Rencontre avec Alec Yenicomchian

À l’occasion du centenaire du génocide Arménien : Fragments du parcours d’une figure du combat arménien 1/2

Erevan (Arménie)-16.04.15. Arborant une barbe grisonnante, ses yeux sont cachés derrière d’inamovibles lunettes noires. L’homme parle par courtes phrases, précises ; le ton de sa voix est calme mais déterminé. L’ancien étudiant de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), devenu un des plus importants cadres de l’Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie (ASALA), appartient à une génération charnière. Celle qui a eu vingt ans en 1975. Celle qui a cru en la nécessité de la lutte armée comme un moyen et non une fin en soi. A 60 ans, Alec Yenicomchian a déjà plusieurs vies derrière-lui. L’ancien combattant de l’ASALA installé en Arménie depuis 1995 s’est converti en figure de l’opposition au régime oligarchique qui règne à Erevan. Militant devant l’éternel, il n’en conserve pas moins un regard distancié sur ses engagements. Retour sur une vie et un combat intimement mêlés aux soubresauts de ce XXe siècle finissant.

Le Liban à la fin des années 1960

Tout commence à Beyrouth un certain 24 avril 1965, le Liban des années 1960 est alors le cœur battant de la diaspora arménienne, l’importance de sa presse, ses partis politiques, ses associations culturelles et de ses Eglises témoigne d’un âge d’or arménien en exil. La troisième génération de rescapés commémore en grande pompe le cinquantième anniversaire du premier génocide du XXe siècle qui emporta 1,5 millions des leurs. L’événement sonne comme une gifle pour ces jeunes militants assoiffés de justice et de réparations qui se heurtent à l’indifférence de la communauté internationale et l’arrogance de l’Etat turc héritier de l’Empire ottoman. Alors que ce dernier s’obstine à nier son crime originel, ailleurs aux États-Unis, en France, les communautés arméniennes s’éteignent à petit feu de mort lente, conséquence d’une assimilation comparée à un « génocide blanc » que d’aucuns perçoivent comme inéluctable.

De cette première prise de conscience, Alec dira au cours de son procès à Genève en février 1981 que 1965 fut l’occasion de dresser un premier et âpre bilan de la lutte du peuple arménien pour la reconnaissance et les réparations du préjudice subi par le génocide. « Nous avons constaté avec amertume que non seulement nous n’avions pas progressé d’un pouce, mais que nous avions régressé ». C’est ainsi que la jeunesse arménienne du Liban amorce un travail de sensibilisation de longue haleine pour faire connaître au monde entier la nature et les enjeux humains et territoriaux liés au problème arménien.

En 1973, Alec qui a grandi dans le quartier de Hamra à Beyrouth Ouest, achève son cycle secondaire diplômé du lycée franco arménien de Beyrouth, Nchan Palandjian, le fleuron des établissements scolaires issus de l’association culturelle pan-arménienne, Hamazkaïn. Gagné par les idéaux de la gauche progressiste et anti-impérialiste, il refuse d’adhérer au parti nationaliste arménien Tachnag, prédominant au Liban ; une sensibilité dont se revendique pourtant sa famille maternelle. À ses yeux, ce parti n’apporte pas de réponses satisfaisantes pour pallier aux besoins de la cause arménienne.

Dans ce contexte trouble, sa ville connaît une effervescence politique et intellectuelle sans précédent. Avec ses universités, ses librairies, sa presse affichant une insolente liberté de ton, la capitale libanaise devient le centre névralgique de l’internationale révolutionnaire et le bastion de la résistance palestinienne.

1972-1976 : du militantisme politique à la lutte armée

À mesure que les militants de la cause arménienne essuient un second échec dans leur entreprise de sensibilisation, l’idée de la lutte armée fait doucement son chemin. « Nous étions en pleine euphorie décolonisatrice ». Se souvient-il.

« C’était mai 1968, la guerre de libération du Vietnam, sans oublier l’émergence du mouvement national palestinien au Liban. L’action des Fédayins palestiniens galvanisaient de nombreux jeunes Arméniens qui y voyaient dans leur combat des similitudes avec le nôtre ».

Étudiant à l’AUB, Alec anime un cercle d’étudiants arméniens progressistes tout en nouant des contacts étroits avec des jeunes militants palestiniens de l’OLP, toutes tendances confondues, des gauchistes arabes, mais aussi des révolutionnaires Iraniens, Éthiopiens et Érythréens. Porté vers les idéaux du socialisme et du combat anti-impérialiste, il rejette en bloc la conception des partis politiques arméniens de diaspora qui jusque-là s’inscrivaient dans une logique de repli dans le ghetto communautaire : « Nous considérions qu’il fallait absolument sortir de notre torpeur, participer aux combats qui nous concernaient en tant que citoyens libanais, aussi nous avons commencé à entreprendre la question arménienne à travers un angle anti-impérialiste. Après tout la Turquie, membre actif de l’OTAN était aussi le plus fidèle allié d’Israël dans la région ».

