Syrie-Hezbollah : Un bouleversement radical du mode opératoire par la fusion opérationnelle armée syrienne

Par Samir Hassan, ancien dirigeant de la branche militaire du Mouvement de l’Unification, expert militaire et spécialiste des groupements islamistes de la zone.

Version arabe en fin de texte

Un bouleversement radical du mode opératoire

La guerre de Syrie a radicalement bouleversé le mode opératoire de l’armée syrienne dont la fusion opérationnelle avec le Hezbollah, une formation milicienne, a entraîné une décentralisation de sa chaîne de commandement en même temps qu’une large autonomie des unités combattantes.

Du fait de leur encerclement, parfois de longue durée, par leurs ennemis djihadistes, et de leur coupure avec leur centre de commandement, plusieurs unités combattantes syriennes se sont autogérées sans référer à leurs supérieurs et certains chefs d’unité opérant dans un environnement hostile se sont révélés plus performants que leurs chefs hiérarchiques.

L’évolution qualitative des forces gouvernementale syriennes n’est pas le fruit de leurs expériences antérieures, mais de la combinaison des propres méthodes conventionnelles de l’armée régulière aux méthodes de la guerre de guérilla du Hezbollah.

Le développement des manœuvres de contournement en milieu hostile, de même que la rapidité dans l’exécution des tâches, loin des lourdeurs bureaucratiques ont privilégié le rôle des unités combattantes sur le terrain, induisant une dynamique nouvelle au sein du commandement central. Autrement dit, la base a propulsé le changement des méthodes de la hiérarchie militaire

L’Armée, pierre angulaire du conflit.

Les pays occidentaux et les autres composantes de l’opposition ont fait le pari de l’implosion des forces gouvernementales syriennes, entraînant par ricochet, la désagrégation du régime. Divers pays arabes et occidentaux ont agi dans ce sens, alternant pression militaire et offres alléchantes en vue de favoriser les défections dans les rangs de l’armée régulière.

En dépit des défections enregistrées sur le plan individuel dans divers grades de l’armée, rarement au niveau du haut commandement, les manœuvres occidentales et arabe ont échoué sur ce plan.

«L’Armée Syrienne Libre» a, tout au plus, constitué un assemblage hétéroclite. Sans le soutien extérieur multiforme, sans l’apport en hommes et en matériel, l’ALS n’aurait jamais été en mesure de mener une seule bataille.

L’objectif des pays occidentaux et de leurs alliés arabes était de provoquer la scission d’une formation combattante de l’importance du corps d’armée, équivalant à 10.000 combattants, afin d’affaiblir l’armée gouvernementale, préludant à la désintégration du régime en le privant d’un élément majeur de sa protection.

Les défections à titre individuel ont eu lieu sans pour autant affectées les divers corps de bataille, ni leur cohérence, pas plus que leur loyauté à l’égard du régime.

Le couplage armée-pouvoir, à l’origine de la solidité du régime.

La question se pose de savoir pourquoi l’armée ne s’est pas désagrégée en dépit des propositions alléchantes. Comment expliquer sa loyauté au pouvoir alors qu’elle mène sa deuxième guerre interne depuis la décennie 1980?
(NDT: l’auteur fait référence à la révolte de Hama, en 1982 et le défaite des Frères Musulmans qui s’ est ensuivi).

Le coup d’état militaire a été le mode d’accession naturel au pouvoir en Syrie pendant les trente années qui ont suivi l’indépendance du pays, malgré la présence de civils à la tête de l’état, tels le président Choucri Kouatly ou le baasiste Noureddine Al Atassi. La stabilisation est intervenue en 1970 avec l’accession au pouvoir du Président Hafez Al Assad qui s’est appliqué à réorganiser de fond en comble l’institution militaire pour en faire le gardien de de l’état.

Il n’est pas étonnant que l’armée syrienne ait résisté tout au long des cinq dernières années de guerre. Quiconque un tant soit peu versé dans les subtilités de la structuration des forces gouvernementales syriennes n’ignorent pas que l’armée est une structure fermée étroitement imbriquée au pouvoir. Ce fait explique la solidité du régime face aux assauts hostiles.

L’institution militaire aguerrie a constitué le cran de sécurité du régime, non seulement durant la présente guerre, mais depuis près d’un demi siècle, correspondant au début de la présidence Assad.

Le couplage armée-pouvoir est une singularité du système politique syrien, dont la synchronisation est sans pareille dans les autres pays arabes.

