La classe ouvrière américaine 2/2

La lutte de classes aux États-Unis depuis le krach de 2008.

Revue, Échanges. N°138. Automne 2011. Par Loren Goldner

I – ATTAQUES CONTRE L’ASSURANCE-SANTÉ ET LES RETRAITES

Depuis 2007-2008, la lutte des classes ouverte s’est en grande partie déplacée du lieu de travail vers une confrontation avec l’État en faillite, à tous les niveaux (fédéral, régional et municipalités). Mais ce déplacement avait été préparé par la défaite antérieure des travailleurs dans presque tous les secteurs industriels, dont la première fut celle des travailleurs de l’automobile. On pouvait diaboliser les travailleurs du secteur public et leurs services après des décennies de propagande en faveur de la privatisation en les accusant d’être des parasites surpayés et privilégiés parce qu’ils étaient les derniers à bénéficier d’un emploi relativement stable et de prestations sociales.

La confrontation au sujet du coût de l’assurance-santé est presque une constante, en raison du «système» rétrograde d’assurance-santé privé en vigueur en Amérique.

Les États-Unis sont le seul des pays capitalistes «avancés» à n’avoir pas d’assurance-santé universelle. En 2009, 50 millions de personnes n’en avaient pas. Les coûts de cette assurance s’élèvent à 15% du «PIB» et on pense qu’ils s’élèveront à 20% d’ici 2020.

Le Canada, qui a une assurance-santé universelle, dépense 10%. On estime que la disparition des assureurs-santé privés (HMO, Health Management Organizations, entreprises qui gèrent l’assurance-santé) et de leurs coûts administratifs, éliminerait 20% à 30% des coûts de l’assurance-santé. D’autres coûts s’y superposent en raison de la relation étroite qui unit les grandes entreprises pharmaceutiques («Big Pharma») et la classe politique (par exemple, la loi fédérale interdit aux États d’acheter des médicaments génériques moins chers au Canada). En majorité, les Américains penchent pour un système universel à «un seul payeur», mais les partis politiques dominants et les média ont littéralement bloqué la discussion sur la possibilité de choisir.

Même avant que la crise n’ait atteint son point culminant, bon nombre des grèves qui ont eu lieu avaient l’assurance-santé pour thème central. (Pour beaucoup de gens, les familles en particulier, la couverture-santé liée à un emploi dans le privé est aussi importante, sinon plus, que le salaire lui-même.) Parce que la crise a considérablement réduit les revenus fiscaux des États et des municipalités, il est devenu de plus en plus difficile de payer l’assurance-santé et les pensions des retraités du secteur public.

À tous les niveaux, les hommes politiques, les démagogues et les groupes d’experts se lamentent sur «les coûts exponentiels de l’assurance-santé», mais font taire toute discussion sérieuse sur leur véritable origine : la gestion de l’assurance-santé par les compagnies d’assurance privées et les prix outrageusement élevés que pratiquent les grandes firmes pharmaceutiques.

À partir de 2014, chacune des 50 millions de personnes qui n’ont actuellement pas d’assurance-santé seront passibles d’une grosse amende si elles ne souscrivent pas une assurance privée ; les tarifs en vigueur pour une personne sont d’environ 500 dollars par mois, plus de 1 000 dollars pour une famille. Aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé, on ne peut dissocier la crise de l’assurance-santé de celle des retraites.

Depuis les années 1990, des employeurs de plus en plus nombreux ont cessé de verser des pensions incluant des «prestations sociales définies» pour cotiser au «401 K», système dans lequel l’employeur et l’employé versent de l’argent à un fonds qui est ensuite investi… en bourse, et cela implique (bien entendu) la rémunération du courtier. Des études ont démontré que 401 K ne laisse aux retraités que 10% à 33% de ce que leur versait l’ancien système (et qui à son apogée ne concernait qu’un tiers de la main-d’œuvre).

