Islam-France : Les circonstances de la construction de la Mosquée de Paris 2/2

Note de la rédaction : Les jongleries financières de la France à propos de la construction de la Mosquée de paris
Quand le projet de Mosquée à Paris a été relancé en 1895, le sultan Abdelhamid approuva et envoya un chèque de 500.000 FR. Mais les promoteurs du projet butèrent sur une hostilité quasi-générale. Seuls les Comtistes islamophiles (NDLR: les positivistes musulmans disciples d’Auguste Comte firent preuve de persévérance et défendirent le projet d’ « Institut d’Etudes Supérieures Franco-Arabes ».

À la faveur de la fraternité d’armes de la Grande Guerre, ils réussirent à convaincre de l’utilité du projet Hubert Lyautey, ministre de la Guerre, puis premier Résident général de France au Maroc, en 1912.

Le futur « Maréchal de l’islam » confia à la Société des Habous des Lieux Saints créée en 1917, la construction de la mosquée mais sans l’Institut. L’Etat avança la somme de… 500.000 F, qui avait été envoyée par Abdelhamid un quart de siècle plus tôt.

Et le jeune pouvoir séoudien réclamait la restitution des biens des « Habous de la Mecque et Médine » qui avaient affectés à la construction de la Mosquée, indûment aux yeux du cheikh Rachid Réda, qui conseillait le gouvernement d’Ibn Séoud. Mais la valeur symbolique l’emporta sur ces ambiguïtés et contentieux. la France a fait un geste de nature à satisfaire les musulmans francophiles qui continuaient à l’appeler « Dawla Al Habiba », malgré tout.

Le « Maréchal de l’Islam avait même jusqu’à préconisé un « Califat Occidental ». La mal nommée « Ad Dawla Al Habiba », (l’Etat bien aimé) se vivait comme la « premier puissance de l’Islam arabe », face à la Grande Bretagne, « première puissance musulmane au Monde » avec l’Union Indienne englobant davantage de musulmans que la totalité des pays musulmans réunis.

La France se vivait en ces temps-là vizir à la place du vizir, calife à la place du calife, survivance d’une islamologie coloniale.

Ce texte est extrait de l’ouvrage de l’auteur « La France et ses Musulmans » (Fayard-2006) de Sadek Sellam, écrivain et historien franco-algérien, grand connaisseur de l’Islam français, que www.madaniya.info propose à ses lecteurs en guise de contribution à une meilleure connaisance de la problématique de l’Islam en France. Avec l’aimable autorisation de l’auteur.

I – DANGERS D’UN INSTITUT : MOSQUÉE « FACILE À SURVEILLER »

L’idée remontait à Louis XV qui avait signé, le 28 mai 1767, avec le sultan du Maroc Sidi Mohamed ben Abdallah un traité prévoyant « une mosquée […] dans le pays de France (35)».
La Société orientale et coloniale l’avait relancée dès 1849, et l’absence de mosquée à Paris fut déplorée à l’occasion de l’Exposition universelle de 1867.
En 1893, plusieurs journaux parisiens (Le Gaulois, Le Jour, Germinal, L’Écho de Paris et La Cocarde) avaient relancé le débat. Le Comité pour la mosquée de Paris, dont faisaient partie notamment le duc d’Arenberg et le gouverneur général d’Algérie, Jules Cambon, initiateur d’une « politique des égards » avec l’islam, fut créé deux ans plus tard.

Le sultan Abdülhamid manifesta son intérêt pour le projet et joignit le geste à la parole en remettant cinq cent mille francs au président de la République (36). Il voulait éviter la mainmise sur le projet des partisans des Tanzimat exilés à Paris d’où ils dénonçaient sa politique. La tutelle de la mosquée devrait revenir au cheikh Al-Islam d’Istanbul, la plus haute autorité religieuse du sunnisme (37).
Les comtistes, qui comptaient des intellectuels musulmans dans leurs rangs, soutinrent le projet avec ferveur et ouvrirent une souscription (38). Le docteur Grenier, député musulman de Pontarlier, en parla pendant son bref passage au Palais-Bourbon en 1896-1898.

Cherfils, comtiste islamisé, continua presque seul à défendre inlassablement le projet après le découragement des autres dont les plaidoyers butaient sur une surdité générale, voire sur une hostilité déclarée (39). (Clemenceau faisait partie des opposants40). La Fraternité musulmane l’inscrivit, en 1907, parmi ses objectifs principaux. La Société française des études islamiques exposa en 1909 un argumentaire en faveur de cette idée (41), et la Revue indigène en reparla à plusieurs reprises: en 1912, lors de la visite d’une délégation de notables algériens (Dr Benthami, Dr Moussa, Mokhtar Hadj Saïd, etc.); en 1915, au retour du front du capitaine Khaled.

