière turque par des rebelles islamistes, cette repentance a minima a eu un effet contreproductif en ce qu’elle a fait naitre la suspicion quant aux réelles intentions d’Ankara.

Elle  incitera les pays occidentaux à maintenir la pression sur le contentieux du génocide arménien, en ce que l’assaut de Kessab a provoqué la fuite de ses habitants majoritairement arméniens, dont beaucoup sont des descendants des rescapés du premier génocide du XX me siècle, perpétré en Turquie de 1915 à 1922.

Sur les 5 000 habitants des cinq villages du canton, environ 65 % sont Arméniens et le reste est alaouite.

http://www.marianne.net/Syrie-les-oublies-de-Kessab_a238925.html

La Turquie est captive du génocide arménien. En purgeant le contentieux résultant de l’assaut naval israélien contre le briseur du blocus de Gaza, le Navi Marmara, la normalisation avec Israël devrait, dans l’esprit d’Ankara, réduire la pression du lobby juif américain sur ce point ultra-sensible de la diplomatie néo ottomane.

Mais à l’instar de l’irakien Saddam Hussein ou du libyen Kadhafi, ses alliés du pacte atlantique continueront d’appliquer à son égard, sur le problème arménien, la «stratégie de la seringue» qui consiste à obtenir concession sur concession jusqu’à l’expiration finale du contentieux, jusqu’à l’expiation finale de la faute, par la satisfaction totale des exigences occidentales.

La concélébration par le pape avec l’épiscopat arménien d’une messe à la Basilique Saint Pierre de Rome, en langue arménienne, en avril 2015, à l’occasion du centenaire du génocide arménien, a retenti comme un avertissement supplémentaire à la Turquie, en même temps qu’un revers diplomatique majeur.

Par son soutien à Jobhat An Nosra en Syrie et à Da’ech (ISIS) en Irak, la nuisance djihadiste parait devoir demeurer la seule réplique crédible à la Turquie pour conjurer le mauvais sort. Leçon à retenir pour les amateurs de grand échiquier, particulièrement l’Arabie saoudite.

Le sujet constitue un casus belli diplomatique en Turquie. Nicolas Sarkozy, passant  outre ce fait, a sabordé son partenariat stratégique avec la Turquie sur ce point. En pleine campagne pour sa réélection, le «sang mêlé» avait caressé le projet d’une «intervention limitée» de l’OTAN contre la Syrie, à partir de la Turquie en tant que base arrière à cette opération «humanitaire, sans action offensive». Il a tué dans l’œuf ce projet par sa décision de sanctionner la négation du génocide arménien, affectant considérablement affecté le cours de la guerre, dans la foulée de la défaite djihadiste de Bab Amro, en février 2012.

Au vu de ce bilan, la Turquie se devrait se livrer à un examen critique de sa politique foncièrement hostile au Monde arabe depuis l’implosion de l’Empire ottoman; De l’annexion d’Alexandrette (Syrie), au soutien à la France durant la guerre coloniale d’Algérie allant jusqu’à qualifier de «terroriste» les Moudjahidine algériens à son rôle malfaisant en Syrie, au recrutement et à l’armement du djihadisme erratique.

La France,  la sanction d’une posture aporétique.

Dans la grande tradition de la gesticulation diplomatique, un art où il excelle depuis le début de la bataille de Syrie, le président François Hollande a réuni le 15 septembre 2014  à Paris, «une grande conférence internationale pour la paix et la sécurité en Irak», dans une démarche destinée à compenser sa torpeur sur Gaza au point de s’attirer les foudres de l’ancien premier ministre français Dominique de Villepin. Mais le plus impopulaire président français de la V me République a surtout paru soucieux de se donner l’illusion de peser sur les affaires du Monde en vue d’occulter les effets désastreux de cet annus horribili résultant tant de sa gestion cahoteuse de sa vie privée que de la gestion calamiteuse de sa politique de redressement national.

Du déshonneur de Gaza, au revers de Syrie, à la stigmatisation génocidaire au Rwanda, la Crimée perdue, une dette publique de l’ordre de 2.000 milliards de dollars, un triple  camouflet électoral présidentiel, couplé d’une cuisante humiliation aux élections européennes avec la promotion de la France au titre peu envieux de «champion d’Europe de pays le plus xénophobe» dans la foulée du triomphe du Front National, une popularité au plus bas, une économie anémiée, la France a offert le spectacle d’une diplomatie déconnectée des nouveaux rapports de puissance.

De surcroît, suprême infamie, l’ancienne grande puissance coloniale est contrainte de s’appuyer dans son pré carré africain sur d’anciens clients devenus dictateurs, -tel le tchadien Driss Déby-, pour tenir son rang, à l’arrière-plan de scandales politico financiers récurrents sur le plan national. Triste fin que de devoir emprunter à un dictateur ses béquilles, alors que la «Patrie des Droits de l’homme» assourdit la planète depuis trois ans de son discours moralisateur sur le nécessaire combat contre les dictatures….Ah quelle année horrible pour la France.