S’ajoutant aux futures attaques du Congrès contre Medicare et la sécurité sociale, cette tendance suggère un appauvrissement très rapide des personnes âgées. Cette crise épuise les budgets des administrations des États et des municipalités et ils ne peuvent plus payer les pensions du secteur public. (Par exemple, en novembre 2009, les employés des transports de Philadelphie ont déclenché une grève de six jours pour obtenir une augmentation des prestations liées à leurs retraites.)

II – LA DERNIÈRE «FORTERESSE OUVRIÈRE» DE L’INDUSTRIE : LA DÉFAITE DE L’UAW

Après des décennies d’agressions contre la classe ouvrière, une victoire décisive a pour ainsi dire marqué la fin d’une époque lorsque le syndicat United Auto Workers (UAW) a accepté en 2007 un contrat à deux vitesses dans les sociétés automobiles GM, Ford et Chrysler, les «Trois Grands»; ce contrat a été ratifié en toute hâte malgré l’opposition généralisée de la base. Dès lors, les embauches chez les «Trois Grands» se sont négociées à 14 dollars de l’heure contre 27 pour les ouvriers embauchés précédemment. Depuis la seconde guerre mondiale, le contrat UAW était un accord «modèle» pour de nombreux autres secteurs industriels, et au cours des trois années qui ont suivi cette ratification, la proportion de contrats à deux vitesses est passée de 2% à 12% aux États-Unis.

En 2009, au milieu de la crise financière, GM et Chrysler ont tous deux fait faillite et ont été repris par le gouvernement américain. Cette faillite n’était qu’une stratégie pour restructurer leurs obligations débitrices, et en premier lieu à l’égard de leurs retraités. Quelques semaines plus tard, une fois les deux entreprises sorties d’affaire, l’UAW est devenu un de leurs actionnaires importants. Grâce à la procédure de faillite, les sociétés s’étaient libérées d’une dette de 50 milliards de dollars envers le fonds d’assurance-santé pour les retraités de l’automobile.

Un nouveau fonds, VEBA (Voluntary Employee Beneficiary Association, contribution volontaire des salariés à un Fonds pour leurs prestations), sera géré par l’UAW et basé exclusivement sur la valeur des actions de GM et de Chrysler sur le marché.

Une chute des actions ou une nouvelle faillite de l’un ou de l’autre laissera deux millions de retraités UAW et leurs dépendants sans assurance-santé et leurs pensions seront réduites ou prises en charge par le gouvernement américain après réduction.

III- ATTAQUES CONTRE LES SALARIÉS DU SERVICE PUBLIC :
 LE WISCONSIN

Ayant abattu le syndicat qui avait servi de modèle pour les accords salariaux dans l’industrie américaine pendant soixante ans (dans les entreprises américaines des Trois Grands, le nombre total d’emplois décline depuis des décennies bien que des groupes automobiles étrangers investissent lourdement dans des sites non syndicalisés dans le Sud), le capital a intensifié son offensive en 2011 en s’attaquant aux employés du service public et à leurs services, comme on a pu le constater très clairement dans l’État du Wisconsin, mais on trouve des évolutions similaires dans l’Ohio, l’Indiana, l’Illinois, la Californie, le Connecticut, le New Jersey, l’État de New York et la ville de New York. Au Wisconsin, Scott Walker, un gouverneur républicain récemment élu, a essayé d’abolir la négociation collective, déclenchant ainsi la mobilisation ouvrière la plus importante (et la plus soutenue) de l’après-2008.

Lors des élections de novembre 2010, Scott Walker et le Parti républicain ont repris le gouvernement de l’État du Wisconsin dans le cadre des succès écrasants remportés par les Républicains. (Il est apparu plus tard que Walker avait des liens étroits avec les frères Koch, milliardaires d’extrême droite, qui considéraient visiblement le Wisconsin comme une expérience stratégique et tactique à exporter ailleurs.) Une fois au pouvoir, ils ont accordé de substantiels allègements d’impôts aux riches et aux grandes entreprises, et on ensuite publié un budget de l’État en déficit, que ces allègements avaient encore aggravé. Walker a proposé une série de lois en vue de réductions drastiques des services sociaux, permettant au gouvernement de l’État de privatiser à volonté, et abolissant le droit de négociation collective pour les salariés du service public .

