Hezbollah versus Da’ech

Originaire de Tripoli (Liban), fondateur du Mouvement de l’Unification (At Tawhid) et ancien dirigeant de sa branche militaire (1982-1986), Samir Hassan a été prisonnier en Syrie pendant onze ans. Depuis sa libération, il fait office d’expert militaire et spécialiste des groupements islamistes de la zone.

Adaptation en version française René Naba, directeur de madaniya.info, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Prologue

Les modifications opérées dans les méthodes de combat de la guerre de guérilla au cours des deux dernières décennies (2000-2010) ont marqué un tournant majeur dans la conduite de la guerre moderne.

Mettant en œuvre une technologie de pointe, -l’électronique et l’informatique-, la guerre de guérilla a brouillé les termes de la confrontation, plaçant les armées régulières dans l’incapacité d’ajuster leur riposte face à un ennemi alliant les méthodes d’une armée régulière aux méthodes des guérilleros.

Si les Tchétchènes ont été les premiers à faire usage de missiles sol sol anti-chars et anti-aériens, l’exploit revient en ce domaine au Hezbollah, en 2006, avec sa maîtrise de l’usage combiné de missiles anti blindés et de missiles terre-mer, de même que des missiles longue portée, faisant peser une menace sur l’hinterland stratégique israélien avec le démantèlement du réseau d’espionnage israélien au Liban.

La guerre moderne est devenue plus complexe du fait de l’introduction de la technologie et de l’informatique qui ont induit de nouvelles formes de combat.

Le Hezbollah, un double prestataire dans l’engagement offensif ou défensif

Al Qaida et les groupements de sa mouvance appartiennent à l’école de la guerre asymétrique, hétérogène, usant, alternativement, de méthodes de combat de manière variée, selon la nature du terrain et de l’ennemi.

Face à un état structuré, disposant d’une forte armée, Al Qaida se limite à des attentats suicides contre des cibles gouvernementales et militaires. C’est généralement le mode opération d’AQMI, la filiale d’Al Qaida pour le Maghreb.

En revanche, face à un état désarticulé, tel l’Irak post invasion américaine, Al Qaida n’hésite pas à mener de véritables offensives doublées d’attentats suicides et d’un usage intensif de l’artillerie.

Thomas Hopper, expert militaire américain, a qualifié cette méthode de combat de «méthode complexe», car ce mode opératoire marque le passage d’un soulèvement d’un groupe armé à une confrontation plus large, avec la mise en œuvre de la technologie militaire, des nouvelles technologies de la communication, via les réseaux sociaux, ainsi que l’usage de commandos suicides.

Certes les tirs de précision à longue distance, depuis les navires ou les avions, tendent à faire l’économie d’une confrontation directe coûteuse en vie humaine, mais l’évolution de la guérilla classique en guérilla urbaine a généré une nouvelle forme de riposte.

Hezbollah et Da’ech appartiennent tous les deux aux mouvements prônant et pratiquant les «opérations complexes», des opérations combinées de guérilla, couplant les méthodes de guerre d’une armée régulière aux méthodes de la guerre de guérilla.

Les caractéristiques du Hezbollah sur le champ de bataille: L’assaut par vagues successives, la marque de fabrique du parti chiite

Souplesse, rapidité d’exécution, camouflage, un art consumé de la manœuvre caractérisent les méthodes de combat du Hezbollah, qui mènent ses offensives au moyen de petites unités (3 à 5 membres), s’élançant à partir de bases mobiles.

De l’avis même du Centre Jeffrey Rath pour les Études Américaines (President and CEO at Rath-Bern Education Consultants-Wisconsin), le Hezbollah est devenu par la suite le plus puissant et le plus combatif du fait de la maîtrise du terrain en Syrie, particulièrement du fait des troupes d’élite qui se sont distinguées sur les grands axes de la confrontation en dépit du fait que le parti chiite a livré bataille en milieu hostile, contrairement ses guerres contre Israël, menées, elles, au Liban dans un environnement favorable.

L’assaut par vagues successives constitue néanmoins la marque de fabrique du Hezbollah et vise à ramollir les positions adverses, en prélude à l’offensive finale. S’y ajoute une rare maîtrise de l’usage de la technologie moderne, notamment les drones ainsi que son objectif de maintenir la pression sur les forces de soutien adverses lors de l’estocade finale.

Al Qoussayr (Syrie), un cas d’école

Al Qoussayr passe pour être un exemple du genre dans cette guerre de revers.

Les immeubles accolés les uns aux autres ont exigé la sécurisation du terrain mètre après mètre à l’aide de petites unités (3-5 membres) afin de déminer la zone et de désactiver les pièges et les leurres tout en menant une confrontation contre des adversaires en embuscade à l’intérieur d’un réseau de tunnel creusé par les groupements de l’opposition syrienne.

