La nouvelle Fondation de l’Islam ou les nouvelles formes de dirigisme religieux.

Par, Gilles-Ali Nedjar, universitaire franco-tunisien

L’annonce de la nomination de Jean Pierre Chevènement à la tête de la nouvelle Fondation de l’Islam a provoqué un véritable tollé en plein mois d’août, en dépit de la trêve estivale.

La vivacité des réactions a réduit à un simple choc des égos l’opposition entre les islamologues Gilles Kepel et Olivier Roy qui avaient occupé le champ médiatique, où l’on donne facilement au moindre désaccord sur l’Islam des dimensions métaphysique et géopolitique qu’il n’a pas.

Comme lors de sa compétition avec Lionel Jospin, qui s’était soldée par la débâcle socialiste à la présidentielle du 21 avril 2002, tout le passé erratique de Jean Pierre Chevènement a été rappelé à la jeune génération qui l’ignorait: son amitié avec l’Irak de Saddam Hussein, -une pratique courante de la quasi totalité de la classe politique à l’époque du fait de l’importante contribution de l’Irak à l’essor du complexe militaro-industriel français (Dassault et total) et au maintien d’un confortable bassin d’emploi-, à son hommage rendu récemment en Franche-Comté au colonel Jeanpierre, un des tortionnaires de la bataille d’Alger, à la présence enfin dans ses comités de soutien de 2002 du vieux Pierre Poujade et du jeune Florian Philippot, futur transfuge vers Le Front National, sans oublier sa sympathie pour Eric Zemmour, le provocateur islamophobe, pro-israélien.

La nomination de Jean Pierre Chevènement avait été précédée par l’ébruitement d’une intention prêtée au ministre de l’Intérieur d’appliquer le concordat à l’Islam dans tout l’Hexagone.

Cette information, qui sera démentie la semaine suivante, remua le petit monde des «organisateurs» de l’Islam du début de la décennie 1980, qui avaient décrété qu’en tant que «résidu de l’histoire» le concordat ne saurait s’appliquer à l’Islam en Alsace-Moselle.

Il a été établi que ce refus n’était pas fondé en droit. Il était en fait lié à un très sérieux désaccord entre l’Elysée et la place Beauvau au sujet notamment de la nomination du Recteur de la mosquée de Paris. Le ministère de l’intérieur voulait une concertation franco-algérienne, tandis que la Présidence ordonnait de laisser les Algériens décider de la nomination du successeur Cheikh Abbas.
Ce désaccord a été maintenu secret par ceux qui voudraient imputer la maigreur de leur bilan aux seuls «divisions des musulmans» et ne veulent toujours pas que cela s’ébruite de façon à imputer la presque totalité des échecs dans l’organisation de l’Islam à leurs successeurs.

On a su aussi que le ministre de l’intérieur de l’époque, Pierre Joxe, en bon protestant, a surtout écouté les mises en garde contre Mohammad Arkoun (promoteur de tous les projets de rénovation des études islamiques) émanant du doyen de la Faculté de Théologie protestante

1 -Lucette Valensi

La nomination de Jean Pierre Chevènement à la tête de la nouvelle Fondation inquiéta aussi la première direction de l’ISSMM, créée par Lionel Jospin et Claude Allègre, respectivement premier ministre et ministre de l’éducation à l’époque (1996-2002). L’ISSMM, faut-il le rappeler, avait été créée juste pour permettre à Lucette Valensi de bénéficier d’une sinécure, -«directrice» de quelque chose-, afin de la sortir de la mélancolie dans laquelle l’avait mise l’échec de sa candidature à la présidence de l’EHESS.
Lucette Valensi a bénéficié du favoritisme de Jospin qui a détourné l’EHEI et créée pour elle l’ISSMM. L’ISSMM a en effet été créé au prix du détournement de l’Ecole des Hautes Etudes sur l’Islam proposée par Jean Pierre Chevènement quand il était ministre d’Etat chargé de l’Intérieur dans le gouvernement de la «gauche plurielle». Lucette Valensi s’était déclarée peu concernée par «l’éducation des jeunes musulmans de France», et renonça à «l’université ouverte» prévue dans le projet d’Ecole des Hautes Etudes de l’Islam, au motif qu’il n’y aurait «pas de demande» (sic).