Dans tout l’État, la réaction immédiate a été une série de grèves dans les écoles et un «congé de maladie sur place» des enseignants qui était en fait une grève sauvage. À Madison, l’immeuble du Capitole de l’État a été occupé par des milliers de personnes pendant plusieurs semaines, et des manifestations de masse ont eu lieu chaque week-end jusqu’au 12 mars ; ce jour-là 125 000 travailleurs se sont rassemblés (les pancartes et les slogans du mouvement faisaient clairement écho à l’occupation de la place Tahrir au Caire, mais contrairement à ce qui s’est passé en Egypte, le mouvement du Wisconsin n’a pas réussi à renverser Walker).

Le problème de base révélé par ce mouvement était la capacité du Parti démocrate et des syndicats à le contrôler et à désamorcer une émotion réelle dans le but d’organiser une grève générale dans tout l’État.

Cette méthode a été maintes fois reproduite dans d’autres États, bien que nulle part la résistance à des coupes similaires n’ait atteint la profondeur de celle du Wisconsin. Il existe un lien étroit entre les Démocrates et les syndicats car ces derniers contribuent largement à alimenter les fonds de campagne du parti, qui proviennent des cotisations des adhérents. C’est ainsi qu’en Californie, dans l’État de New York, au Minnesota et au Connecticut, les gouverneurs démocrates, élus grâce au solide soutien financier des syndicats, ont fait passer des réductions budgétaires des services publics semblables à celles de Walker, mais ont maintenu les apparences d’une négociation collective. Dans d’autres États contrôlés par les Républicains, les résultats ont été plus hétérogènes, et il est arrivé à ces gouvernements d’éviter un conflit total à cause du conflit au Wisconsin.

Au Wisconsin proprement dit, après l’apogée de la mobilisation de masse en mars, les Démocrates et les syndicats ont canalisé le mouvement en vue d’élections en tentant de convoquer divers hommes politiques Républicains à une élection et d’élire des Démocrates, masquant totalement le fait que les Démocrates qui avaient perdu le pouvoir en novembre 2010 avaient déjà imposé une bonne dose d’austérité et prévoyaient d’en imposer encore plus.

Bref, les Démocrates et les syndicats ont bien joué leur rôle de contrôle social de la résistance à cette agression, dans tout le pays.

IX – LUTTES ET DÉFAITES DE MOINDRE AMPLEUR

Aux États-Unis d’autres luttes de moindre ampleur ont aussi abouti à des défaites totales ou partielles. À Chicago en novembre 2008, les ouvriers de l’usine Republic Doors & Windows (portes et fenêtres) s’aperçurent que des machines disparaissaient pendant la nuit, signe manifeste d’une fermeture imminente.

Le 2 décembre 2008, la direction de l’entreprise annonça qu’elle fermerait dans les trois jours. Le 5 décembre, jour prévu de la fermeture, 240 ouvriers, principalement Noirs et Latinos (adhérents de l’UE, United Electrical Workers, syndicat jouissant d’une réputation un peu plus militante que d’autres) occupèrent l’usine et exigèrent des indemnités de licenciement ainsi qu’une assurance-santé. Le 10 décembre, ils acceptèrent des indemnités de licenciement d’environ 7 000 dollars chacun et deux mois d’assurance-santé. La direction accusait la Bank of America de lui avoir coupé les crédits mais venait d’acheter une usine de fenêtres sans syndicats dans l’État voisin de l’Iowa.

Les ouvriers installèrent un piquet de grève devant la banque et d’autres travailleurs les ravitaillèrent, apportèrent des couvertures et des sacs de couchage pendant l’occupation.

