Le Grand Moyen-Orient, de l’illusion au cauchemar

De Michel Raimbaud. avec l’aimable autorisation de la revue Afrique Asie http://www.afrique-asie.fr/

Quatre ans après leur éclosion, les printemps arabes, qui avaient suscité un grand engouement dans les pays où ils avaient essaimé, se transforment, à une exception près, en une série de cauchemars : régression sociale et économique, insécurité, terrorisme et, last but not least, destruction systématique des structures étatiques (armée, appareil de sécurité, administration…) au profit de forces rétrogrades ultra violentes obéissant à des plans conçus et orchestrés depuis l’étranger.

Michel Raimbaud, grand connaisseur des pays du Sud, ancien ambassadeur de France, notamment au Soudan, au Zimbabwe et en Mauritanie, vient de publier une enquête documentée doublée d’une analyse sur la genèse, l’orchestration et le bilan de ces convulsions qui ont renvoyé le monde arabe plusieurs décennies en arrière.

Dans l’entretien exclusif à Afrique Asie, il essaie, contre vents et marées, et malgré un bilan peu reluisant, d’envoyer un message d’espoir : « L’expression du Grand Moyen-Orient (GMO) elle-même est l’expression de George Bush. Ce n’est plus un Moyen-Orient dans la mesure où elle va de la Méditerranée à la Chine centrale. L’Eurasie est en gestation, certes, mais le changement se produit sous nos yeux. Les BRICS sont en formation, surtout son noyau euro-asiatique. Cet ensemble a de l’avenir.»

Si c’est l’expédition coloniale contre la Libye qui a réveillé l’Eurasie, c’est en fait en Syrie que le projet du GMO caressé par les néoconservateurs s’est cassé la figure. Pour l’auteur de cette enquête rigoureuse, les « Russes ne voulaient pas tant soutenir la Syrie, mais ils y ont trouvé un partenaire, un point d’ancrage solide. Avant l’Ukraine… Ils ont cultivé l’alliance et rameuté les BRICS autour d’eux, à commencer par la Chine. Quatre vétos sur la Syrie : la Chine garde un profil discret, mais ferme. Impressionnant.»

Propos recueillis par Majed Nehmé, Augusta Conchiglia et Hassen Zenati.

« Les États-Unis n’ont qu’une logique : celle du chaos »

AA – Vous avez placé en épigraphe de votre livre cette citation de Voltaire : « Pour savoir qui vous dirige vraiment, il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer.» Qui sont aujourd’hui ceux qui sont au-dessus de toute critique ?

MR – Il suffit de voir autour de soi. La maxime s’applique à ce qu’on appelle le « pouvoir profond »… On ne peut pas critiquer certaines catégories de personnes et les sujets qui vont avec, dont ceux que je traite dans ce livre. Ce sont ces sujets sensibles.

AA – Vous dites que l’expression « printemps arabe » n’est pas un concept arabe, mais occidental. Le nouveau président tunisien l’a confirmé. Est-ce cela qui explique ce qui s’est passé dans le monde arabe ?

MR – Tout à fait. La naissance du concept est le fait d’intellectuels et de journalistes français. Il se réfère aux printemps démocratiques, celui de 1848 qui a tenté de bousculer les vieilles monarchies européennes vermoulues, le printemps de Prague en 1968, Mai-68 en France… C’est une assimilation à ces moments historiques un peu hâtive. Sans compter qu’en Tunisie, le printemps du jasmin, c’était en hiver…

AA – Vous n’avez pas de mots assez durs pour évoquer le printemps arabe : « Une appellation plutôt usurpée pour une saison sinistre n’ayant guère d’arabe, à part le nom, qu’une vague façade en carton-pâte derrière laquelle se tapissent un fanatisme islamiste de la pire espèce, des pompes à finances wahhabites inépuisables, etc.». Et j’en passe…

MR – Je le pense depuis le début. Tous les pays arabes ont été touchés sauf les monarchies. Le Bahreïn est une exception à cause de sa « minorité » chiite qui constitue plus de 70 % de la population. Au Yémen on a découvert à l’occasion de la guerre civile qu’il existe une minorité chiite, les zaydites, représentant 40% de la population. Il y a des chiites cachés en Turquie, il en existe aussi au Pakistan, entre 20% et 25% de la population.

AA – Qu’entendez-vous par un Grand Moyen-Orient situé entre l’empire atlantique et l’Eurasie ? Peut-on encore parler, à propos de l’Otan, d’un empire ? Quant à l’Eurasie, elle est encore embryonnaire. N’est-ce pas une anticipation ?

MR – Oui c’est une anticipation. L’expression du Grand Moyen-Orient elle-même est l’expression de George Bush. Ce n’est plus un Moyen-Orient dans la mesure où elle va de la Méditerranée à la Chine centrale. L’Eurasie est en gestation, certes, mais le changement se produit sous nos yeux. Les BRICS sont en formation, surtout son noyau euro-asiatique. Cet ensemble a de l’avenir.

AA – Mais le Grand Moyen-Orient n’est-il pas une vue de l’esprit ? On a l’impression, plutôt, d’un monde éclaté…

MR – C’est le monde arabo-musulman d’aujourd’hui qui est éclaté. L’expression Grand Moyen-Orient est concise et couvre une vaste région. L’empire Atlantique face au bloc euro-asiatique. Ces blocs existent déjà et le deuxième est en voie d’organisation.

AA – Comment expliquer que le mal nommé « printemps » ait pu réveiller la guerre froide ? Et que la Russie et la Chine se soient liguées pour contrer ce projet ?