Le Hezbollah a envahi la zone située à l’Ouest de l’Oronte, une superficie englobant 32 villages, et a réussi à isoler Al Qoussayr, provoquant sa chute en un temps record. Dans cette bataille, il a fait preuve de sa maîtrise du champ de bataille engageant toute une gamme de formation, -des petites unités à 3-5 membres, aux compagnies et aux bataillons.

Al Qalmoun

Les lignes du front se sont étendues sur 350 km, s’étendant de Souroud au Krack des Chevaliers, soit une superficie de 27 bourgades. Al Qalmoun présentait une topographie ardue: un enchevêtrement de collines, de vallons, de crevasses, de caves. Face à des groupements en ordre de bataille selon le déploiement classique des armées régulières, le Hezbollah a dû modifier son scenario initial, lançant ses troupes, par petits groupes, à l’assaut des axes stratégiques , prenant le contrôle de la pointe des collines et des voies de passage, déclenchant une offensive silencieuse sans le moindre bruit, sans la moindre action spectaculaire. Une progression continue silencieuse.

Al-Ghab

dans ce secteur, le Hezbollah a mis en œuvre la «politique de la terre brûlée». L’offensive s’est déroulée selon un schéma traditionnel: Tir de préparation en vue d’assurer la progression des troupe sous un parapluie de tirs de missiles terrifiants, couplée avec des opérations coup de poing de commandos et des débarquements maritimes.

Le fait distinctif du Hezbollah par rapport aux autres groupements pratiquant la guérilla est sa double maîtrise des formes du combat: le combat défensif face à Israël; offensif dans son combat contre l’opposition syrienne, de surcroît hors de son territoire.

Andrew Axon, expert militaire américain, a estimé que le Hezbollah a utilisé un réseau de tunnel au déploiement en forme arachnéenne à l’intérieur desquels ont été aménagés des abris fortifiés qui assuraient une étanchéité parfaite au dispositif de protection de son arsenal balistique de manière à pouvoir tirer le plus grand nombre de missiles en une journée.

Sous un tir de saturation le long des lignes ennemies, le Hezbollah a réussi à mener des contre-offensives, faisant monter au front les forces de réserves de l’arrière pour épuiser l’adversaire et l’attirer insidieusement aux premières lignes, situées parfois à 50 mètres des combattants du Hezbollah pour une attaque finale des troupes d’élite dans la plénitude de leurs moyens.

Le Hezbollah, une force régionale

De 2006 face à Israël, à 2011, la Guerre de Syrie, le Hezbollah est devenu une force régionale dont la puissance est prise en compte par tous les protagonistes
des conflits de la zone.

Da’ech, la 3e génération d’Al Qaida

L’expertise de Da’ech ne relève pas du hasard. Il est le fruit d’une longue expérience accumulée sur divers champs de bataille face à des ennemis variés.

L’Afghanistan, le réceptacle des djihadistes

L’Afghanistan a été le réceptacle des djihadistes des quatre coins de l’univers. A l’épreuve de cette guerre (1980-1989), l’idéologie de même que la pensée stratégique ont subi une profonde mutation. Cette guerre de dix ans contre une deux deux super-puissance de l’époque a offert au salafisme djihadiste l’occasion d’opérer son plein déploiement, un saut qualitatif transformant des groupuscules solitaires et minoritaires dans leurs pays d’origine en une organisation trans-frontière. En Afghanistan, en Bosnie-Herzégovine et en Tchétchénie.

L’invasion américaine de l’Irak en 2003 a constitué une aubaine pour le djihadisme salafiste car elle leur offrait la possibilité de mener leur combat sur leur propre territoire. Abou Mouss’ab Al Zarkaoui n’a rencontré aucune difficulté à capter l’adhésion d’une jeunesse plongée dans la dépression du fait de l’occupation de leur pays. Bien au contraire, la défaite de l’Irak a eu un effet incitatif sur l’engagement des Irakiens dans le combat djihadiste.

Falloujah, la grande ville sunnite du centre du pays, a représenté à ce titre, au regard des djihadistes, un exemple d’héroïsme.

La décision du premier pro-consul américain Paul Bremer de démanteler l’armée et d’éradiquer le Parti Baas, au pouvoir pendant trente ans en Irak, a donné, à son tour, une nouvelle impulsion à l’adhésion de cadres compétents à la mouvance islamiste. La double décision de Paul Bremer a transformé l’Irak en refuge des Moujahiddines.

Le califat d’Ibrahim Al Badri n’est nullement le fait du hasard mais découle de la suite logique de l’évolution du mouvement djihadiste en Irak.