Même si les ouvriers avaient effectivement gagné quelque chose, ils avaient néanmoins perdu leur travail, petite réalité négligée par la publicité tapageuse faite autour de cette lutte par une bonne partie de la gauche «progressiste».

Dans l’entreprise de biscuiterie Stella d’Oro à New York, la lutte se termina encore plus mal pour les travailleurs. Le 13 août 2008, 135 ouvriers du syndicat des boulangers-pâtissiers claquèrent la porte pendant la négociation de leurs contrats. Stella d’Oro, au départ une entreprise familiale chez qui de nombreux ouvriers travaillaient depuis des décennies, avait été reprise par une société d’investissement qui exigeait une réduction des salaires de 28%, la fin des indemnités pour les heures supplémentaires du samedi et une contribution des ouvriers de 20% au plan d’assurance-santé. Le syndicat voulut adopter une stratégie légaliste, ne faisant rien pour empêcher les jaunes de pénétrer dans l’usine et les transporteurs de livrer la farine, ou pour étendre la grève à d’autres unités.

En mai 2009, les ouvriers proposèrent de reprendre le travail sans contrats et furent déboutés. Le syndicat les persuada qu’ils pouvaient espérer un arbitrage favorable du National Labor Relations Board, organisme de «médiation» du gouvernement américain. La grève se poursuivit jusqu’à fin juin 2009 ; le NLRB arbitra bel et bien contre «les pratiques injustes envers les travailleurs» de la société d’investissement puisqu’elle refusait de négocier avec le syndicat. Début juillet, le jour où les ouvriers revinrent au travail, la direction annonça qu’elle fermait l’usine et le fit.

Fin janvier 2010 à Boron en Californie, 500 mineurs embauchés par Rio Tinto (troisième compagnie minière du monde) furent lock-outés après avoir refusé un contrat qui aurait supprimé leurs pensions, réduit leurs salaires et introduit la «flexibilité» des travailleurs – le tout justifié par les nécessités de la «compétition mondiale».

À la mi-mai, la branche locale de l’ILWU (Syndicat international des dockers) ratifia un nouveau contrat accepté à 3 contre 1 par les travailleurs.

Ce nouveau contrat incluait une augmentation de salaire de 2,5% par an ; pour les nouvelles embauches, les pensions versées par l’entreprise seront (comme on l’a vu plus haut) remplacées par un plan 401K avec une contribution de 4% de l’entreprise ; les congés de maladie indemnisés passèrent de 14 à 10 jours par an.

Dans ce cas encore, l’ILWU avait dirigé la grève sur une base légaliste et purement locale. L’encadrement et les jaunes, protégés par un fort effectif de police, purent travailler pendant toute la durée de la grève, malgré les efforts des travailleurs de Boron pour les en empêcher. On ne chercha jamais à mobiliser le soutien des travailleurs de la région. Le syndicat préféra lancer des appels impuissants lors de l’assemblée des actionnaires de Rio Tinto et organisa des rassemblements de nationalistes américains devant le Consulat britannique.

Comme dans le cas de Republic, le syndicat et les milieux de gauche «progressistes» proclamèrent leur victoire.

En août (2011), dans le nord-est des États-Unis, 45 000 travailleurs des télécommunications se sont mis en grève contre Verizon, organisés dans le CWA (Communication Workers of America) et l’IBEW (International Brotherhood of Electrical Workers). Verizon voulait «ajuster» leur contrat pour diminuer les pensions, changer les règles de travail et augmenter leur contribution à l’assurance-santé en invoquant le déclin du téléphone fixe et la progression du téléphone mobile et de l’Internet. Encore une fois, l’assurance-santé était au centre des préoccupations.

La grève fut «suspendue» au bout de deux semaines et les salariés reprirent le travail sans contrat, la négociation continua sans actions sur le lieu de travail ; le CWA prétend que la grève a fait preuve de sa «détermination».