MR – Cette opposition russo-chinoise une grande première. Jusqu’en 1991, le monde est bipolaire avec, entre les deux blocs, une Chine qui trouble un peu le jeu. Au milieu se trouvent les pays non-alignés, terre de mission pour les deux camps. En 1991, à la chute de l’URSS, on a cru en l’avènement du monde multipolaire. Ce n’était pas vrai : ce que l’on a vu, c’est l’avènement du monde unipolaire, le monde américain. L’Occident va alors pouvoir gouverner au nom de la « communauté internationale », sans opposition, pendant vingt ans, jusqu’en 2011. Puis il va s’évanouir avec les crises de la Libye et de la Syrie. Tout capote avec ces pays, et nulle part ailleurs.

Avant, les Russes et les Chinois étaient tétanisés, ils étaient dans une période d’attente, hésitaient entre coopération et confrontation. Les deux pays s’abstenaient sur le Darfour, ou sur d’autres résolutions de ce type. La Chine était surtout occupée à assurer son développement et à devenir la deuxième puissance mondiale. Puis, peu à peu, Poutine réalise qu’il n’y a pas de coopération possible. Le coup d’arrêt à ses hésitations, c’est la guerre de Géorgie. L’Occident va trop loin, surtout avec le bouclier antimissiles.

La Chine va se joindre à la Russie lors de la guerre de Libye, le vrai point de rupture. Auparavant, les deux pays avaient été mis en condition pour accepter la résolution 1973, avec l’idée qu’il fallait protéger la population civile.

C’est la mise en œuvre de cette résolution qui a fait déborder le vase. Ils se sont rendu compte qu’ils avaient été bernés, et qu’ils avaient fait une erreur en s’abstenant.Les bombardements commencent le lendemain de l’adoption de la résolution des Nations unies. L’Otan, qui n’y était mentionnée nulle part, entre en guerre, bombarde tout, démolit tout. En toute illégalité. Si on regarde le chapitre 7 de la charte des Nations unies, on constate que toutes les dispositions qui encadrent les interventions ont été violées. Y compris celles au prétexte humanitaire. Pour la Chine et la Russie, il n’y aura plus jamais de résolutions à la libyenne. Elles s’opposent six mois plus tard à la résolution sur la Syrie, apposant quatre fois leur veto. Je ne comprends pas que les Occidentaux n’aient pas compris que la Russie et la Chine ne rejoindraient plus jamais la fameuse communauté internationale pour ce genre d’aventures.

AA – La Syrie est donc fondatrice de la nouvelle donne internationale…

MR – C’est l’épicentre d’un conflit global qui dure depuis quatre ans. Si le gouvernement légal de la Syrie était tombé comme les autres auparavant, ou si le régime avait été renversé comme celui de Kadhafi, il y aurait eu d’autres printemps arabes. Mais la Syrie en a été le coup d’arrêt. Les Russes ne voulaient pas tant soutenir la Syrie, mais ils y ont trouvé un partenaire, un point d’ancrage solide. Avant l’Ukraine… Ils ont cultivé l’alliance et rameuté les Bric autour d’eux, à commencer par la Chine. Quatre vetos sur la Syrie : la Chine garde un profil discret, mais ferme. Impressionnant. Au summum de la crise sur les armes chimiques en Syrie, en 2013, il y avait certes les gesticulations russes et américaines, mais il y avait aussi des navires de guerre chinois au large des côtes syriennes. C’est une première et cela devrait faire réfléchir les Occidentaux.

AA – Pourquoi l’Occident séculier soutient-il des mouvements islamistes qu’il combat chez lui ?

MR – Par absence de logique. À ce propos, il faut distinguer les États-Unis et ses alliés au Conseil de sécurité, qui ont des traditions de grandes puissances, et les alliés privilégiés des États-Unis, mais qui n’ont pas les mêmes motivations. Globalement, les Américains sont ceux qui commandent et ont mis en œuvre une stratégie du chaos. Ils ont continué à soutenir les gens d’Al-Qaïda, dont ils sont les créateurs avec l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Puis, quand ils n’en ont plus eu besoin, ils les ont laissé tomber en leur disant « débrouillez-vous ». Mais toute cette affaire s’est retournée contre eux avec les attentats du 11-Septembre.

Les mouvements terroristes internationaux, comme ceux qui sévissent en Syrie et ailleurs dans le Moyen-Orient ou le monde musulman, sont des héritiers d’Al-Qaïda. Les États-Unis n’ont pas de raison de ne pas s’en servir, tout en sachant que ce n’est pas leur modèle social. Ils les utilisent puis, quand ils ne servent plus, ils les bombardent.
Je ne crois pas que les États-Unis aient une sympathie particulière pour les mouvements islamistes, ni pour les Arabes d’ailleurs – cela se saurait. Mais ils peuvent s’accommoder de tout. Leurs meilleurs alliés sont des gouvernements islamistes. Ils ont du mal à trouver des alliés progressistes, ils n’en ont jamais eu dans l’Histoire.

AA – Vous étiez ambassadeur à Riyad, où l’on vient d’assister à une scène de succession moyenâgeuse. Tous les chefs d’État occidentaux s’y sont rués pour prêter allégeance au nouveau roi d’Arabie. Qu’est-ce qui les fait vraiment courir, à part le brut ?

MR – Le pétrole et les intérêts d’Israël. Dans tout le monde arabe, il existe un terreau favorable à la contestation, mais on n’a pas le droit d’y intervenir et de bombarder sous prétexte que les peuples sont menacés par des tyrans. D’autant qu’on se rend compte que ce type d’opération est menée pour changer le régime ou détruire le pays. C’est plus facile d’exploiter le pétrole avec des pays fragilisés. Le pétrole détourné de l’Irak et de Syrie va notamment vers Israël, sans besoin d’oléoducs. Vendu en contrebande à 15 dollars le baril lorsque celui-ci était à 120 dollars, ce pétrole a rapporté des revenus conséquents : 5milliards de dollars. Des sommes qu’on ne transporte pas dans des matelas ! Il faut des banques, des complices pour les mettre sur le marché. Les circuits parallèles fonctionnent.