Tant dans son organisation que dans ses méthodes de combat, l’état Islamique a tiré grand profit de l’expérience des combattants au Caucase et en Afghanistan.

Grozny (Tchétchénie)

L’assaut de Grozny, capitale de la Tchétchénie, en 1994, a marqué un tournant majeur dans la guerre de guérilla en zone urbaine.

La guerre entre la Russie et les séparatistes tchétchènes a éclaté à la suite de la décision des indépendantistes de proclamer l’indépendance de la Tchétchénie, entraînant une violente riposte de Boris Eltsine.

Sur le plan opérationnel, les séparatistes tchétchènes étaient constitués en une multitude de petites unités combattantes, de huit membres chacune, équipées de deux mitrailleuses lourdes, de deux missiles anti-chars, assistés d’un sniper, de trois mitrailleuses légères, qui faisaient office également d’infirmiers, en sus d’un chargé des transmissions et d’un chargé du ravitaillement en munitions.

En zone habitée, difficile à neutraliser, les Tchétchènes attiraient les Russes loin de leurs lignes, à l’intérieur de Grozny où le front est curviligne, pour s’abattre massivement sur eux détruisant leurs blindés par des opérations commandos.

Lors d’une grande attaque, les unités tchétchènes opéraient leur regroupement à raison de trois petites unités de 8 membres pour en faire une compagnie de 27 membres, pour porter leur formation, en cas de nécessité, à un bataillon de 75 combattants. (9 unités de base).

Daech et sa préférence pour les assauts par vagues humaines

Alors que le Hezbollah paraît économe de ses hommes, Da’ech a marqué sa préférence pour la technique des assauts répétés, les assauts par vagues humaines, pour opérer une percée significative avant d’élargir la brèche et d’enfoncer les lignes ennemies.

Assaut contre la base aérienne de Menagh

Da’ech fait en outre un usage abondant des assauts virtuels destinés à désorienter l’adversaire par la multiplication des assauts fictifs dans diverses directions préludant à l’offensive proprement dite. Cela a été le cas de l’offensive contre la base aérienne de Menagh (Alep), dans le nord de la Syrie.

Assaut contre Jabal Al Chaer (Homs)

Da’ech a puisé son inspiration de la technique des raids de la conquête arabe:
Les «Ghazzou», qui ont donné en français le terme «razzias». Une opération à distance engagé depuis un point éloigné de l’objectif avec des assaillants pré-équipés, progressant depuis des zones désertiques afin de ne pas attirer l’attention de l’adversaire. Cela a été le cas de l’assaut contre Jabal Al Chaer (région de Homs).

Ain Al Arab (Kobbane)

Les djihadistes de Da’ech ont progressé selon un schéma en forme de tenaille. Un axe chargé de riposter aux raids aériens de la coalition, le 2eme axe de mener la bataille contre les Kurdes.

Abdallah Ben Mohammad Al Kayfiyeh, théoricien de Da’ech, résume la stratégie de l’état islamique en ces termes: L’activation du front sur deux secteurs permet de fixer au sol l’adversaire, chaque secteur protégeant l’autre contre des débordements des forces adverses.

Abou Mous’ab Al Soury, le théoricien du «loup solitaire», justifie cette stratégie par le fait que la multiplication des lignes de confrontation affaiblit considérablement l’ennemi, en provoquant une hémorragie de ses forces.

L’idéologie qui anime Da’ech a fortement consolidé la structure mentale des combattants dont la stratégie préconise le recours aux raids, sur la base de petites unités dotés d’une grande mobilité, procédant à des déploiements précoces à l’effet de prendre en tenaille les assaillants.

Le Hezbollah et Da’ech ont grandement contribué, tous les deux, à l’évolution de la guerre de guérilla. Mais le Hezbollah manie la stratégie offensive avec la même aisance que la stratégie défensive, alors que Da’ech se limite à l’offensive , sous forme de raids et le basculement de zone en zone afin d’éviter la confrontation directe.

Le Hezbollah et Da’ech ont remporté des victoires décisives sur des adversaires plus puissants, des armées régulières. A ce titre les deux formations, la chiite comme la sunnite sont perçus comme les seigneurs de la guérilla contemporaine.

Illustration

Shiite and Sunni clerics listen to Hezbollah leader Sheik Hassan Nasrallah who is seen speaking via a video link, during a ceremony to mark the anniversary of the death of Hezbollah leaders, in the southern suburbs of Beirut. Nasrallah strongly denounced the Islamic State group’s beheading of a group of Egyptian Christian hostages in Libya, and said the CIA and Israel’s Mossad are behind the extremist group. (Hussein Malla / AP)

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