Liban : De la Loi électorale et du communautarisme

… «Le communautarisme est la voie pavée pour l’ingérence étrangère par excellence, celle de la transgression des lois et de la corruption. Il est source d’instabilité».

Par Ghada El Yafi

Note de la rédaction de www.madaniya.info

Michel Aoun a été élu Président de la république le 31 octobre 2016, au terme de deux ans de vacances de pouvoir. Retour sur ses dix premiers mois de pouvoir, marqués notamment par l’adoption d’une nouvelle loi électorale induisant une dose de proportionnelle et par l’accueil controversé à Beyrouth de Mme Marine Le Pen, chef du Front National, le parti d’extrême droite française, un déplacement qui a fait tâche au sein de la démocratie libanaise.

Que peut bien signifier l’expression « Made in Lebanon »?

Une loi électorale, fabrication locale.

Que peut bien signifier «Made in Lebanon», «fabrication locale», fabriquée au Liban. Il s’agit de la loi électorale enfin votée et entérinée par le président de la république et prête à être appliquée.

Ce n’est certes pas pour le fait que, effectivement, les lois étaient toujours préparées par l’étranger et que cette fois ils ont laissé faire les libanais.

Mais pourquoi les différentes parties qui ont œuvré à sa naissance en sont-ils tellement fiers ?

Tout d’abord, qui sont-ils ceux qui en sont si fiers ? Qui sont ceux qui s’y sont impliqués, travaillé ardemment, bûché nuit et jour, et avec qui d’autres ?
Depuis le début des négociations, j’entends les plus récentes, autour de la dernière copie du projet, le président du conseil des ministres a déclaré être prêt à accepter n’importe quel projet qui mette d’accord les libanais.

Évidemment, ce n’était pas le cas quelques mois auparavant. Le refus de la proportionnelle était absolu. Des dissensions à l’intérieur du parti avaient filtré à l’extérieur, mais finalement dissipées, le «Courant du Futur» (du premier ministre Saad Hariri) ne constituait plus un obstacle pour le projet de loi quel qu’il fut. Gardons à l’esprit que le Courant du Futur représente la majorité des citoyens de confession sunnite au Liban à l’intérieur du parlement.

Concernant les citoyens de confession chiite représentés en majorité par le duo Amal- Hezbollah, dès le tout début des négociations et même avant que le projet ne devienne d’actualité, Sayed Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, avait déclaré accepter en toute bonne conscience, n’importe quel projet de loi accepté par l’ensemble des libanais. Il a ajouté ultérieurement que le duo chiite ne contre carrerait pas les résultats des négociations quelles que soit leur issue.

Les parties qui ont discuté, débattu, marchandé, parlementé, recompté les sièges, agrandi les circonscriptions, puis rétréci, ajouter des points, des détails ou en effacer…jusqu’à arriver à leurs fins: La loi qui permet à une majorité de chrétiens d’élire des députés chrétiens, en écartant volontairement de leurs comptes les chrétiens non confessionnels, laïcs.

Ceci met en évidence que leur priorité n’est guère une représentativité réelle des composantes de la population, mais l’affirmation que c’est la fibre confessionnelle qui doit primer et orienter la politique. Par le biais de cette loi, ils garantissent d’être les seuls représentants de tous les chrétiens, laïcs et confessionnels, puisqu’ils arrivent à exclure leurs coreligionnaires laïcs de chances des passer, par cette loi.

On est en droit de se poser la question : Pourquoi ? Quel est leur but ultime ?

Le déclassement des prérogatives constitutionnelles des Chrétiens avec la accords de Taef 1990

Depuis l’indépendance du Liban, les chrétiens (confessionnels) ont gouverné le pays jusqu’en 1990 avec la seconde constitution, nommée la constitution de Taëf, en référence à la ville en Arabie Saoudite où elle fut signée et adoptée.