Il est difficile d’oublier cet aveuglement quand on sait que les frères Kouachi, auteurs du carnage de Charlie HEBDO en janvier 2015, ne se seraient sans doute pas rendus jusqu’au Yémen pour y faire les études sur l’Islam dont la rénovation en France fut sabotée par Lucette Valensi.
La directrice de l’ISSMM a été relayée par de hauts fonctionnaires au secrétariat d’état à l’enseignement supérieur, notamment François Pouillon et surtout son collègue Ilbert, abusivement présentés comme passer pour les meilleurs el islamologues auprès des jospinistes, particulièrement Ilbert, sévissant omnipotent dans ce secteur sans avoir jamais rien produit d’autre que sa thèse de complaisance sur Alexandrie.
La vivacité des réactions à la création de la Fondation et à la nomination de Jean Pierre Chevènement renseignent aussi sur les nouvelles ambitions nées chez une nouvelle catégorie d’acteurs qui se croient compétents sur l’Islam, au delà des échecs des «organisateurs» traditionnels de cette religion.

C’est le cas notamment de Pascal Blanchard à qui un travail universitaire sur le contrôle colonial de l’immigration rapporta une mission au ministère de la Ville. Il se croit le plus légitime à s’occuper de tout ce qui touche à l’Immigration, à l’intégration, à l’Islam et à la mémoire coloniale, sur le modèle des officiers des Bureaux Arabes du Second Empire, au vu des retards du Parti Socialiste (PS) en matière de «politique musulmane».
En effet, pour s’exonérer d’une réflexion approfondie sur l’Islam, tout bon socialiste cède au réflexe consistant à faire sous-traiter ces questions complexes par …SOS-Racisme.

Cette règle se trouve confirmée par la faillite de l’Institut des Cultures d’Islam, ce fleuron de l’ ”Islam de France», ouvert par la mairie de Paris dans le 18° arrondissement et dont la mosquée fut entièrement financée à hauteur de 3 millions d’euros par… l’Algérie.
Pour lui éviter la fermeture, Anne Hidalgo décida de renvoyer tous les anciens de SOS-Racisme nommés par Bertrand Delanoé, pour propulser au poste de présidente Bariza Khiari, la sénatrice fabiusienne d’origine algérienne et néanmoins membre du groupe d’amitié France-Maroc du Sénat, -ce qui lui vaut des invitations répétées à l’émission dite islamique par Abderrahim Hafidi, pour qui la monarchie alaouite serait la seule habilitée à former, pour «l’Islam de France»-, des imams «républicains» et francophones, et peut-être même, un jour,… radicaux-socialistes.

2 – Jean Pierre Filiu, un des responsables de l’échec électoral de Lionel Jospin à la présidentielle 2002

Contrairement à Pascal Blanchard, Jean-Pierre Filiu ne veut plus entendre parler de mémoire coloniale. Car il reste traumatisé par sa malheureuse tentative de l’utiliser à des fins électorales. C’est lui qui conseilla à Lionel Jospin d’utiliser la tribune offerte par le dîner du CRIF pour dénoncer la pratique de la torture en Algérie. Le premier ministre, suivit son conseil, en croyant que cela allait rapporter au moins les voix de la «gauche morale» à l’élection présidentielle de 2002, mais il ne tarda pas à le regretter.
Car Lionel Jospin a été forcé de battre en retraite à la publication du livre du Général Paul Aussaresses révélant le rôle de Mitterrand, -alors garde des Sceaux dans le gouvernement Guy Mollet-, dans l’élimination de Larbi Ben M’hidi.

En voulant mettre à contribution la mémoire coloniale dans la pêche aux voix, Jean Pierre Filiu contribua à sa manière au 21 avril 2002, que les jospinistes persistent encore à imputer au seul Jean Pierre Chevènement.

Mais Jean Pierre Filiu s’est occupé de terrorisme et s’est imposé comme meilleur connaisseur de la Qaïda que Gilles Kepel et Olivier Roy réunis. Sur Daech il est aussi ignorant que ces politistes auxquels sont venus faire de l’ombre Pierre Conessa et Matthieu Guidère, un franco-tunisien qui avait été précepteur de l’actuel émir du Qatar.