Imbu de son auguste personne et sans doute de l’idée abusive qu’il se fait de son pays, Laurent Fabius lançait en juillet 2012, sur un ton méprisant: «Bachar Al Assad ne méritait d’être sur terre et qu’il importait d’abattre son régime le plus rapidement». Deux ans plus tard, Bachar Al Assad est toujours là, son mandat reconduit pour 7 ans, mais la liste des disparus s’est considérablement allongée de Nicolas Sarkozy, initiateur de la guerre de Syrie, à Hamad Ben Khalifa du Qatar, à Jassem Ben Hamad, à Wissam Hassan, à Mohamad Morsi, à la confrérie des Frères Musulmans, paradoxalement inscrite sur la liste des organisations terroristes, par l’Arabie saoudite, son ancien parrain.

La succession de scandales ininterrompus -du scooter présidentiel, au financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, auparavant les scandales de DSK, Jérôme Cahuzac et Aquilino Morel, de même que le Bygmalion sarkozyste et les rétro-commissions Karachi-, plonge la France dans un chaos moral et pose, d’une manière sous-jacente, la question de la pertinence de son pouvoir prescripteur. Alors Laurent Fabius? Franchement, sans faux fuyant: La classe politique française constitue-t-elle vraiment un exemple? Son alliance avec les forces les plus répressives et les plus régressives du Monde arabe, un exemple à suivre? La France dispose-t-elle encore de l’autorité morale pour prescrire le bien ou le mal? La France est-elle encore un exemple?

Mauvais calculs sur base de mauvaises alliances, sur fond de morgue et de suffisance, la bataille de Damas s’inscrira rétrospectivement dans la lignée des grands désastres militaires français qui ont jalonné l’histoire de la conquête française du Levant depuis trois siècles, du coup de Trafalgar, au XVIII me siècle, à l’agression tripartite de Suez, en 1956, à l’entourloupe de la Syrie, en 2011-2014. Revers majeur de la France, elle illustre le degré zéro de la politique française, un naufrage stratégique irrémédiable d’un pays qui se targue de la rationalité cartésienne.

L’histoire retiendra que la France, artisan du démembrement de la Syrie dans la décennie 1930, aura été l’un des pays les plus actifs dans sa désarticulation, soixante-dix ans plus tard. Un retour du refoulé du fait de son passif post colonial non purgé et de la surprenante survivance d’une «mentalité de colonisé» parmi les binationaux franco syriens de l’opposition, d’une manière plus générale au sein d’une fraction des binationaux franco arabes.

Près de cent ans après le démembrement de la Syrie, la malédiction d’Iskandaroune (Alexandrette), tel un lointain effet boomerang, frappe de plein fouet l’ordonnateur de ce saccage, la caution de tous les vandales contemporains… Des stèles de Tombouctou, aux fresques millénaires de Libye, aux vestiges archéologiques de Syrie, conséquences de péripéties guerrières encouragées par la France.

La Syrie pour la France aura été son Trafalgar du XXI me siècle. La France a cessé de faire illusion. La sanction de sa posture aporétique.

Oh ! Combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans ce morne horizon se sont évanouis!

Combien ont disparu, dure et triste fortune!

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous l’aveugle océan à jamais enfouis !

Victor Hugo (1802-1885) Oceano Nox

Pour aller plus loin
Sur la critique de la politique étrangère française sous le tandem Hollande Fabius
Références pour le lecteur arabophone

Pour aller plus loin

  1. roulz
    Déc 10, 2014 - 11:40

    Cher René

    Papier excellent sur la Turquie et la France
    Je cite toujours Victor Hugo , comme dans l’attaque de la Libye
    (la lettre au général buttler! sac du palais d’été)
    Merci pour ce texte

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  2. SADKI
    Déc 10, 2014 - 10:39

    Très bonne analyse. Mais, non, ce n’est pas sur un « ton méprisant » que Fabius, le Ministre Etranger aux Affaires de la France a dit que « Bachar ne méritait pas d’être sur terre », pour ajouter quelques jours plus tard que « Al Nosra faisait du bon boulot en Syrie ». Non, le ton employé n’était pas celui du mépris mais bien plutôt celui de la « petite frappe » qui menace du haut de ses talonnettes. Ce/ces propos sont plutôt assimilables à ceux d’un « parrain ». Ils sonnent comme un « contrat ». Un « contrat » sur la tête d’un président souverain, d’un état souverain. Ils sont indignes et prononcés par un quelconque quidam, ils auraient conduits celui-ci devant les tribunaux.

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  3. Nacira Boumed
    Nov 29, 2015 - 12:14

    Cher RENE,

    l’ambiguité ,- et c’est un euphémisme- de la Turquie se précise.
    Vous avez bien diagnostiqué ce double jeu avant tout le monde.
    Merci toujours.

    Nacira

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