Participèrent à ce projet le mufti Moqrani, le Dr Tamzali et son frère ; Khalil Bey, Ziane, le peintre islamisé Dinet ; la comtesse d’Aubigny ; Lavenarde, ancien secrétaire du député « indigénophile » A. Rozet, Cherfils, le député Prat… Bourdarie, professeur au Collège libre des sciences sociales où une place pour l’enseignement de l’islam était ménagée par les comtistes, directeur de la Revue indigène, participa activement à l’élaboration d’un imposant projet d’« Institut d’études supérieures franco-arabes » comportant une mosquée : « Deux civilisations se côtoient sans se connaître»; l’École des langues orientales ne suffit pas. Il reste à concevoir et à créer l’institution qui recherchera les ponts existants ou à établir entre ces deux civilisations. D’où la qualification de franco-arabe.

Son but : créer à Paris un foyer de haute civilisation franco-musulmane en mettant directement en contact les jeunes éléments les plus cultivés de l’islam avec la fleur de la science et de la société française ; établir un centre d’études où, se plaçant au point de vue le plus élevé, on exposerait les développements derniers de la science musulmane et de la science française, en envisageant les points communs et les synthèses possibles de la civilisation arabe et de la civilisation occidentale ; servir d’intermédiaire pour attirer, cultiver et renvoyer dans leurs pays, munis de diplômes appropriés, les musulmans qui voudraient s’imprégner, par des études approfondies dans les établissements spéciaux français, de ce qu’il y a de plus parfait dans nos méthodes scientifiques, industrielles, commerciales, financières, agricoles, etc.; constituer un groupe d’amis faisant rayonner dans l’islam les vertus bienfaisantes de la civilisation française, […] retremper l’esprit des musulmans français à la pure source de l’intellectualité française.»

Bourdarie et les autres « réformistes » coloniaux islamophiles voulaient concilier la recherche et l’enseignement pour les spécialistes avec une information objective sur l’islam et le monde musulman à l’intention du grand public.
Ils espéraient apporter un accompagnement intellectuel à la rupture avec les « mœurs algériennes », source de tensions avec l’islam et cause des malaises musulmans latents (42). Ils étaient persuadés que, sans cette rupture, ces crises rampantes allaient dégénérer un jour en conflits ouverts.

II – Les jongleries financières de la France pour financer la Mosquée: la subvention du sultan Abdulhamid détournée

Un Comité franco-musulman fut créé après l’avis favorable donné à ce projet par la commission interministérielle des Affaires musulmanes.

Mais du fait du soutien du Quai d’Orsay à Benghabrit, la construction de l’édifice fut confiée à la Société des habous des lieux saints d’Alger qui dut modifier ses statuts pour pouvoir gérer un établissement à Paris où l’on était un peu plus regardant en matière de laïcité.

En 1920, le Parlement vota un crédit de cinq cent mille francs, affectés à l’« Institut musulman de Paris », cette appellation ayant été adoptée pour éviter les objections sur le financement public d’un lieu de culte.
Ce montant se trouvait être le même que celui du versement fait un quart de siècle auparavant par le sultan Abdülhamid, qui n’était plus au pouvoir, ni de ce monde, pour pouvoir faire le rapprochement.
Consulté, Lyautey donna son accord pour une mosquée, « édifice facile à surveiller ». Son projet de califat n’étant plus à l’ordre du jour, il accorda un peu plus d’importance à ce qui lui paraissait des « calembredaines » et des « panacées ».
Mais le maréchal sabota le projet d’Institut d’études et de recherches, estimant qu’un pareil établissement comportait de « véritables périls » en livrant « à toutes les influences mondiales et sociales qui se concentrent dans la capitale de jeunes musulmans marocains (43)».