La participation politique de la confession sunnite (par la présidence du conseil des ministres), était réelle tant que les deux présidents étaient en harmonie. Dès qu’une discorde survenait, la crise entraînait la démission du président de l’exécutif qui refusait de prendre sur sa responsabilité des actes qu’il jugeait incompatibles avec ses convictions. Ou alors, sans démission, la vie politique était gelée, jusqu’à ce que finalement le président de la république obtienne gain de cause.

La constitution de Taëf a renversé les critères. Elle a réduit les pouvoirs du président de la république et a donné au conseil des ministres, réuni, le pouvoir de diriger le pays selon une politique acceptée par l’ensemble ou en majorité. Pour qu’aucune confession ne soit exclue, il a fallu étendre le nombre des ministres, certains d’entre eux, sans fonction réelle. En tout cas, c’est ainsi qu’elle fut appliquée.

La gestion après Taëf

Il est vrai qu’un trio s’entendait pour gérer le pays : Les 3 présidents, celui de la république, de l’exécutif et du législatif. En réalité on pouvait définir cette époque de haririenne en référence à l’ancien premier ministre assassiné Rafic Hariri qui a dirigé quasiment toute cette période.

Elle a joué sur deux composantes : la première est la composante économique. En effet Hariri avait ouvert largement la porte à l’économie libérale, favorisant les hommes d’affaires, les banques, les plus nantis de la société, prétextant vouloir encourager les investissements.

A titre d’exemple SOLIDERE, société privée, qui gère le centre-ville de Beyrouth, le lieu le plus cher de la capitale, ne paye pas d’impôts . Quant à la seconde composante, elle est représentée par la stimulation de la fibre confessionnelle. Il est parvenir à s’en servir comme personne par le passé. Autrefois, ce qui motivait et mobilisait les citoyens de confession sunnite étaient les questions nationales et arabes (l‘indépendance de l’Algérie, la question de la Palestine, le Nassérisme qui prônait l’indépendance des pays arabes et leur unification.

Le président Hariri est resté au pouvoir pus d’une douzaine d’années. Grâce à son charisme, sa forte personnalité, il arrivait, à lui seul, à résumer le conseil des ministres. Ceux-ci se pliaient, bon gré mal gré aux décisions du président et les décisions étaient prises à l’unanimité, le plus fréquemment.

Quels étaient les conséquences de la politique durant cette ère ?

Pour les chrétiens, la frustration était totale. Notons que les hommes d’affaires et financiers parmi eux, appuyaient fortement sa politique. Mais chacun sait que ni le patriotisme, ni le confessionnalisme ne figurent parmi leurs priorités.

Au lieu, par exemple, de consolider les écoles et dispensaires des Makassed (bienfaisance sunnite) présents depuis toujours, il a crée ses propres écoles et dispensaires auxquels il a donné son nom pour les distinguer des autres établissements similaires afin de consolider sa popularité. Dans le même ordre d’idées, il a donné son à l’aéroport de Beyrouth qu’il a rénové et à l’hôpital gouvernemental, qu’il a rénové aussi, mais avec les deniers de l’état.

Les sunnites, eux, ont ainsi exacerbé leur appartenance confessionnelle, et leur rapport avec le président du conseil des ministres a pris la forme d’une relation de fierté, au point de l’idolâtrer. Jamais aucun leader n’eut pareille attractivité.

Il a aussi et surtout cultivé des liens personnels puissants grâce à des dons, souvent très généreux, selon les personnes et les circonstances. Par ce biais, il a réussi contrôler quasiment toute la communauté. Celle-ci en est arrivée à ne plus distinguer le bon du mauvais, entre corruption et générosité, il y avait confusion. Quoiqu’il en soit, son lien avec la communauté était devenu quasiment organique.

L’assassinat de Rafic Hariri et l’alliance des ennemis de la veille

L’assassinat de Rafic Hariri était un autre moment charnière dans l’histoire du Liban. La Syrie fut immédiatement accusée par les États-Unis avant la moindre enquête, même préliminaire. Ce séisme a provoqué immédiatement une révulsion et un retournement total des affinités politiques traditionnelles vis-à-vis de la Syrie de quasi toute la communauté sunnite.