AA – Des documents secrets du Pentagone à propos de la Libye viennent de donner une autre explication à cette guerre. Hillary Clinton, conseillée par les Frères musulmans, aurait caché à Obama que Kadhafi était en négociation avec le Pentagone pour passer la main, et que l’histoire du génocide menaçant les habitants de Benghazi était inventée de toutes pièces. L’Occident joue-t-il contre son propre camp ?

MR – Il existe tellement de machinations qu’on finit par se prendre les pieds dans le tapis. Il y a toujours des histoires des services spéciaux, etc. Les renseignements sont pipés. Les services jouent un grand rôle là-dedans. Cela dit, Hillary Clinton n’est pas la finesse même sur la Libye, la façon dont elle rit à l’annonce de la mort de Kadhafi le prouve. Un ambassadeur américain a été tué de la même façon que lui pourtant.

AA – Pourquoi la Syrie a-t-elle été jusqu’ici l’exception, et comment analyser l’émergence de l’État islamique ?

MR – J’espère que la Syrie restera l’exception, du moins dans ce contexte-là. L’affaire est loin d’être terminée, mais il y a plusieurs raisons. Bachar al-Assad, quoi qu’on en dise, a une légitimité, il est populaire chez la majorité de ceux qui vivent en Syrie. Quels que soient les défauts de son régime, il est perçu dans le contexte actuel comme un rempart contre le démantèlement du pays. Il a des alliés chiites comme le Hezbollah, l’Iran, certainement une vieille alliance qui date du temps du shah. Il a un véritable partenariat avec la Russie. La Russie défend la Syrie, mais la Syrie défend aussi la Russie. Si la Syrie devait subir le sort des autres pays, la Russie le sentirait passer. Et son prestige international s’en ressentirait.

AA – Quel est le jeu d’Israël ? Vous étiez ambassadeur au Soudan. Quel regard jetez-vous sur ce pays éclaté ?

MR – Israël est derrière toutes les crises du monde arabe, toujours à l’affût. La sécession du Sud-Soudan est un triomphe de la diplomatie américaine et de la diplomatie israélienne. Il fallait transformer le Sud-Soudan en base israélienne, pour le complot contre ce qui reste du Soudan. Ils veulent affaiblissement de ce pays non pas parce qu’ils sont islamistes, mais parce qu’ils ont soutenu Saddam. Ils ne veulent pas la peau de Tourabi ou Al-Bachir, ils veulent couper le Soudan en morceaux. Ils ont réussi, et cela continue avec le Darfour.

AA – Mais le nouvel État, le Soudan du Sud, n’est pas brillant… Mais lequel des régimes nés des « printemps arabe » est-il brillant ?

MR – L’industrie de production de la démocratie américaine au nouveau Grand Moyen-Orient est un trompe-l’œil qui vient des années 1980-1990. Cela n’a rien à voir avec la démocratie et les droits de l’homme : cette stratégie sert à casser le monde arabo-musulman, comme cela est attesté dans de nombreux documents. Car les Américains font ce qu’ils disent, et disent ce qu’ils font. Il y a un plan, ce n’est pas de la conspiration. Quels que soient les avatars pour soutenir tel ou tel camp, les options restent ouvertes.
Au Bahreïn par exemple, ils soutiennent à la fois la rébellion, ce qui leur permet de dire qu’ils défendent les droits de l’homme et la démocratie, et la monarchie pro-saoudite sunnite. Et ils sont gagnants de toute façon.

Ils ont fait la même chose au Yémen, et en Égypte, même chose : d’abord Moubarak, puis les islamistes, puis Morsi et maintenant Sissi. Ce n’est pas logique, c’est la logique du chaos. Et elle est bel et bien là.

AA – Comment expliquer que le savoir-faire français sur le Moyen-Orient s’avère inopérant ? Il y avait une certaine politique arabe de la France qui est aujourd’hui introuvable. La diplomatie française est-elle victime de myopie ou d’une certaine posture idéologique ?

MR – De Gaulle était un grand homme je pense. Il avait bien une politique arabe exemplaire, il a renversé le cours des relations franco-arabes après l’indépendance de l’Algérie et réussi à changer d’alliance après la guerre des Six-Jours. Après les néfastes conséquences de l’expédition de Suez, c’était un exploit. Une politique arabe a persisté dans une espèce de consensus politique en France. Puis, après le coup d’honneur sur l’Irak, en 2003, la France a commencé à rentrer dans le bercail occidental. Fini la récréation. Le bilan est désastreux. Elle a pourtant un savoir-faire et avait une grande tradition diplomatique. C’est un grand pays, pas dans le sens d’un pays braillard qui manigance à tout prix… Un grand pays au sens positif du terme. Son retrait peut peut-être changer, mais je ne vois pas venir le changement maintenant. Hollande continue de dire que l’État islamiste et le régime de Bachar, c’est blanc bonnet et bonnet blanc, deux ennemis à combattre…Depuis quatre ans, on continue de dire le pire sur Bachar, qu’il va tomber d’une minute à l’autre… En réalité, ce sont les Américains qui peuvent changer d’avis et sont en train de le faire.