Lors de la cérémonie de 1922 pour fixer la qibla (direction de La Mecque), de nombreux discours furent prononcés (mais la brochure officielle ne reproduit que ceux de Lyautey, du ministre des Colonies, Colrat, et de Benghabrit).
L’allocution lue par Cherfils au nom du président de la Fraternité musulmane, l’intellectuel ottoman anglophone et francophone Khalil Khaled, fut censurée (on trouve son texte intégral dans un numéro de la revue Orient et Occident (44).
Cela montre l’existence d’un grand clivage entre l’islam officiel (45), bureaucratisé et avide de « privilèges et de vanités », et un islam de la « société civile », croyant à la vie de l’esprit et cherchant à se renouveler.
Lors de l’inauguration de juillet 1926, c’est l’islam officiel qui triompha. Cherfils, le plus infatigable des partisans de ce projet, était mort quelques mois avant. Avec lui disparaissait la figure la plus représentative du courant intellectuel qui voulait mettre les études islamiques au service d’une politique musulmane authentiquement républicaine (46).

Pour marquer son refus de rompre avec les « mœurs algériennes », Benghabrit se fit seconder par un aide de camp détaché par les Affaires musulmanes militaires, alors que beaucoup s’attendaient à ce qu’il fît appel à un directeur des études.

Le vœu de Lyautey concernant la surveillance était exaucé, et la tradition de nommer un capitaine dans les medersa d’État d’Algérie exportée à Paris. C’était le triomphe, au nom de la « laïcité », de l’« islam unique au monde » dénoncé par Le Châtelier, qui voulait une politique musulmane éloignée des pratiques coloniales.

III – PROTESTATIONS ! Une image dégradée de la France après les bombardements de Damas par Gouraud

Les célébrations officielles n’empêchèrent pas les réserves suivies de critiques parfois sévères. Après la pétition du 4 mars 1922 adressée au Parlement par des musulmans non naturalisés pour demander l’élection de six députés et de trois sénateurs désignés par les électeurs indigènes, le secrétaire d’Albin Rozet soutint cette revendication.
Un commentateur a souligné l’insuffisance de l’ouverture de la mosquée qui aura servi à détourner des vrais problèmes : « Tous les musulmans du monde comprendraient clairement que la France est l’amie sincère et désintéressée de l’islam.

Il ne suffit pas de créer à Paris une mosquée et un Institut musulman… Il faut aussi que le Parlement français ait des membres musulmans qui éclaireront leurs collègues sur la conscience de l’islam.
Les Algériens non naturalisés veulent que leurs affaires soient discutées à Paris et non à Alger […]. La France n’aura alors que plus d’autorité et d’influence dans les pays islamiques qui jouent aujourd’hui un si grand rôle dans la politique internationale (47).»

Louis Massignon était impatient de voir fonctionner l’Institut : « On sait que l’Institut musulman fondé à Paris le 1er mars 1920, pour faire admettre la fondation d’une mosquée, ne commence à avoir quelques cours de doctrine que cette année et n’a jamais reçu d’ouléma maghrébins délégués pour résoudre les questions de statut personnel des musulmans résidant à Paris (48). »
À La Mecque, le cheikh Rachid Réda, directeur de la revue réformiste Al Manar, qui continuait l’œuvre d’Afghani et d’Abdou, accusa la France d’avoir construit la mosquée avec les « habous des lieux saints »:

«Les nombreuses recherches que j’ai faites m’ont appris que les waqfs au profit des villes saintes sont nombreux. Ils dispenseraient le Hedjaz de toute aide étrangère et suffiraient à l’exécution de toutes les réformes voulues.

Malheureusement, les revenus de ces waqfs sont gaspillés et ne parviennent pas à destination. Il m’a été rapporté que les revenus des waqfs constitués en Algérie et en Tunisie au profit des villes saintes ont été recueillis et consacrés à la mosquée récemment élevée à Paris et par laquelle la France cherche à améliorer sa réputation dans le monde musulman. Je propose que le comité exécutif du Congrès soit chargé de l’examen de cette question en se faisant aider par les comités du Congrès dans les différents pays musulmans (49).»

Les militants de l’Étoile nord-africaine réagirent vivement à l’arrivée de l’islam officiel à Paris : « La mosquée de Paris sera l’objet d’une dénonciation de l’ENA qui organise un meeting de protestation » dont le journal communiste L’Humanité rendit compte en ces termes : « Les vrais musulmans étaient hier à la Grange-aux-Belles où ils ont flétri comme il convient l’union sacrée des oppresseurs. Des milliers de travailleurs assistaient à cette réunion, à laquelle ont pris la parole nos camarades de l’ENA. […] À l’issue de la réunion, l’ordre du jour a été voté à l’unanimité : “L’Étoile nord-africaine, […] réunie en assemblée générale, au nombre de 2 000, salle de la Grange-aux-Belles, le mercredi 14 juillet 1926, élève une protestation indignée contre la parade d’inauguration de la mosquée de Paris.”