La structure de l’armée syrienne est une copie conforme du dispositif en vigueur dans les pays socialistes notamment la Corée du Nord, tant dans la composition des unités combattantes, que leur mobilisation psychologique, que leur allégeance absolue au commandant en chef qui en est le symbole.

L’armée est bâtie selon un déploiement arachnéen avec des subdivisions aux missions bien définies, mais liées entre elles horizontalement et, verticalement au commandement central, notamment les forces spéciales.

L’Armée Syrienne: 36 me rang dans le Monde et 4 me armée arabe par son importance.

L’armée syrienne occupe le 36 me rang mondial et le 4eme parmi les armées arabes, derrière l’Égypte, l’Algérie et l’Arabie saoudite; le Royaume du fait de son arsenal et non de ses performances sur le terrain.

Les grands centres de commandement sont déployés autour de la capitale, Damas, notamment à Sayedet Zeinab et Zabadani ainsi qu’à Alep.

L’armée arabe syrienne regroupe l’ensemble des forces militaires terrestres de Syrie, l’une des quatre branches des forces armées syriennes. Elle dispose d’environ 200 000 hommes, auxquels il faut rajouter 280.000 réservistes.

Sa division balistique comprend des missiles de la gamme suivante:

  • Antichars guidés: AT-3 Sagger, AT-4 Spigot, AT-5 Spandrel, AT-7 Saxhorn, AT-10 Stabber, AT-14 Kornet, Milan.
  • Défense antiaérienne: SA-7Grail, SA-9 Gaskin, SA-13,Gopher, SA-17, Grizzly, SA-22 Greyhound
  • Sol-Sol: 30 SA Scud B/C, 18 SS-21 Scarab, 18 Frog-7 , M-600.
  • Défense cotière: 1 batterie de défense Bastion accompagnée de missiles anti navires supersonique Lakhont. Le 30 mai 2013, l’armée gouvernementale syrienne a reçu sa première livraison de missiles anti-aériens S-300 russes.

Sur le plan aérien, la Syrie dispose d’avions de combat (MIG 29, MIG-25), des avions d’attaques (Su-24, SU-22) et des Hélicoptères d’attaques (MIL MI-24, Gazelle) et sur le plan naval des Frégates Petya II, des Patrouilleurs de classe Osa II armés d’une version améliorée du missile SS-N-2 Styx, des Vedettes lance-missiles de la classe Komar, des Hélicoptères de Lutte anti-sous-marine (Kamov Ka-25 Hormone, Kamov Ka-28 (Helix-A), MI-14PL) .

La garde présidentielle: Le 4eme corps d’armée, la garde prétorienne du régime

La garde présidentielle, directement rattachée au chef de l’état, est articulée autour de 4eme corps d’armée forte de 15.000 membres, qui constitue la garde prétorienne du régime.

Secondé par des unités d’artillerie et de blindés, le 4me corps d’armée est le plus performant des formations combattantes syriennes tant par son état de préparation, que par sa formation, que son engagement tous azimut (terre, mer, balistique) que par ses prestations sur le terrain.

Le 4eme corps d’armée, de même que les divisions blindées y afférentes sont toutes directement rattachées au chef de l’État, commandant en chef de l’armée. De sorte que la présidence est présente dans l’armée et l’armée présente au sein de la présidence, sans pour autant assumer directement la direction du pays.

Cette imbrication est assurée par sa formation idéologique préalable des soldats et leur imprégnation par l’idéologie du parti Baas. Le soldat syrien est idéologiquement hostile à Israël, nationaliste arabe attaché à son régime.

L’armée édite quotidiennement un bulletin d’orientation condensant les faits majeurs de l’actualité et leur interprétation. Ce bulletin est distribue à l’ensemble des unités dans les diverses provinces du pays.

La guerre d’usure, la stratégie d’endurance

Dans la nouvelle guerre de Syrie, l’armée a opté pour une posture défensive se concentrant sur la protection des sites vitaux, afin de contenir le déferlement des groupements armés et leur cargaison d’argent, d’armes et de munitions.

Le régime a opté pour une guerre d’usure, une stratégie d’endurance, faisant le pari du long terme afin de pousser l’opposition au désespoir et lui ôter tout espoir de victoire finale.

L’armée, comme dans la plupart des pays arabes, a toujours représenté un important facteur de cohésion nationale, supplantant les divisions ethniques ou religieuses. Elle symbolise à bien des égard la colonne vertébrale des régimes nationalistes arabes qui l’utilisent pour réaliser une union de la population autour des valeurs défendues par eux.