Les alliés privilégiés de la France sont le Qatar, la Turquie et l’Arabie Saoudite. On a vu défiler les six monarques du Golfe à Paris, nos alliés. On soutient à la fois les terroristes modérés et les djihadistes démocratiques. C’est une position difficilement tenable, de la haute acrobatie. Les Américains, eux ne l’ont pas fait en même temps : d’abord alliés d’Al-Qaïda, puis leurs ennemis. Ils changent d’avis sans se gêner. Fabius a dit qu’Al-Nosra, classée par les Américains comme organisation terroriste, fait du bon boulot en Syrie…Tous les éléments spécialisés de la diplomatie française ont été dispersés ; les spécialistes de l’Orient, les arabisants ont été envoyés en Afrique du Sud ou ailleurs, avec la volonté de les remplacer par des technocrates. Résultat, les nouveaux diplomates n’ont pas la même carrure, produisent des rapports nuls, n’ont pas d’analyse sérieuse…Les ambassadeurs français en Syrie et en Libye avaient pourtant alerté le gouvernement en le mettant garde contre tout aventurisme.

AA – Oui, mais celui de Syrie s’est ensuite fait taper sur les doigts et a fini par accepter de s’aligner sur la politique officielle. Pensez-vous qu’on peut revenir à la diplomatie de l’après-Suez ? L’Occident est-il en train de comprendre ses erreurs et de changer ?

MR – Le retour de De Gaulle au pouvoir a brisé un consensus, quand le gouvernement tripartite français, qui duré douze ans, faisait que la France ne bougeait pas le petit doigt sans en référer à Washington. Cela inclut la période de Suez. Le plan Marshall avait un coût pour l’indépendance nationale française. Et l’Union européenne – conçue par les Américains plus que par les Européens eux-mêmes – a contribué à peser en ce sens. Toute l’histoire de l’atlantisme, l’idée de faire de l’Otan l’armée de l’Europe, n’est pas la conception française de l’Europe.

AA – L’État islamique est-il une création indirecte de l’Occident ?

MR – Il est le résultat de l’invasion américaine de l’Irak. On peut dire cela à tous les coups. Les Américains ont cassé toutes les institutions irakiennes (armée, police, gouvernement, parti baath, etc.) et facilité la prise de pouvoir par les chiites et des Kurdes au détriment des sunnites. Quand les officiers baathistes ont été mis en prison où séjournaient déjà les islamistes, les deux groupes ont fait connaissance. La prison a été le centre d’étude et de fusion entre des gens qui ne se seraient pas rencontrés autrement – comme cela arrive ailleurs.

AA – L’État islamique aurait profité de la zone d’exclusion aérienne imposée depuis 1991. C’est là que Zarkawi et ses hommes se seraient développés.

MR – C’est là que ça s’est développé, il n’y avait plus d’État irakien et la porte était ouverte à toutes les aventures. Ce qui a favorisé les événements de juin 2013 ? Une conjonction d’islamistes et d’officiers du Baath irakien, désireux de revanche, pourchassés tous les deux par les Américains. Ils ont décidé d’unir leur destin pour des objectifs différents. Peut-être pas pour le long terme.

AA – L’Occident semble préférer le chaos aux États souverainistes…

MR – C’est ce qu’il apparaît. Le chaos, c’est le but des néoconservateurs qui ont une vieille théorie : il fallait maîtriser toute la zone qui ceinturait le monde communiste soviétique et chinois, et d’autre part sécuriser les intérêts occidentaux.

Les Américains se sont aperçus que cette zone était entièrement constituée de pays musulmans. C’est la ceinture verte musulmane, ce qui est devenu le Grand Moyen-Orient de Bush, gonflé au fil des pulsions américaines.

Il y avait deux catégories de pays dans cette zone : les États forts, comme l’Iran du shah, ou la Turquie entrée dans l’Otan, peut être aussi l’Irak, des régimes amis de l’Occident. Et les autres qu’il fallait affaiblir, où il fallait provoquer des changements de régime, renverser les pouvoirs en place. Puis des États ont viré de bord, comme l’Iran avec la révolution islamique. Quand la configuration est défavorable, on essaie de changer le régime, et si on n’y arrive pas, on casse l’État, en particulier les armées du monde arabe, on ruine le pays. Cette stratégie figure dans beaucoup de documents américains ou israéliens. Ça s’est produit avec les armées égyptienne, irakienne, syrienne et sans doute algérienne.

AA – Mais le chaos est contagieux et peut toucher les monarchies du Golfe. Seraient-elles les grandes perdantes face à l’axe chiite ?

MR – Dans l’esprit de certains dirigeants américains, c’est ce qui va arriver. Un ancien directeur de la CIA a dit qu’il fallait s’occuper des pays comme la Syrie et l’Égypte et déstabiliser huit pays… L’idée, c’est de leur « préparer » un islam qui leur convienne et d’aider les musulmans à accéder au pouvoir. Quand ces pays auront bien été déstabilisés, alors on pourra s’occuper de l’Arabie Saoudite. Le pacte de Quincy signé en 1945 a été renouvelé en 2005 pour soixante ans, mais il ne durera pas. Les États-Unis n’ont pas aidé le shah à se maintenir au pouvoir. Il n’était plus fréquentable, il a été renversé. Résultat, l’ayatollah Khomeiny a aussitôt pris le pouvoir, et l’Iran est devenu un des ennemis publics numéro un de l’Amérique. Jusqu’en 1979, ce pays était pourtant l’allié stratégique, y compris l’allié nucléaire. Il existait une vraie coopération entre l’Iran et les États-Unis dans ce domaine, avec un traité, des laboratoires, etc. La question nucléaire a été mise à l’ordre du jour en 2002. Après que l’Iran a eu le temps de s’occuper de l’Irak… Avant on n’en parlait pas. Puis les Européens, avec des Américains qui, en arrière-plan soutenaient la démarche, se sont benoîtement rappelés le traité de non-prolifération…

AA – On est au cœur d’une nouvelle guerre froide avec l’Ukraine. Jusqu’où ce conflit va-t-il reconfigurer le nouvel ordre mondial en gestation ? Quels sont les effets sur le Grand Moyen-Orient ?