« Pour l’ENA, la réception fastueuse faite au roi du Maroc et les discours ministériels sur la grandeur de l’islam ne sauraient faire oublier que les armées coloniales écrasent la république de l’émir Abd el-Krim dans le Rif et la révolte des Druzes en Syrie (50).»

« Il y a bien des Tlemcéniens qui avaient donné des sommes importantes, mais c’était par peur. Comment pouvait-on en effet construire une mosquée à Paris et envoyer en même temps des soldats nord-africains combattre en Syrie contre leurs frères ?

L’ÉNA s’est donc opposée au tam-tam qu’on entretenait autour de l’inauguration de la mosquée de Paris. Elle dénonçait auprès de ses militants cette manœuvre grossière, qui blessait la dignité des musulmans, en lançant le mot d’ordre : “Des écoles en Algérie ! À bas le colonialisme et l’obscurantisme !”
« Le hammam, le souk et le restaurant de la mosquée soulevaient des objections: ceux qui les fréquentaient profanaient ces lieux sacrés de l’islam, comme si c’étaient des boîtes de nuit (51). »

« La construction d’une mosquée à Paris parut être la suprême habileté pour nous, afin de conquérir l’âme de nos protégés ou sujets musulmans, mais le fait de la faire inaugurer par le sultan du Maroc détruit tout l’effet qu’on espérait, car il est considéré comme un prince ne jouissant pas de sa liberté (52). »
« La France doit comprendre que le fait de construire une mosquée à Paris, avec les millions qu’elle a reçus des waqfs des lieux saints, ou des souscriptions d’Afrique et du monde musulman, ne peut pas convaincre ce monde musulman que la France est un État libéral (53).»

Pour Muhammad Hamidullah (1908-2002), qui se souvenait des quêtes organisées en Inde pour la mosquée, « l’image de la France était devenue très mauvaise après les bombardements de Damas par Gouraud. L’inauguration solennelle de la mosquée servait à atténuer cette fâcheuse impression (54) ».

Pour tenir compte des réclamations des habous des lieux saints par Réda, et pour éviter les malentendus nés du choix de l’intitulé de l’association de Benghabrit, une Association des « waqfs des lieux saints » fut créée en Arabie séoudite en 19305. L’article 7 de ses statuts indiquait : « En vue de revendiquer et d’établir les droits résultant des waqfs, l’association aura recours soit à la voie judiciaire en désignant des avocats, soit en envoyant des délégués sur place, soit en correspondant avec les comités et les associations de bienfaisance à l’étranger ou par tout autre moyen analogue (56).»

Cette association avait le soutien du gouvernement séoudien. Le plénipotentiaire du roi, Fouad Hamza, qui négocia « le traité de paix et d’amitié » entre la France et le Hedjaz, demanda à la France la reconnaissance officielle du droit que « les communautés, institutions ou particuliers établis au Hedjaz possèdent sur les revenus des fondations pieuses constituées à leur profit dans divers pays musulmans placés sous l’autorité ou le contrôle de la France (57)».
Dans un contre-projet de traité (juin 1930), Hamza proposait : « Le gouvernement de la République exprime son intention de régler le plus tôt possible la question des waqfs des lieux saints de l’islam situés dans les pays placés sous son autorité, conformément aux intentions des constituants (58). »
Lors de sa visite, en mai 1933, il souleva de nouveau le problème devant ses interlocuteurs français qui invoquaient les enquêtes ouvertes à ce sujet. C’est à ce moment que fut créée, à La Mecque et à Médine, l’Association de défense des ayants droit aux revenus des waqfs des lieux saints existant à l’étranger (59).

Après l’arrivée à Paris en 1936 de Fodil Ouarthilani, délégué des ouléma, l’un des lieutenants de Messali Hadj, Belkacem Radjef, contesta la légitimité de Benghabrit. Malgré leurs divergences politiques, tous deux étaient d’accord pour exiger son départ de la mosquée (60). Radjef protesta également contre les activités du service de la rue Lecomte ouvert dans le XVIIe arrondissement à Paris peu de temps avant l’inauguration de la mosquée. « J’ai fui les rigueurs du système de l’indigénat, pour le retrouver à la “commune mixte” de la rue Lecomte», se plaignait-il.

La politique métropolitaine reposait sur l’islam officiel et sur une police spéciale.

Les « mœurs algériennes » inspirèrent un statut spécial pour le culte musulman et la surveillance de l’islam libre, avec des possibilités de répression s’il devenait « actif ».

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