L’accès aux «sources fermées» sur la Qaïda fait croire à Jean Pierre Filiu qu’il est «compétent» pour donner des leçons aux «organisateurs» de l’Islam en France. Dans ce domaine ouvert à tous les vents, le politologue Filiu risque moins de se tromper qu’en multipliant les suppositions hasardeuses sur Daech que vient souvent démentir un rapport émanant d’autres «sources fermées».
La création de la nouvelle Fondation a surtout suscité l’ire des membres de la structure qui avait été mise en place par le premier ministre Dominique de Villepin, structure sans doute aussi utile sinon plus que Jean Pierre Chevènement, si le gouvernement avait vraiment cherché vraiment l’efficacité.

3 – Le rôle de Chemseddine Hafiz, Mohammad Béchari et Fouad Alaoui.

Les deux vice-présidents de la Fondation des Œuvres de l’Islam, Chemseddine Hafiz et Mohammad Béchari, ont été ses plus actifs saboteurs. Pour saboter la Fondation, Hafiz créa le «Fonds Social Musulman», en s’inspirant du «Fonds Social Juif Unifié» dont les mérites étaient vantés par le CRIF que Sarkozy avait transformé en principal «conseiller» de ses musulmans de service.
De son côté, Mohammad Béchari a contacté tous les destinataires de la lettre Villepin pour les mettre en garde contre une Fondation laïque, qui ne vaut pas les Waqfs (biens de mainmorte) islamiques. Il invita les donateurs potentiels à financer «l’Institut» Avicenne, qui lui servit de point de chute à Lille, quand l’ambassade du Maroc ordonna sa mise à l’écart du CFCM. Béchari fut écouté par le Qatar et la Libye qui n’exigeaient pas une comptabilité analytique, et ne distinguaient pas entre le financement d’une institution (qui n’aura jamais fonctionné) et l’entretien du train de vie d’un protégé.

Fouad Alaoui, qui était le troisième vice-président, contribua également au sabotage, en faisant créer à Pantin par l’UOIF, dont il était l’homme fort, une association des Waqfs destinée à concurrencer la première Fondation.
Le «Che» lâcha du lest pour se faire accepter par les musulmans dont la nouvelle génération continue à lui reprocher son soutien au dirigeant Slobodan Milesovic, qui aura effacé les mérites incontestables de sa démission en 1991 du ministère de la Défense, quand il laissa le soin à Joxe de devenir le ministre de la Guerre contre l’Irak.
Mais on n’apprécia guère ses jugements à l’emporte-pièce sur l’ensemble des intellectuels musulmans qui seraient incapables, selon lui, de faire fonctionner une telle structure.

4 – Sami Naïr ou le laïcisme assimilationniste

Le musulman idéal pour lui reste sans doute son ami, et protégé, Sami Naïr, mais celui-ci s’est exclu de lui-même en prêchant un laïcisme assimilationniste outrancier, et en mettant sa logique verbale au service de la propagande des éradicateurs algériens.

Sami Naïr n’a pas la capacité d’adaptation de Jean Pierre Chevènement qui osa déclarer «révolue l’ère Bélaïd Abdesslem», dont il avait approuvé le dirigisme industriel avant de soutenir le «libéralisme» d’Amara Benyounès, puis celui de Bouchouareb qu’il voyait déjà premier ministre de Boutéflika.

5 -Hakim El Karaoui: De conseiller occulte de Ben Ali à la banque Rotschild à la Fondation de l’Islam de France.

Jean Pierre Chevènement fit appel au romancier marocain Tahar Bendjelloun, dont les contes garantissent au lectorat français un exotisme à domicile, mais l’éloignent des “affaires» de l’Islam. Puis pour faire bonne mesure et éviter la relance des querelles algéro-marocaines, il fit entrer Ghaleb Bencheikh, en négligeant ses grandes difficultés de cohabitation avec Dalil Boubakeur dont il convoite le fauteuil de recteur à la mosquée de Paris.
Après avoir voulu nommer un de ses proches (sans doute Yves Autexier, qui va souvent au Maroc) comme directeur de la nouvelle Fondation, JP Chevènement accepta un «musulman» à ce poste, en la personne de Hakim El Karoui, un ancien collaborateur de Jean Pierre Raffarin à Matignon, par ailleurs conseiller occulte de l’ancien dictateur tunisien Zine El Abdedine Ben Ali.