MR – En France, on fait rarement un lien entre les différents problèmes et on a tendance à saucissonner les problèmes.

Cela empêche une compréhension de la situation. J’ai peu entendu les gens établir un rapport entre la crise syrienne et la crise ukrainienne. Pourtant, il est évident. Il n’y aurait pas eu de relance de la crise ukrainienne s’il n’y avait pas eu la crise syrienne. Autrement dit, si la Russie avait laissé tomber Bachar, il n’y aurait pas eu une crise ukrainienne à ce niveau de gravité. On s’en serait accommodés. On a fait la surenchère surtout pour enquiquiner la Russie.

AA – Sans la crise ukrainienne, les BRICS auraient-ils pris la même importance sur la scène internationale.

MR – Sans la crise syrienne il faut dire. Car la crise ukrainienne est un développement de la guerre en Syrie. La guerre d’Ukraine s’inscrit dans le grand mouvement qui a déclenché les printemps arabes. En même temps qu’on essaie de contrôler des pays arabes musulmans et d’étendre petit à petit la zone de crise, on tente de casser ce qu’était l’URSS, réduite à la Russie. On veut contrôler la zone d’influence russe et la réduire au strict minimum. La Yougoslavie, en tant que pays communiste indépendant, était la partie la plus exposée ; elle sera dépecée. Pour permettre l’intégration de toute l’Allemagne réunifiée dans l’Otan, le chancelier Helmut Kohl et Bush avaient promis à Gorbatchev que l’élargissement de l’Otan s’arrêtait là. Gorbatchev a reconnu d’avoir été berné. Cela a sonné la fin de la stabilité internationale.

Le pacte de Varsovie a vécu, d’anciens États adhèrent à l’Union européenne et passent à l’Otan. Avec l’entrée des pays baltes dans cette organisation, la Russie est encerclée. Mais c’est la Géorgie qui a été la ligne rouge, puis l’Ukraine. La Géorgie a été le symbole du tournant de Poutine, qui avait au début décidé de collaborer avec les Occidentaux.

Les États-Unis admettent avoir contribué au renversement du régime de Kiev…Les Européens ne sont pas très exigeants sur la légalité internationale. Peu avant que Ianoukovitch ne parte, la France, l’Allemagne, la Pologne… accouraient à Kiev pour signer un accord sur des élections anticipées entre le gouvernement, l’opposition et la Russie. Puis il y a le coup d’État et personne n’a protesté. Il y a eu une révolution Orange en 2004-2005 en Ukraine, avant la Géorgie, puis les printemps arabes sont arrivés. C’est le rêve américain qui s’est réalisé. Mais après la crise syrienne, Obama a été vexé : on lui avait évité une guerre inutile et dangereuse, chef-d’œuvre diplomatique des Russes, et il était mis en embarras. Le président américain avait une revanche à prendre.

En 2013, quand il a vu que la Russie avançait trop, notamment en Syrie, il s’en est pris à l’Ukraine. À partir de ce moment, fini la concertation entre les États-Unis et la Russie sur la Syrie. Washington n’a plus laissé Moscou tenter de régler le problème.

Sauf dernièrement…
La Russie est revenue au premier plan. Même si je doute que les 100.000 assistants ou coopérants russes présent au début de la guerre en Syrie y soient tous encore. En fait Obama, n’est pas si va-t-en-guerre que cela. Il voudrait une solution d’un autre type, car ce qui se passe en parallèle de la guerre d’Ukraine est dangereux. Du temps des menaces de frappes américaines sur la Syrie, des armes chimiques, Obama a été menacé par une procédure d’impeachment. Sans compter les incertitudes sur les frappes américaines : lors d’un tir américain de deux missiles sur les côtes syriennes, par exemple, l’antiaérienne syrienne a réagi, l’un des missiles a été détruit et l’autre détourné. Et puis la guerre est impopulaire aux États-Unis.

Cela dit, l’Ukraine est un chef-d’œuvre d’intox. On vole et on crie au voleur.

AA – L’avenir du projet du Grand Moyen-Orient ?

MR – Le projet démocratique certainement, même si, à mon avis, il n’y aura pas de démocratie ni printemps arabes. Le projet de domination reste, même s’il ne va pas forcément se réaliser. L’enjeu est toujours là pour les Américains. La ceinture verte est toujours utile pour encercler le post-communisme. Même si la Chine est un régime aménagé, il est prudent de le « contenir » en quelque sorte. Les Occidentaux parlent toujours d’une opposition modérée en Syrie, je ne sais pas où ils la voient, mais c’est leur discours. Ils arment une opposition qui est en fait celle des djihadistes… L’alliance qui s’est forgée progressivement entre la Turquie, l’Arabie Saoudite et les Occidentaux, notamment États-Unis, France, Angleterre, alliance de circonstance s’il en est, résiste encore.

AA – La Syrie peut-elle reprendre son autorité sur l’ensemble du territoire ?

MR – Si on la laisse faire, je pense que oui. Le discours sur la démocratie est de moins en moins crédible. On n’a pas à intervenir dans les pays, même pas en Arabie Saoudite qui doit évoluer toute seule. Le problème est que l’Arabie Saoudite exporte son idéologie, qu’elle en a une vision universaliste…

Elle exporte son idéologie pour éviter d’être attaquée à son tour. Mais celui qui a une vision universaliste, c’est Erdogan. Les projets qu’il concoctait avant le printemps arabe étaient différents. Il était proche de la Syrie et de la Libye. Maintenant, il est le soutien des Frères musulmans. Il reçoit les visiteurs étrangers dans le palais du Sultan avec une garde d’honneur de vingt-huit soldats représentant les vingt-huit provinces ottomanes. Ce gouvernement islamiste est nostalgique.