En 1972, Alec rejoint un petit groupe de jeunes intellectuels arméniens de gauche anti conformistes. Tous partagent une commune ambition : En finir avec le règne des trois partis traditionnels arméniens de la diaspora qu’ils fustigent pour leur immobilisme. En 1969, dans le sillage de l’ébullition intellectuelle arméno libanaise, une nouvelle revue à la ligne éditoriale progressiste et au ton insolent vis-à-vis des partis arméniens. « Yeridasart Haï » (Jeunesse arménienne) va progressivement fédérer plusieurs groupes de jeune en rupture avec leurs aînés, pour devenir en 1’organe officieux d’un cercle de discussion semi clandestin formé de jeunes sortis des rangs au nom sobre de Mouvement (Charjum).

Malheureusement, ce groupe ne survivra pas à la guerre civile qui éclate en 1975. La plupart de ses animateurs quittent le Liban, tandis que certains sont inquiétés par les intimidations et menaces des partis. Dans ce paysage désolé, Alec, lui, reste à Beyrouth. L’embrasement libanais coïncide avec la création toujours dans la capitale libanaise de l’ASALA. Une organisation clandestine qui se forme autour de la figure sulfureuse de Hagop Hagopian, alias Haroutioun Takoudjian, un arméno irakien, ancien fedayin ayant fait ses classes dans les rangs du FPLP. Pour que son entreprise voit le jour l’homme d’action proche de Waddih Haddad prend contact en 1974 après la dissolution de son groupe avec Kévork Adjémian, journaliste, libraire, romancier et rédacteur en chef de la revue arménienne indépendante « Spiurk » (Diaspora). A partir de 1977 Alec fréquente assidument Adjémian, dont la librairie située rue Jeanne D’arc se trouve à deux pas de chez lui.

Une figure de proue de l’ASALA (1978-1982)

« L’ASALA n’est pas née de rien, elle est le fruit d’une longue maturation. 1975 et les commémorations du soixantième anniversaire ont été vécues comme une seconde gifle encore plus violente qu’en 1965 », affirme-il. Alec et ses camarades prennent acte de l’échec cuisant d’une décennie de militantisme pacifique, d’agitation médiatique et de « diplomatie publique ».

Tandis qu’au même moment, les Kurdes prenaient les armes, la lutte armée palestinienne tout comme au Vietnam enregistre quelques succès marquants qui défrayent la chronique. « Pour qu’à notre tour nous soyons enfin entendus, la lutte armée était la seule option valable », souligne-t-il.
Parallèlement à ses études d’économie à l’AUB, Alec se rend de plus en plus régulièrement dans les camps d’entraînement du Fath et du FPLP au Liban et se familiarise au maniement des armes. En 1979 il rentre dans les rangs de l’Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie (ASALA), organisation dont il deviendra « membre à plein temps » un an plus tard. Il réfutera par ailleurs la thèse véhiculée par les services secrets occidentaux et les adversaires arméniens de l’organisation secrète selon lesquels l’ASALA n’a été en définitive qu’une création du FPLP.

Dans le contexte de l’effritement de l’Etat libanais, il parlera d’une conjonction de trois facteurs déterminants : le climat d’ébullition révolutionnaire dans les rangs arméniens, galvanisés par les actes des fedayins palestiniens, le rôle discret joué par un petit cercle d’intellectuels arméno libanais à contre-courant et enfin la figure du Moudjahed, alias Hagop Hagopian, chef incontesté de l’organisation ayant mis à son profit son impressionnant réseau auprès des dirigeants des principales organisations de la résistance palestinienne (Fath, FPLP, Fath Conseil Révolutionnaire, Front de lutte populaire palestinien de Samir Ghocheh etc.).

L’accident de Genève

Avec Monté Melkonian, son camarade arméno américain, dont la bravoure s’illustrera à l’occasion du conflit du Haut Karabakh une décennie plus tard, Alec devient rapidement une figure morale et intellectuelle de premier plan au sein de l’organisation secrète. De quoi susciter l’ire de son chef Hagopian, lequel ne peut tolérer la moindre contestation au sein de l’ASALA.

Le 3 octobre 1980, Alec est en mission à Genève. Dans une chambre d’hôtel, il s’attèle avec une camarade à la mise au point d’une bombe. Soudain, l’engin explose en plein visage. Gravement blessé, il perd la vue et sa main gauche. Après quatre mois de détention, son procès donne lieu à une vibrante plaidoirie (en français) qui lui vaudront 18 mois de de réclusion provisoire. En 1981, son retour à Beyrouth est facilité par le député libanais Zaher al Khatib, chef de file de La Ligue des travailleurs qui sauvera Alec des griffes de la sûreté générale libanaise à son arrivée à l’aéroport de Beyrouth. « À cette époque les services secrets italiens se sont approchés de l’ASALA pour négocier un marché : en échange d’un traitement médical pour sauver mes yeux, l’ASALA devait cesser toutes activités sur le sol italien. Les négociations étaient conduites par l’entremise du Fath qui à son tour voulait la reconnaissance par le gouvernement italien de l’OLP ».