De leur côté les chrétiens avaient déjà des griefs contre la présence syrienne.

En effet, depuis les accords de Taëf, La Syrie a été pourvue d’un rôle de supervision sur le Liban, rôle octroyé par les États-Unis en association avec l’Arabie Saoudite. Ce pacte devait terminer la guerre de 1975-1990.

L’armée syrienne avait souvent la main lourde sur la population libanaise. Des rixes avaient eu lieu fréquemment dans les quartiers chrétiens. Ceux-ci, à plusieurs reprises avaient manifesté contre la présence syrienne.

Et le miracle eut lieu.

La politique américaine a réussi une manche dans leur projet au Moyen-Orient.

En effet, à l’issue de l’assassinat, tous les mécontents du régime syriens et tous les adeptes de Hariri qui ont accepté l’hypothèse de la responsabilité syrienne, se sont alliés, sous la direction tacite des États-Unis, à réclamer : «La Syrie, dehors !»

Ainsi se sont alliés les ennemis de la veille. Les sunnites ont vite fait d’oublier le siège de leur ville par les forces libanaises et l’armée israélienne, alliées pendant la guerre des 15 ans. Ils ont oublié de même l’assassinat du premier ministre en fonction, à l’époque, par les forces libanaises. Ensemble ils ont protesté le 14 mars 2005 contre la présence syrienne et leur mouvement a été nommé du nom de la date.

Après Hariri, ce fut Fouad Siniora, beaucoup moins charismatique, à qui fut confié provisoirement le pouvoir, sous contrôle, bien sûr, du grand parrain (EU). La guerre de juillet 2006 en fut témoin. Inutile d’entrer dans des détails très peu honorables de cette période. Provisoirement, car il fallait pour remettre à l’héritier, le fils du défunt, le pouvoir, il devait faire au préalable son entraînement à la vie politique.

L’attraction du pouvoir et le poste de premier ministre attribué à la communauté sunnite, a provoqué l’émulation entre les candidats du même parti politique. Chacun d’entre eux, pour y arriver, devait solliciter la bienveillance du petit parrain, le roi d’Arabie Saoudite. En effet, depuis Taëf, c’est lui qui décide de la politique libanaise par l’intermédiaire de sa désignation du premier ministre.

Ainsi, la communauté musulmane sunnite s’est trouvée bloquée entre les mains de personnalités qui ont oublié leurs vraies fonctions, celle du service public et se sont orientés vers la prise du pouvoir… pour les bénéfices du pouvoir. Dans ce but, ils poursuivent la stimulation de la fibre confessionnelle tant qu’elle sert leurs intérêts. Mais aussi, ils sont disposés à accepter tous les compromis pour arriver à leurs fins. Pas une seule fois ils n’ont eu d’attention vers un sujet nationaliste ou arabe qui concerne la vie publique, les droits, la justice, de leurs communauté ou d’autres populations arabes (La Palestine, l’Irak, le Yémen, le Bahreïn, la Syrie) sujets qui, autrefois, étaient prioritaires pour la communauté sunnite. Au lieu de cela, c’est à qui offrirait davantage de concessions pour plaire au parrain.

Ces responsables-là, s’ils arrivaient au pouvoir, et si on leur proposait la paix avec Israël, auraient-ils quelque objection ?

Les Chiites

Avant de tirer les conclusions et de répondre à la question du début, qu’en est-il des chiites ?

Le Hezbollah est un mouvement de résistance. Il n’est guère besoin de s’étendre pour dire que c’est le seul parti qui a osé, qui a sacrifié qui a fini par libérer le sud du Liban d’une occupation de plus d’un quart de siècle, ignorée par la communauté internationale.

Le Hezbollah n’acceptera jamais une paix avec Israël. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la presse occidentale et arabe, pour certaines d’entre elles, essayent par tous les moyens de ternir son image. De même que l’image des parties qui l’ont aidé à cette libération, et surtout, après la guerre de juillet 2006 dont il est sorti avec honneur.