*Auteur de Tempête sur le Grand Moyen-Orient (Éd Ellipses), Michel Raimbaud a été ambassadeur français en Mauritanie, au Soudan et au Zimbabwe.

À propos de l’auteur

«Tempête sur le Grand Moyen-Orient. Entre l’Empire atlantique et l’Eurasie, le monde arabo-musulman »*, le dernier ouvrage de Michel Raimbaud, s’impose comme l’un des travaux de référence sur l’arc des crises les plus complexes de l’histoire contemporaine.

Le Grand Moyen-Orient disséqué Par Richard Labévière (Extraits de la préface)

L’ouvrage que les Éditions Ellipses publient aujourd’hui mérite amplement de figurer au premier plan des annales d’un nouveau Moyen-Orient. S’il a déjà écrit le livre de référence en français sur le Soudan, son auteur n’est pas très connu du grand public.

L’ambassadeur Michel Raimbaud a été lauréat du concours pour le recrutement de secrétaires des Affaires étrangères (Orient) le 15 novembre 1975.

Arabisant confirmé, en poste à Djeddah, à la Direction des affaires africaines et malgaches, puis au Caire et à Brasilia, Michel Raimbaud a pratiqué beaucoup de terrains. Il sera nommé ambassadeur à Nouakchott (1991-1994), puis à Khartoum (1994-1999) avant de devenir directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides de 2000 à 2003. Il termine sa carrière comme ambassadeur au Zimbabwe de 2004 à 2006.

Diplomate rigoureux et patriote mais atypique, on lui doit aussi de nombreuses contributions scientifiques sur l’Afrique. Il aurait pu ainsi occuper les plus hautes responsabilités de notre diplomatie, mais étranger au monde des petits marquis parisiens, il est resté un homme de contenus, de principes et de convictions, par conséquent la machine promotionnelle du Département en a décidé autrement. Comme le rappelle l’un des héros de Paul Morand dans Hécate et ses chiens : « Au Quai d’Orsay, la promotion est souvent fille de la médiocrité.»

Au-delà des airs du temps et écumes de chancelleries, le dernier ouvrage de Michel Raimbaud s’imposera certainement comme l’un des travaux de référence sur le Moyen-Orient pour trois raisons essentielles : avec grande clarté et intelligence pédagogique, il dénoue et renoue avec les chronologies locales, régionales et internationales lourdes qui travaillent toujours l’Orient compliqué ; il remet sur la table à dissection des pays qui sont sortis de l’écran radar global depuis si longtemps -Bahreïn, Yémen, Soudan et Mauritanie-; enfin il redonne au conflit israélo-palestinien toute la centralité qu’il occupe dans l’arc de crises proche et moyen-orientales, centralité déconstruite, marginalisée, sinon niée par les écoles néoconservatrices américaine et française.

Autrement dit, foncièrement, ce livre s’impose, d’ores et déjà, comme l’un des grands classiques de la géopolitique moyen-orientale. Il constitue une lecture indispensable pour quiconque -étudiant, chercheur, journaliste, diplomate, voyageur et citoyen- désireux de comprendre l’un des arcs de crises les plus complexes et vitaux de notre histoire contemporaine.

Tempête sur le Grand Moyen-Orient. Entre l’Empire atlantique et l’Eurasie, le monde arabo-musulman
Les « printemps arabes » sont loin d’avoir dit leur dernier mot, mais ils ont depuis longtemps rempli les bacs des libraires. Entre les mémoires, témoignages, reportages, essais, analyses qui s’efforcent de donner une direction – unique de préférence – à ce maelström charriant le pire et le meilleur, le lecteur n’a que l’embarras du choix. Il y a des exceptions, mais ce parti pris, qui consiste à réorienter dans le sens supposé de l’Histoire un mouvement confus et hétérogène interdit probablement toute vision objective.

Les politologues occidentaux qui récemment encore ricanaient sur le concept même de monde arabe l’utilisent désormais, sans broncher, comme un passe-partout permettant de pénétrer -sans se perdre, croient-ils- dans le labyrinthe des événements qui déstabilisent le vaste espace rassemblant, de l’Atlantique au Moyen-Orient, plusieurs centaines de millions de personnes…

Sans parler de leur impact sur le milliard et demi de croyants que compte l’univers musulman. Qui plus est, la plupart des commentateurs et analystes ont choisi une approche réductrice, s’appliquant à voir dans cette tempête -avant tout et surtout- une révolution spontanée dont l’objectif serait d’amener, par une lutte à mains nues contre des tyrans sanguinaires, une démocratie à l’occidentale.

Rarissimes sont ceux qui sourcillent, ne serait-ce qu’un instant, devant le cocktail étrange, élaboré sous nos yeux ébahis, qui sert de carburant à l’entreprise explosive et ravageuse qu’ils n’hésitent pas à appeler « le printemps arabe ». Une appellation plutôt usurpée pour une saison sinistre n’ayant guère d’arabe, à part le nom, qu’une vague façade en carton-pâte derrière laquelle se tapissent un fanatisme islamiste de la pire espèce, des pompes à finances wahhabites inépuisables, des soutiens obscurantistes tous azimuts, un néo-ottomanisme à l’ambition débridée, sans compter -et ce n’est pas le moindre des ingrédients du mélange- un retour de printemps de l’Empire atlantique, soudain chahuté par l’Histoire et saisi de nostalgie postcoloniale.

Nos « grandes démocraties », utilisons l’expression pour parodier les « chiens de garde médiatiques » de Serge Halimi, offrent un piètre spectacle et l’image la plus laide qui soit de l’Occident.