IV- ATTAQUES CONTRE L’ENSEIGNEMENT PUBLIC ET MOBILISATION DES ÉTUDIANTS

L’éducation est un autre secteur de la reproduction sociale dans lequel l’austérité imposée par l’État a déclenché une mobilisation de masse. Laissons de côté pour le moment la nature de l’enseignement à tous les niveaux comme vaste système de normalisation, conçu pour maintenir les distinctions de classe et la hiérarchie et pour préparer les gens au travail et à la discipline sociale nécessaire dans des dizaines de millions d’emplois (finance, assurance, immobilier, par exemple) qui n’existent que parce que notre société est capitaliste.

Une société communiste révolutionnera l’enseignement et le «travail» à tel point qu’on ne les reconnaîtra plus.
Quoi qu’il en soit, au-dessous des écoles d’élite (majoritairement privées et où il faut débourser environ 40 000 dollars par an), les écoles et les centres universitaires d’État «en parpaings» restent pour les jeunes de la classe ouvrière, à la suite de la désindustrialisation, le principal moyen d’accéder à des emplois plus intéressants que chez McDonald’s .

En Californie où, jusque dans les années 1970, l’enseignement public était presque gratuit, les frais d’inscription s’élèvent à des milliers de dollars par an quel que soit l’établissement («state college» ou «community college»). La plupart des étudiants doivent travailler au moins à temps partiel pour y rester et aussi accumuler des dettes, qui peuvent s’élever à 100 000 dollars au moment où ils obtiennent leur diplôme, lorsqu’ils souscrivent un emprunt pour leurs études.

Dans l’enseignement élémentaire et secondaire, avec les réductions de budget et les compressions de personnel, entamées en 1978 en partie à cause de la «révolte contre les impôts» de la droite populiste et qui se poursuivent, la qualité de l’enseignement public en Californie s’est régulièrement dégradée, et du premier rang cet État est passé au dernier, au même niveau que le Mississippi et la Louisiane.

Les écoles doivent compter avec un nombre d’élèves par classe en constante augmentation, un matériel inadéquat (livres, etc.), des attaques contre les syndicats enseignants et le taux de financement par élève le plus bas des États-Unis. S’y ajoutent les taux d’incarcération qui montent en flèche (parmi les plus élevés des États-Unis); depuis les années 1990, tout le monde sait qu’en Californie il y a plus de Noirs en prison qu’à l’université.

Les administrations Bush et Obama ont toutes deux tenté de résoudre ce problème à long terme en imposant une organisation des programmes scolaires de plus en plus étouffante, ne laissant plus aux enseignants que la possibilité de préparer leurs élèves à des tests de performance standardisés à tous les niveaux (il est bien connu que les élèves américains obtiennent les plus mauvais scores dans les études comparatives internationales pour les lycées).

Voilà pourquoi en automne 2009, les étudiants des campus de Los Angeles et Berkeley de University of California (UC) se sont mobilisés contre une hausse supplémentaire des frais d’inscription, et à Berkeley des milliers d’entre eux se sont heurtés à la police. Ce fut le prélude à une mobilisation nationale, le 4 mars 2010, pour laquelle la Californie était encore à l’avant-garde.

Cette fois le mouvement s’étendit, au-delà de l’UC relativement élitiste, aux petites universités d’État et aux lycées, enseignants et étudiants descendirent dans la rue. À Oakland en Californie, des centaines d’étudiants bloquèrent une autoroute importante pendant plusieurs heures.

Les actions californiennes furent les plus importantes parmi toutes les mobilisations qui eurent lieu dans plus de vingt États le 4 mars, mais aucune d’entre elles ne réussit à faire annuler les mesures d’austérité.

V – GRÈVES DANS LES PRISONS  DE GÉORGIE ET DE CALIFORNIE

Toutes les tendances de la reproduction sociale sous tension – du chômage de masse aux syndicats des services publics de la police et des gardiens de prison, au parcage des jeunes Noirs et Latinos dans le système pénitentiaire – en arrivèrent à leur point critique lors de la grève de décembre 2010 dans la prison de Géorgie et d’une importante révolte pénitentiaire en Californie en juillet de cette année.