C’est pour cette raison que les américains et leur allié sioniste ont qualifié de «terroriste» toute résistance à leurs directives.

La loi électorale : permettre aux groupements confessionnels chrétiens de reprendre les rênes du pouvoir

Pour revenir à l’idée du début, quel est le but d’une loi électorale confessionnelle en ce qui concerne les chrétiens confessionnels ?

La réponse est de reprendre les rênes du pouvoir par la communauté chrétienne confessionnelle. Les sunnites ne sont plus à craindre du moment qu’ils n’ont plus de poids politique. Ce sont en général des hommes d’affaires qui n’apportent pas ce que le peuple en attend. Ni le nationalisme, ni les questions d’intérêt public ne semblent les motiver. Et pour les autres ils ne constituent aucun danger. Il suffirait de savoir les manipuler.

L’alliance entre chrétiens arrivés par la stimulation de la fibre confessionnelle, (et non pas les chrétiens laïcs, mis à l’écart), avec les députés sunnites qui ont perdu tout leur poids politique, (totalement désintéressés de la nouvelle loi et de ses conséquences), ainsi que quelques indépendants qu’il serait possible d’attirer, tout ce groupe pourraient créer une majorité qui aurait la capacité de désigner le futur premier ministre, qui se plierait à la politique qu’ils décideraient, eux!

Et ainsi, ils auraient réussi à récupérer leur rôle dans l’orientation politique du pays. De cet ensemble serait élu le futur président de la république.

La politique reprendrait ainsi le drapeau du confessionnalisme pur et dur mené par les chrétiens.

Cette politique peut se présumer d’inspiration états-unienne, car sitôt après, se scellerait le pacte qui arriverait à la paix avec Israël, aux conditions d’Israël, bien sûr !

Ainsi la seconde manche pour les États-Unis serait en voie de devenir réelle.

Ceci explique largement ces rayons de joie pour avoir réussi à faire accepter une loi qui ne rend réellement service qu’au groupe confessionnel chrétien. Tout ce plan pourrait se réaliser mais ce serait sans compter sans la résistance.

Le Hezbollah est présent, déterminé et fort. Fort dans sa foi pour une cause juste. Il y a aussi les voix indépendantistes et laïques, exclues par la force des choses, ils ne sont quasiment jamais arrivés au pouvoir en raison de lois préfabriquées favorisant groupes ou personnes nanties, le plus souvent soutenus par des puissances étrangères, au détriment des voix réelles celles du peuple.

Enfin, les États-Unis, puissance impériale, ne peuvent plus décider à eux seuls du sort des peuples dans le monde. Certains libanais, forts d’une cause juste qui les accompagne ne céderont jamais devant une paix imposée et injuste sans la récupération totale des droits légitimes des peuples de la région.

Il serait souhaitable que ces groupes qui veulent à tout prix diriger et favoriser leur communauté s’éveillent avant qu’il ne soit trop tard. Car le communautarisme est la voie pavée pour l’ingérence étrangère par excellence, celle de la transgression des lois et de la corruption. Il est source d’instabilité. Il n’autorise pas l’indépendance, il détruit la démocratie et l’égalité des citoyens et crée forcément des dissensions entre les communautés. Il ne peut en aucun cas construire une nation. Une loi comme celle-ci est un leurre. Non réellement représentative des citoyens, elle est corrompue au départ et n’apportera aucun bénéfice à aucune communauté, pas même celle qui prétend diriger le pays.

La seule vraie solution est un état de droit, laïc et fort qui permet une vraie unité nationale qui permettrait la stabilité et le progrès.

P.S. Il est important de signaler qu’il y a des partis laïcs au Liban mais en raison de la fabrication sur mesure des diverses lois électorales, ils ne parviennent que très rarement à être représentés au parlement.

Ces lois confortent une mainmise permanente, étrangère sur le Liban.

Ghada El Yafi, Hématologue.
Pour aller plus loin
Illustration

Michel Aoun © Sipa Press

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