Témoignage du comte Ludwik Tadeuz Bystranowski sur Abdelkader

Auteur : comte Ludwik Tadeuz Bystranowski

Papier diffusé à l’occasion du 209 me anniversaire de la naissance de l’Émir Abdel Kader, pionnier de l’indépendance algérienne.

Abdel-Kader Ben Muhieddine, né en 1808 El Guetna (près de Mascara) en Algérie, mort le 26 mai 1883 à Damas (Syrie), a résisté de 1832 à 1847 à la conquête de l’Algérie par la France. A ce titre, il est considéré en Algérie comme un symbole du combat contre le colonialisme et contre la domination française. Le chef charismatique des Algériens s’est distingué en outre par son esprit de tolérance et sa répugnance de tout sectarisme, accordant la protection aux chrétiens de Syrie en 1860.

Ce témoignage est dû à un auteur polonais, un homme singulier, à la fois un patriote, militant d’une cause incertaine (celle de la Pologne martyre des années 1830-40) et un admirateur de la France de Louis-Philippe qu’il croit être le défenseur attitré des nationalités étrangères, avant même la Révolution de 1848.

Émigré en Europe, de naissance aristocratique, le comte Ludwik Tadeuz Bystranowski est aussi un homme déchiré entre sa francophilie (de foi catholique engagée comme tout Polonais de cette époque) et sa probité d’observateur devant une guerre atroce faite au peuple algérien et qui, de ce côté-là, lui inspire l’idéal de guerre nationale qu’elle est en réalité sous la conduite d’Abdelkader et dont la Pologne avait toujours porté au cœur l’obsession malheureuse et frustrée.

Un témoignage d’époque dont la nature idéologique et l’origine étrangère autre que française déterminent une vision motivée chez son auteur du caractère saillant de la résistance algérienne à la conquête coloniale.

Quand le comte polonais parle de l’Algérie, dans un livre édité en exil, à Leipzig en 1846, il épouse parfois sans discernement la relation des faits admise et consacrée selon leur esprit tendancieux, par les historiens et généraux français de la Conquête. Cependant, il se distingue de ses derniers par deux attitudes qui font que son témoignage et… son interprétation tranchent sur le conformisme pro français et triomphaliste cher aux thuriféraires des Borgeaud et autres criminels de guerre lancés contre le peuple algérien.

C’est d’abord sa vision chrétienne des choses qui pousse le comte polonais à dire d’AEK, entrevu lors de la rencontre de la Tafna en juin 1837 qu’il «est pâle, son apparence rappelant le Christ comme il nous est présenté par la tradition», et à parler de la bataille d’Isly en 1844 dans les termes suivants: «Les Marocains se vantaient, il y a peu de temps encore, de la défaite de Don Sebastian (2). Aujourd’hui, la victoire d’Isly efface cette tâche qui pesait sur la Chrétienté.»

Mais l’attitude qui rend notre auteur différent de ses amis français soi-disant favorables à la libération des nationalités opprimées en Europe et néanmoins hostiles aux peuples dominés d’Afrique, c’est celle par laquelle il affirme son idéal de patriote émigré enviant à l’Algérie dans le malheur et à son incomparable dirigeant politique et militaire, la conduite habile et ferme d’une guerre nationale digne de ce nom.

Cependant, tout pénétré qu’il nous paraisse de sa mentalité religieuse, le témoin polonais, à aucun moment, quand il parle de l’Émir, ne donne à son combat pour l’indépendance la moindre motivation islamique telle que les historiens français… l’ont fait accroire (pour porter) un tort manifeste à la lucidité, au génie politique d’un homme comme AEK, un croyant certes, et un Musulman d’une spiritualité, d’une culture et d’un sens de l’action incroyables (pour eux)…

Le très catholique observateur polonais de l’agression coloniale française à partir des années 1830, n’évoque aucun djihad mais insiste, avec beaucoup d’à-propos, sur deux concepts qu’il privilégie quand il parle le l’Émir: ceux de guerre nationale et d’idéal de liberté. Et c’est cette succession de rappels d’une vérité que l’ennemi a tout fait pour taire, qui constitue… la tête de pont d’une vaste trajectoire historique amorcée dès 1830 et traçant sa voie royale et son chemin d’épreuves et de souffrances pour le triomphe de la même idée patriotique jusqu’en 1962.

D’ailleurs l’émigré politique polonais semble le pressentir pour le long terme quand il écrit, un peu dans le style et la vision du monde familiers aux hommes de cette 1ère moitié du 19e s. en Europe, surtout aux révolutionnaires errants et pleins d’amertume mais aussi d’espoir, comme lui: «La nation arabe (entendez: algérienne) ressuscite sous l’action adroite de l’émir AEK. Cette nation tombera peut-être un jour devant une puissance plus forte qu’elle, mais le sentiment d’unité nationale vivra longtemps dans la conscience des Arabes, et ce noble sentiment se réveillera en eux chaque fois qu’un homme de cœur, s’inspirant des actes exemplaires d’AEK, saura lui donner vie…

De nos jours, poursuit l’auteur qui pense inconsciemment peut-être à sa Pologne, humiliée par l’étranger et dans l’impossibilité de combattre, de nos jours, cet homme est l’exemple d’un chef qui reconstruit l’édifice politique de la puissance nationale en réveillant dans son peuple les sentiments d’indépendance depuis longtemps éteints.»