La grève de Géorgie commença le 9 décembre ; plusieurs milliers de prisonniers noirs, blancs et latinos y participèrent dans sept prisons de l’État. Les grèves étaient coordonnées au moyen des téléphones portables.

L’exigence principale était un salaire pour le travail effectué en prison. Les autres revendications concernaient un meilleur accès à l’éducation, de meilleures conditions de vie, y compris une meilleure alimentation, l’accès aux soins médicaux, et le droit de recevoir les familles et de leur téléphoner.

Au départ, la grève devait durer une journée, mais les prisonniers décidèrent de la poursuivre quand les gardiens y réagirent avec violence et les matraquèrent. Les gardiens détruisirent les objets personnels des détenus, coupèrent le chauffage et l’eau chaude et mirent certains prisonniers à l’isolement. Les autorités de l’État tentèrent de minimiser l’étendue de la grève et les média dominants cessèrent de la couvrir au bout de quelques jours. La grève dura six jours sans solution apparente hormis la promesse de l’État «d’enquêter». En janvier, sept gardiens furent suspendus pour violences sur des prisonniers.

Depuis des années, la Californie est à «l’avant-garde» des États-Unis pour la construction de prisons de haute sécurité (Supermax). Un des établissements les plus connus se trouve à Pelican Bay.

Pendant les trois premières semaines de juillet, les prisonniers des cellules d’isolement en béton du SHU (unité de haute sécurité) de Pelican Bay firent une grève de la faim, exigeant que cessent les punitions collectives, la suppression des «mouchards» mis en place par les autorités pénitentiaires, des contacts humains, des coups de téléphone hebdomadaires, l’accès à la lumière du jour et une meilleure alimentation.

La grève s’étendit à treize prisons et 6 600 prisonniers. Les détenus des SHU sont enfermés dans des cellules sans fenêtres éclairées par des néons 22 h 30 par jour.

La grève prit fin le 21 juillet quand les autorités pénitentiaires acceptèrent d’autoriser les détenus des SHU à posséder des calendriers muraux, des bonnets de laine l’hiver (les cellules ne sont pas chauffées) et promirent de «revoir» l’institution du «mouchardage».

Les conditions de vie dans les prisons californiennes (surpeuplées à 200 % de leur capacité) sont si révoltantes que la très réactionnaire Cour suprême des États-Unis les a déclarées en violation de l’amendement à la constitution américaine concernant les «punitions cruelles et hors du commun».

VI – CONCLUSION

La réaction officielle à la crise de l’après-2007-2008 n’est autre qu’une tentative de restauration du statu quo antérieur du capitalisme en soutenant des milliards de dettes bancaires et immobilières. Les entreprises ont aussi accumulé des milliards, mais elles ne les investissent pas ; en même temps, elles se sont attaquées au salaire global en taillant dans les salaires, l’assurance-santé, les pensions, les crédits pour l’éducation et en saisissant les logements.

L’infrastructure américaine est en train de s’écrouler et on estime à 2,3 milliards de dollars le coût des besoins en réparations et en remplacements.

Les «indicateurs sociaux» du «pays le plus riche du monde» montrent que la société est encore plus polarisée qu’avant la dépression des années 1930. Depuis la vague de grèves ouvrières de 1966-1973, les travailleurs américains ont subi des décennies de régression, perdant une lutte défensive après l’autre. Au cours de ce «long atterrissage forcé», et particulièrement depuis la crise de 2007-2008, toute la structure de la société américaine d’après- guerre s’est défaite.

Dans ce contexte, le sentiment de colère est général dans la classe ouvrière mais n’a pas encore trouvé une forme de lutte adéquate. La question qui se pose est de savoir quand et comment ce processus s’inversera.

Pour aller plus loin

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