Rupture et clandestinité

Dans l’histoire de l’ASALA il y aura un avant et un après Genève. Dès la fin de l’année 1980, l’organisation, dont les opérations précédentes ne s’étaient pas illustrées par leur succès, voit affluer le nombre de jeunes volontaires conquis par le charisme d’Alec et pressés d’en découdre avec les cibles turques. La prise d’otage du consulat de Turquie à Paris en septembre 1981 donnera lieu à une vague d’engouement sans précédent en diaspora. Toutefois, le climat n’est plus à l’euphorie dans les locaux de l’ASALA situés dans le secteur occidental de Beyrouth.

N’ayant plus prise sur l’organisation, son handicap lui vaudra d’être de plus en plus isolé, tandis que son ami Monté s’attire progressivement les foudres du Moudjahed lequel ne tolère aucune contestation au sein de l’organisation. En juin 1982, l’invasion israélienne précipite les événements : les locaux de l’ASALA, considérée comme une alliée objective de l’OLP, sont mis à sac par l’armée israélienne, les membres ont à peine le temps de brûler les archives, tandis que Hagopian laisse traîner la rumeur de sa mort afin d’éviter que les israéliens remontent jusqu’à sa trace.

À l’instar des Palestiniens, l’ASALA quitte son quartier général de Beyrouth et se redéploye dans la Beqaa. C’est l’époque où les services secrets syriens resserrent leur emprise sur l’organisation dont ils facilitent la coordination avec les éléments kurdes du PKK qui s’entraînent avec des fedayins palestiniens et arméniens dans plusieurs camps dispersées dans la Beqaa et au Mont Liban. L’ASALA ayant amorcé une coopération avec le parti kurde dès 1980 à l’occasion d’une conférence conjointe donnée à Saïda. « Si l’ASALA a connu une histoire glorieuse, celle-ci a malheureusement pris un tournant tragique », se lamente Alec. Dès son retour de captivité, le jeune blessé entre en conflit ouvert avec Hagopian à qui il reproche notamment de précipiter l’ASALA dans une dérive aveugle et sanguinaire.

À ses yeux le chef de l’ASALA était devenu un psychopathe aux penchants paranoïaques.

« Le problème est le Moudjahed est qu’il n’a jamais voulu faire de l’ASALA une organisation structurée, dotée d’un organe collégial et d’une culture du débat démocratique. Il n’y avait pas de projet politique concret en dehors du programme initial établi en 8 points sur une page et demie qui sont restés lettre morte. La violence était devenue une fin en soi. Il n’y avait pas de stratégie cohérente concernant la méthode, le choix des cibles, la ligne politique à adopter. Lorsque le parti Tachnag s’est doté de sa propre organisation armée, le Moudjahed est devenu fou. À tel point qu’il considérait désormais ses « rivaux » arméniens comme un véritable défi et une cible prioritaire avant les Turcs. Et d’ajouter navré « du fait de mon handicap, je n’ai pu malheureusement faire en sorte qu’il y ait un fléchissement, au contraire, l’ASALA s’est enfoncée dans cette dérive ».

Fin 1982, Alec rentre dans la clandestinité afin d’échapper à une liquidation certaine. Le divorce sera définitivement consumé un an plus tard lorsque le mouvement connaît une scission qui marquera le début d’une longue descente dans les abîmes du terrorisme aveugle. Dès la fin 1983, début 1984, plus aucun attentat de l’ASALA n’est dirigé à l’encontre de cibles officielles turques. Coupé du monde extérieur dans la clandestinité la plus complète, Alec ne refera surface que de longues années plus tard en 1993.

Entretemps le vent de l’Histoire a tourné, déplaçant le centre de gravité du combat arménien de la diaspora vers l’Arménie soviétique. L’assassinat à Athènes de Hagop Hagopian la même année, alors qu’il s’apprêtait à prendre un vol pour Belgrade, met un terme à la séquence de la lutte armée en diaspora.

Conséquence de la Perestroïka, l’espace soviétique, agonisant, sombre dans une multitude de conflits inter ethniques. C’est le cas de l’enclave arménienne du Haut Karabakh rattachée arbitrairement à l’Azerbaïdjan soviétique qui décide de prendre en main son destin. De son repli beyrouthin, Alec est à l’affut, de l’évolution de la situation depuis son poste radio à ondes courtes. L’Arménie indépendante n’est plus un mirage, pourra-t-il en faire partie ?

Sur l’auteur

Tigrane Yéguavian est l’auteur d’un livre sur l’Arménie publié à l’occasion du premier centenaire du génocide arménien

et co-auteur de Moyen Orient 2013, bilan géopolitique (Editions du Cygne) ainsi que de l’Atlas géopolitique mondial 2013 paru aux Editions Argos.

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  1. La Rédaction
    La Rédaction
    Avr 17, 2015 - 11:23

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