Jamais sous forme de panégyrique (plutôt comme point final à un constat méticuleux de faits de guerre ou de diplomatie), le comte, relatant un peu plus loin les événements majeurs des dernières années de la résistance de l’Émir aux 100.000 soldats français se livrant alors à un génocide répété et à la destruction presque totale de l’Algérie, écrit:

«Il faut reconnaître que le fait de savoir tirer d’une guerre de partisans toutes ses possibilités ne peut être que l’exigence d’un chef très capable. AEK l’était. Son âme indomptable n’est tombée sous aucun coup; son corps infatigable ne s’est arrêté devant aucun obstacle, aucun effort. La trahison de ses proches collaborateurs, hormis ses khalifas dont aucun ne l’a quitté, l’abandon…, la chute de sa puissance, de cette unité nationale reconstruite avec tant de peine – à tout cela l’Émir est indifférent. Il tend vers son but et se consacre au bonheur de tous.»

L’auteur de ces lignes… n’a pas l’enthousiasme facile. Officier et diplomate, émigré politique, homme d’action, il a parcouru le monde, visité les Balkans, dont il fut un des meilleurs spécialistes de son temps, connu l’Égypte, vécu en Europe occidentale et plus particulièrement à Paris en tant qu’attaché militaire au service de Turquie, et, bien sûr, séjourné en Algérie en pleine guerre d’invasion. Dans le long titre de son livre figure d’ailleurs le mot: invasion.

Ne cessant jamais de défendre la cause de la Pologne à laquelle il s’obstinait à intéresser la France, surtout auprès de Napoléon III, le noble Polonais a très bien vu ce que l’expérience de l’Algérie pouvait apporter au mouvement historique des nationalités.

Mais il pouvait encore s’estimer paradoxalement heureux, ce patriote émigré, pour son peuple divisé, opprimé mais non menacé d’extermination comme l’était le peuple algérien impunément, en quelque sorte au nom de hauts principes prônés par la France chez elle en Europe.

Le comte pouvait au moins se consoler, au milieu des épreuves de son pays, de le voir partout rencontrer des amis et des défenseurs, en dehors de l’empire tsariste, au moment où l’Émir, traité de « cheikh bédouin », « d’individu inconnu » et de « résistant aux armes françaises », connaissait pour cela le dédain de la cour beylicale de Tunis, les rigueurs perfides d’une surveillance à son encontre imposée par les Français au sultan du Maroc en 1844 sur la frontière ouest de l’Algérie combattante, et plus tard, quand aura sonné l’heure de l’exil forcé loin de sa patrie, il allait se heurter au refus de Méhémet-Ali de lui offrir un asile en Égypte !

Mais l’officier polonais qui jugeait AEK en toute objectivité ne se retient pas, lui, devant les épreuves surmontées par l’Émir et sa détermination à relancer chaque fois la cause nationale, d’écrire: «Il faut chercher dans l’Antiquité pour trouver un homme comparable à cet Hannibal des temps modernes.»

Observateur lucide, il est, en dépit de ses vives sympathies françaises nourries aux idéaux et utopies révolutionnaires de 1789, sans complaisance quand il s’agit de dépeindre une situation donnée.

«À ses énormes pertes physiques, écrit-il, il faut ajouter les pertes morales considérables que la France a subies par suite de cette guerre nationale (algérienne) persistante et acharnée. La France perd son temps, et l’Algérie, au lieu de s’intégrer dans la famille du conquérant, semble s’en éloigner de plus en plus. Le sang qui a coulé constitue le plus grand obstacle entre le vainqueur et le vaincu. Tout Arabe sait bien qu’il disparaîtra s’il ne recouvre pas sa liberté, et qu’il doit périr sous le joug, bafoué par le vainqueur, ou bien combattre ce dernier.»

Cette dernière phrase résume d’une façon saisissante une expérience doublement vécue par l’auteur au milieu de son peuple, pourtant moins décimé que le nôtre, et parmi les Algériens dont il avait eu tout loisir d’observer le combat tragique pour l’indépendance et la survie. Aussi lance-t-il en une exclamation émue et pleine d’estime admirative, les vérités recueillies comme le fruit de cette expérience qui lui faisait mieux voir les choses et mieux apprécier l’évolution des événements à partir du peuple algérien: «Heureux sera le pays qui, dans une telle situation, trouvera dans son chef un homme aussi extraordinaire que celui qui dirige aujourd’hui les Arabes ! Honneur et hommage à ce soldat de la foi et de l’indépendance nationale…! L’histoire présentera plus tard son nom glorieux à la postérité comme un exemple à suivre…»

Ce cri vient tout de suite après le rappel, pour la énième fois, de l’existence de la « guerre nationale » algérienne, formule qui lui est chère et qu’il fait précéder de l’affirmation prémonitoire suivante: «Mais toujours les Arabes d’Algérie donneront l’exemple de la manière dont il faut lutter pour l’indépendance, et l’exemple d’AEK démontrera comment, avec de faibles forces d’insurgés, l’on peut résister longtemps et efficacement à une armée régulière expérimentée, combative, plus nombreuse, représentant une nation de 35 millions d’âmes et un budget d’un milliard et demi de francs-or.»

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Notes
  1. Cité par M.Lacheref dans son livre Algérie & tiers-monde, Bouchène, Alger1989, pp.19-22.
  2. Don Sébastian, roi du Portugal qui fut battu et tué à la bataille d’Alcazar-Quivir, en 1578, alors qu’il menait une guerre de croisade contre le Maroc

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