Malgré tous les efforts déployés pour donner une teinture de vertu à leurs vicieux desseins en bassinant la planète de leçons de morale, les pays qui ont tenté d’accaparer à leur profit la parole et la représentation de la « communauté internationale » auront démontré une fois de plus, à l’occasion de ces saisons tragiques, la nature factice des valeurs auxquelles ils se réfèrent. Il n’est donc pas étonnant qu’ils s’entendent comme larrons en foire avec les monarchies wahhabites qui ont kidnappé la Ligue arabe à la faveur des événements ou avec les régimes qui se drapent d’islam pour mieux le prendre en otage.

À quel moment exact s’est ébauché ce partenariat qui est au fond dans la nature des choses ? Hiver 2010, printemps 2011, ou bien avant ? Toujours est-il que l’axe du bien déploie ses agents spéciaux, ses commandos, ses drones vers les champs du conflit, et que les rivages de Syrte, les confins du sandjak d’Alexandrette, les parages du Golan syrien, les hôtels cairotes, les venelles de Deraa ont quelque chose de Vienne dans Le Troisième homme.

Les batteurs d’estrade se lâchent avec un zèle décomplexé dans des élans messianiques qui sonnent faux comme un harmonium d’église désaffectée. D’élégants ministres en oublient les pudeurs du langage diplomatique, des dirigeants « normaux » prêchent ouvertement le non-respect des normes internationales, les diplomates des pays qui croient « donner le ton » ne cherchent même plus à finasser : la diplomatie est devenue affaire d’insultes, de provocations et de mensonges grossiers, proférés au nom des droits de l’homme, de la démocratie, de la compassion humanitaire… On n’hésite plus à dire d’un chef d’État qu’il « ne mériterait pas d’être sur terre », à se demander si on ne va pas réussir à trouver quelqu’un pour le liquider. On croit même faire preuve d’humour et de noble détermination quand on évoque l’après-Bachar, lorsque celui-ci « sera à La Haye [c’est-à-dire à la Cour pénale internationale], à Moscou ou à six pieds sous terre ».

Lorsque le massacre -pour ne pas dire plus- d’un chef d’État en exercice est filmé en direct par les caméras de la télévision et qualifié par une ministre ricanante d’événement « heureux pour l’humanité », il n’y a plus de raison de châtier son langage ou même de conserver un semblant de vernis socio-mondain.

Après tout, on a bien le droit de se distraire -à condition de parler en pesant ses mots- lorsqu’on s’épuise à élaborer des feuilles de route pour l’avenir de ces pays barbares, ou à composer les gouvernements qui les dirigeront vers la démocratie… quand reviendra le temps des cerises, une fois passé le temps des grenades et des bombardements humanitaires.

[…] C’est dans ce cadre de réflexion que s’inscrit ce modeste essai. Il ne prétend pas dire l’avenir des « révolutions » arabes, mais propose une grille de lecture diversifiée, intégrant les problématiques internes et externes, les approches politiques, socio-économiques et religieuses, les desseins des acteurs nationaux, arabes, musulmans, les visées stratégiques des puissances extérieures, celles de l’Occident, de l’Orient et de l’Est revisité. Les objectifs peuvent se résumer comme suit :

  • Décrire succinctement les « révolutions » et, à la lumière d’un bilan initial, en réécrire la véritable histoire telle qu’elle se dévoile peu à peu.
  • Décrypter les objectifs des protagonistes et des acteurs régionaux afin de découvrir derrière le « moi » des gesticulations et proclamations le « ça » des ambitions et des stratégies cachées.

La Jordanie entre le croissant sunnite et l’arc chiite
On l’oublie souvent ou on fait semblant, la Jordanie est née d’un double dépeçage. La Grande Syrie ottomane (velayet de Damas) est divisée en quatre régions par la conférence de San Remo en 1920, dont l’une va constituer la Palestine, placée sous mandat britannique en 1922, incluant les territoires actuels d’Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza ainsi que la Transjordanie. Quand ce mandat est officialisé en 1923, la Palestine est à son tour scindée par la puissance mandataire, des promesses ayant été faites au mouvement sioniste en vue de la création d’un foyer national juif à l’ouest du Jourdain, et aux Arabes à l’est du fleuve. Pour ceux-ci, la Transjordanie est érigée en émirat hachémite, puis en 1946 en royaume hachémite de Transjordanie, lequel deviendra ensuite le royaume de Jordanie que nous connaissons. La question du partage de la Palestine ne sera posée que plus tard.

Avec ses 92.300 kilomètres carrés et ses 6,5 millions d’habitants, à 98% arabes et à 94 % musulmans, la Jordanie est un État fragile.

Produit du morcellement de la Syrie historique et ayant été amenée dès sa naissance à abriter une importante population chassée de ses terres par la création de l’État d’Israël (encore plus de deux millions de Jordaniens sont d’origine palestinienne), elle est exposée à tous les conflits régionaux, nombreux dans un environnement en perpétuel remue-ménage, et aux pressions de ses voisins qui lui sont étroitement liés par l’Histoire : la Syrie, l’Irak, l’Arabie Saoudite, les Territoires palestiniens, Israël.

À l’éternel conflit israélo-arabe qui la concerne directement, il faut maintenant ajouter l’épidémie des « révoltes arabes » à laquelle la monarchie hachémite ne saurait échapper dès lors que la Syrie est touchée de plein fouet et que l’Arabie joue le double jeu que l’on sait, tentant de juguler les révoltes là où il y a une monarchie et les attisant là où il n’y en a pas.