La divulgation de la note confidentielle rédigée par ce franco tunisien à l’intention de Ben Ali, début janvier 2011, a suscité un tollé conduisant l’ancienne plume de Raffarin à démissionner de la présidence de l’ICI (Institut des Cultures d’Islam), ouvert dans le 18° arrondissement de Paris, avec un financement en partie algérien.

Hamid El Karoui, qui se déclare aussi “protestant”, a été chargé des pays émergents à la banque Rothschild., Il est actuellement « partner » du cabinet de conseil en stratégie Roland Berger Strategy Consultants, chargé notamment du développement du cabinet en Afrique.
Neveu d’un ancien premier ministre tunisien, Hamid el Karaoui avait été nommé à l’ICI par l’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoé, tunisien de naissance, qui escomptait des financements de cette banque. C’est d’ailleurs cette qualité qui semble intéresser le plus Jean Pierre Chevènement.

Pour faire taire les critiques, le nouveau président de la Fondation de l’Islam expliqua à plusieurs reprises que son institution n’aura que des «objectifs profanes».

Mais y-a-t-il plus «sacrée» que la prochaine élection présidentielle qui risquerait de faire vivre un nouveau 21 avril au candidat socialiste si par hasard l’ancien chef du CERES maintenait son alliance avec Nicolas Dupont-Aignan (La France debout), soustrayant d’autant de voix au candidat socialiste, suffisant pour l’éliminer au premier tour?

Enfin, dans ses plaidoyers, JP Chevènement promet une «aide linguistique» de la Fondation aux imams.
Cela suppose l’acceptation pour une durée indéterminée de l’importation des imams exclusivement arabophones à qui on promet une initiation au français, sachant qu’ils seront rappelés dans leur pays d’origine dès qu’il commenceront à baragouiner dans la langue de Molière.
Alors que le recrutement des jeunes nés en France serait plus rationnel, et coûterait trois à quatre fois moins cher que la rémunération des imams d’ambassades parfois mieux payés qu’un maître de conférence d’université.

Le si cartésien Tahar Bendjelloun acceptera-t-il de déroger au politiquement correct et avoir le courage de signaler que l’ «Islam de France» ne pourra pas s’accommoder longtemps de ce genre de contradictions?

A Alger, où la nomination de Dalil Boubakeur dans le très symbolique “Conseil d’orientation” de la Fondation-Chevènement n’a pas eu raison des premières réserves, on insiste pour voir le Che venir au prochain salon du Livre pour y dédicacer ses livres vieux de 15-20 ans.
Le strapontin offert par François Hollande à Jean Pierre Chevènement pour l’éloigner du présidentiable souverainiste Nicolas Dupont-Aignan mettra-t-il fin à un demi-siècle d' »algérophilie » que justifiait surtout une grande « Nostalgérie » française?

Pour aller plus loin sur le même thème

http://www.madaniya.info/2016/02/12/des-rapports-entre-les-socialistes-francais-et-l-islam/

A propos de Jean Pierre Filiu

https://www.revueconflits.com/jean-pierre-filiu-geopolitique-compassionnelle/
http://prochetmoyen-orient.ch/syrie-reponse-a-un-historien-auto-proclame/

4 Responses

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  1. Ghada El Yafi
    Oct 25, 2016 - 05:37

    Je trouve que mêler religion et politique ne font qu’augmenter les dissensions par manque de compréhension de l’Islam. C’est faire une politique parallèle pour servir des causes parallèles.
    L’Islam est une foi personnelle. Il a été suffisamment biaisé. Laissez donc les musulmans vivre selon leur (liberté) foi. Appliquez sur eux les principes de la Liberté, égalité, fraternité, sans chercher à les contraindre ni à s’habilller, ni à manger ou boire ce qu’ils n’ont pas envie de porter de manger ou de boire. Appliquez sur eux les règles de la justice, une justice à un poids, une mesure sans privilèges ni exceptions. Le Justice suffit,
    Par ailleurs, la lutte contre le banditisme, contre la violence, contre le terrorisme, n’a pas pour but une foi mais des hommes ou des femmes qui transgressent les lois.
    Ces lois, je le répète ne doivent pas être créées contre une partie de la population…
    Mais comment faire avec ceux qui cherchent à pêcher dans les eaux troubles?

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