L’armée syrienne a été par le passé un des moteurs arabes de la guerre contre les Israéliens. Elle est fréquemment intervenue dans les nombreuses conflits opposants Israël aux pays arabes. Aujourd’hui, la Syrie connaît une guerre civile inter-religieuse opposant d’une part l’État national syrien avec des groupuscules djihadistes sunnites.

Ce conflit a accru le poids de l’armée au sein de l’État, ce qui aboutit a une mise sous tutelle militaire des différents corps de l’administration publique (fonctionnaires administratifs, professeurs, médecins) et à l’accaparement de la majorité des ressources de l’économie syrienne par les forces de sécurité.

La Syrie consacrait 6,2 % de son PIB aux dépenses d’armement en 2004,. En 2011, les dépenses militaires représentaient 2,5 milliards de dollars. Depuis le début de la guerre civile syrienne, les données concernant le budget de la défense ne sont plus communiqués.
On peut néanmoins estimer que le budget a été majoré pour augmenter les capacités militaires d’une armée qui subit de très nombreuses attaques des rebelles sunnites et des groupes armés.

Le Hezbollah

Sur ces divers théâtres d’opérations, le Hezbollah a affiné sa stratégie, optant pour une «méthode complexe» de combat, un combiné d’opérations de guérilla et de guerres frontales, couplant les méthodes de guerre d’une armée régulière aux méthodes de la guerre de guérilla.

Au Liban, sur son propre terrain au sein d’un environnement favorable, le sud Liban à majorité chiite, il livrera une guerre défensive au moyen de la guérilla face à Israël. En Syrie, en terrain hostile face à des djihadistes, il mènera des guerres frontales en rase campagne.

Le cours de la guerre de Syrie a conduit le Hezbollah a mené des opérations conjointes avec les forces gouvernementales syriennes dans des batailles impliquant l’intervention de chars et de blindés, alors que son point fort était l’infanterie, combiné à des unités de l’armée de l’air syrienne et du secteur balistique.

Il s’offrira le luxe, cas unique dans les annales militaires, de faire sauter le verrou de Damas, Yabroud, le 15 mars 2014, le jour même du référendum de rattachement de la Crimée à la Russie, à la date commémorative du 3eme anniversaire du soulèvement populaire en Syrie.

La formation chiite a opté pour des opérations à l’aide de petites unités mobiles, dont l’importance ira croissante au fur et à mesure du développement de la bataille, engageant de plus grandes formations avec un équipement en rapport avec la violence des hostilités.
Si dans le secteur de Ghoutta, banlieue de Damas, encerclée par les djihadistes d’«Ahrar Al Cham» et à Qoussayr, le Hezbollah a éprouvé de réelles difficultés, essuyant de lourdes pertes, il réussira néanmoins à s’imposer sur le terrain.

Rompues à la guerre de guérilla, ses troupes d’élite réussiront l’exploit non seulement de renverser le cours de la guerre en Syrie, mais de modifier radicalement les règles d’engagement des combats dans la zone de confrontation israélo-libanaise.

Épilogue

La guerre asymétrique a joué un grand rôle dans la déstabilisation du régime. Engagée dans une guerre conventionnelle selon des schémas traditionnels, l’armée syrienne a connu une passe difficile au début des hostilités.

L’engagement du Hezobllah et sa participation aux côtés des combats de l’armée syrienne a bouleversé le cours de la guerre avec la jonction opérée entre formations régulières et unités irrégulières.

Le Hezbollah a eu recours au système des vagues successives, progressant sous la protection d’un feu nourri, afin d’affaiblir l’adversaire. Menant avec brio les tactiques de contre-guérilla, sa précision de tirs a infligé de lourds dégâts à l’adversaire.

L’expérience conjointe du Hezbollah et de l’armée régulière syrienne a réactivé, en la modernisant, le concept de «méthode de complexe de combat», une synthèse de guerre régulière conventionnelle et de guerre de guérilla. Cette novation a ouvert de larges possibilités d’action aux forces combinées Syrie-Hezbollah.

Le Hezbollah, l’armée arabe syrienne ainsi que les forces alliées ont mis en œuvre une expérience singulière d’opérations combinées en mesure de les mettre en position de faire face à toutes formes d’assaut.

En ce sens, la guerre de Syrie a radicalement bouleversé le mode opératoire de l’armée syrienne du fait de sa fusion opérationnelle avec le Hezbollah, entraînant une décentralisation de sa chaîne de commandement en même temps qu’une large autonomie de ses unités combattantes.

Version arabe

Illustration

Vue sur Damas depuis le Mont Qassioun

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