Autant dire que le positionnement ambigu du pouvoir hachémite est quasiment intenable et que le roi Abdallah, qui avait peut-être misé sur un effondrement rapide de la « Syrie réelle », réalise sans doute son erreur de jugement. Les liens entre les deux pays étant ce qu’ils sont, la guerre de Syrie a tué l’économie du royaume. La dette a grimpé et les prix ont flambé, provoquant une montée en puissance de la contestation, contenue tant bien que mal depuis le début des « printemps »: 60.000 enseignants (sur un total de 120.000) auraient participé au mouvement de grève lancé à la mi-novembre 2012 pour protester contre les hausses des tarifs de l’énergie et des transports (plus de 10 %) et du gaz domestique (plus de 50 %, alors que l’hiver est rigoureux). À la même période, un cortège de 10.000 manifestants, encadré par les Frères musulmans, sillonnait les rues de la capitale Amman, hurlant des slogans à la tunisienne ou à l’égyptienne : « Abdallah, c’est fini !» ou « le peuple veut la chute du régime ».

Or, nul n’est besoin de rappeler que le contexte a bien changé et que les menaces des « Frères » doivent être prises au sérieux. Nombreux sont ceux qui croient à l’existence d’un accord entre la confrérie et le Département d’État.

Du côté des monarchies du Golfe, la solidarité ne paraît plus aussi assurée, le Conseil de coopération du Golfe hésitant probablement entre un soutien systématique aux monarchies et un possible compromis avec les islamistes, en Jordanie du moins, au cas où le roi perdrait le contrôle de la situation.

Jusqu’à l’été 2013, il n’était pas prudent de s’opposer aux frères musulmans en phase de conquête. Pourquoi se seraient-ils arrêtés sur leur lancée ? Pourquoi auraient-ils consenti à épargner Abdallah, monarque en sursis dans une monarchie bien branlante ? Si le roi n’avait pas accepté vraiment de gouverner avec eux, n’auraient-ils pas pu mettre à exécution leur dessein de gouverner sans lui ? À l’appui de cette éventualité, un constat : la loyauté de Khaled Mechaal, membre de la confrérie jordanienne et numéro deux du Hamas, est à géométrie très variable. N’a-t-il pas vécu douze ans à Damas, protégé par le pouvoir baathiste, avant de partir sans vergogne début 2012 vers le Qatar et son généreux émir, avant d’esquisser un rétropédalage en direction de Damas, au cas où…

Nous sommes alors en février 2013… Le mois suivant, le même Abdallah semble se prêter à une nouvelle manœuvre impériale, cédant aux instances de Barack Obama, en visite chaleureuse à Israël, agrémentée d’un touch-and-go de quarante minutes à Bethléem. Il s’agit de réconcilier autour d’Israël et de Washington le royaume hachémite, le Liban saoudo-haririste et l’apprenti-mamamouchi, rabiboché en trois minutes avec « l’ennemi sioniste », le tout pour encercler la Syrie et mieux étrangler Bachar…

Quelques mois plus tard, en juin 2013, le paysage est bouleversé par le sabordage du pouvoir qatari et la perte par les Frères de leur bastion cairote. L’Arabie Saoudite triomphe momentanément et va envoyer son fondé de pouvoir le prince Bandar à Amman.

À l’occasion de manœuvres conjointes à laquelle participent 4.000 militaires américains, des « Patriots » sont introduits sur le territoire jordanien ainsi que des missiles sol-air.

Ces dangereux joujoux doivent être laissés en cadeau par l’oncle d’Amérique au bon roi de Jordanie. C’est alors que Bandar, assisté de son demi-frère, le vice-ministre saoudien de la Défense, en connivence avec les États-Unis, va installer un quartier général en territoire hachémite d’où il lancera « l’opposition armée » sur la Syrie. Le roi, qui paraît-il avait décidé de boucler la frontière pour stopper la circulation des djihadistes, doit réviser ses plans en urgence.

Bonne chance à Sa Majesté le Roi, qui à force de manœuvres et de compromissions ne doit plus très bien savoir où il en est (et encore moins où il va).

Retrouvera-t-il son chemin dans la jungle des ambitions et des arrière-pensées, y compris les siennes, et sauvera-t-il son royaume du destin incertain qui lui est réservé par ses amis anglo-saxons et occidentaux, par les autres pieux monarques de la péninsule, sans oublier son « ami » israélien ?

En effet, la Jordanie, cis et trans confondues, n’aurait-elle pas vocation à devenir l’État palestinien, ce qui permettrait à l’État hébreu d’engloutir les derniers îlots de l’archipel de Palestine, miettes du festin de 1947 ? C’est ce dont on a l’impression au tournant 2013-2014 (cf chapitre 13).

Tant il est vrai que derrière tous ces « printemps maudits » se profile toujours la cause (naguère) sacrée des Arabes, celle de la Palestine, et que la liquidation de cette dernière consacrerait pour Israël et ses fervents amis la liquidation de la cause arabe. Il suffit de voir quels nouveaux prophètes se sont donné les Arabes dans la période récente, sans sourciller.

La cause palestinienne, qui a cristallisé tant de fausses dévotions et souffert de si nombreuses trahisons, ne serait-elle pas une cause sacrifiée dans les marchandages à venir ? Et la Jordanie ne risque-t-elle pas de servir de dindon dans la farce israélo-palestinienne ? À vrai dire, pour le moment, ce cauchemar ne doit pas être le seul à hanter les nuits du roi Abdallah. Ce dernier dénonçait jadis l’arc chiite, y voyant le semeur de troubles et la menace majeure pour la stabilité de la région. Dans la tourmente des insurrections, il n’est pas loin d’avouer que les régimes islamistes du nouveau croissant sunnite, dans lequel le royaume hachémite se trouve littéralement pris en tenaille, constituent le danger majeur.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

© madaniya.info - Tous droits réservés.