Les grandes mutations du contexte arabe et international

Collectif Patrie et Progrès

1 – Le monde actuel est de plus en plus opaque et incertain, de plus en plus violent et dangereux: montée du protectionnisme et du chauvinisme, multiplication des foyers de guerre, effondrement en cascade de structures étatiques, terrorisme, prolifération des mafias de toutes sortes, dérèglement climatique, explosion des flux migratoires, creusement des inégalités sociales …

2 – De fait, ce monde désaxé est en train de changer d’axe. C’est un monde qui se transforme de manière saccadée et brutale, un monde en mutation, en transition, où l’ordre international ancien n’en finit pas de mourir et où l’ordre international nouveau qui lui succédera ne parvient pas encore à s’imposer durablement.

3 – L’ordre ancien peut être défini comme un ordre occidental. C’est un moment de l’histoire, près de cinq siècles, où l’Occident (l’Europe de l’Ouest dans un premier temps, l’Amérique du Nord ensuite) a dominé la planète sans partage. On peut estimer que l’ordre nouveau qui le remplacera sera marqué, lui, par une forme de prépondérance asiatique ou euro-asiatique (Chine, Inde, Russie).

4 – Le domaine arabe et le domaine musulman sont situés sur la ligne de fracture qui sépare ces deux blocs de puissance, l’un déclinant, l’autre en expansion.

Disposant de l’essentiel des ressources en pétrole et en gaz de la planète, les Arabes et les musulmans se trouvent, par conséquent, au cœur de toutes les convoitises.
C’est pourquoi – sans recourir aux pseudos explications religieuses – leurs pays sont devenus depuis plusieurs décennies une sorte de gigantesque zone de tempêtes: l’affrontement pour la suprématie mondiale se déroule en grande partie chez eux. Depuis longtemps chasse-gardée de l’Occident et spécialement des États-Unis, ces pays sont de plus en plus travaillés par les intérêts des géants de l’Est et notamment par la Chine, devenue un partenaire économique essentiel (premier importateur de pétrole).

5 – L’affaiblissement de l’imperium américain se manifeste de nombreuses façons. Il exacerbe d’abord les contradictions entre les différentes composantes du camp atlantique. Vis-à-vis des pays arabes, cet affaiblissement a des répercussions plus radicales encore, dans la mesure où il modifie de fond en comble la structure des relations qui unissaient jusque-là les États-Unis et la région. Deux moments doivent être distingués.
Durant la période où leur domination était incontestable (en gros: la seconde moitié du XX e siècle), ils étaient parvenus à imposer un semblant d’ordre. S’appuyant sur des supports locaux – les régimes arabes à leur solde ainsi qu’Israël, dernier avatar colonial –, leur suprématie était en quelque sorte relayée et entretenue par tous ceux qui bénéficiaient de leur protection. C’est d’ailleurs cette coagulation d’intérêts internes et externes qui donnait alors à l’hégémonie américaine son apparente solidité et sa permanence.

6 – Dans la phase de déclin, ce système hiérarchisé se fissure, avant de se désarticuler. Pour tenter de maintenir une domination désormais menacée dans ses fondements économiques, les États Unis se lancent dans une sorte de fuite en avant militariste. Alors que le rapport des forces global n’est plus à leur avantage, ils s’engagent dans des aventures sur des théâtres d’opérations de plus en plus nombreux, lointains et coûteux, où ils se dispersent et s’épuisent. Pareille stratégie hasardeuse les entraîne mécaniquement à chercher à obtenir l’appui de nouveaux acteurs locaux, dont les intérêts sont souvent opposés à ceux de leurs soutiens traditionnels. Dès lors, c’est toute l’armature des alliances régionales qui s’en trouve déstabilisée et remise en question.

7 – Auparavant, durant leur période de domination quasi exclusive, chaque victoire remportée en un endroit quelconque de l’empire renforçait celui-ci dans son ensemble. A présent, dans la phase de reflux, chaque gain obtenu en un lieu multiplie les pertes en de nombreux autres lieux. Hier facteur d’ordre et de stabilité régionale relative, l’empire américain se transforme aujourd’hui en agent actif de désordre et d’instabilité; il n’apporte plus la «paix» et la «sécurité», mais de plus en plus l’anarchie et la guerre.

8 – L’intervention en Irak de 2003 a représenté le tournant à partir duquel les choses ont basculé. C’est le moment où les Américains ont commencé à perdre leur maîtrise stratégique, autrement dit à perdre le contrôle des conséquences de leurs actes. A première vue, pourtant, l’élimination de Saddam Hussein semblait parfaitement coïncider avec les attentes de leurs alliés traditionnels dans la région. Mais la convergence des intérêts n’a pas duré longtemps.
Le régime baathiste irakien s’appuyait sur la minorité arabe sunnite du pays, au détriment de la majorité arabe chiite et de l’importante communauté kurde. L’intervention militaire lèse évidemment celle-là et favorise celles-ci. L’administration américaine place les chiites à la tête de leur nouveau protectorat, qui prend une forme fédérale, et accorde aux Kurdes la gestion directe des territoires du Nord (le Kurdistan irakien). Ces mesures bouleversent tous les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient.
Elles renforcent l’Iran, qui avait hébergé une bonne partie des anciens opposants chiites irakiens, désormais au pouvoir, et qui consolide ainsi sa stratégie dite de l’arc chiite. Et elles inquiètent considérablement l’Arabie saoudite et Israël, à cause du renforcement de l’Iran, ainsi que la Turquie, laquelle – en butte avec la pression de sa propre population kurde – ne pouvait pas voir d’un bon œil l’installation d’un quasi-Etat kurde sur ses frontières méridionales.
Dans le prolongement de son intervention, l’armée américaine ne se contente pas d’œuvrer à la dislocation de l’état irakien, elle élabore aussi des plans pour le redécoupage de l’ensemble des États du sous-continent, sur la base de critères ethniques et confessionnels, ce que ses officiers de renseignement décrivent comme «les frontières du sang, de la race et de la foi». Cette nouvelle approche est théorisée par les néo-conservateurs de l’équipe Bush Jr à travers la notion de «destruction créatrice», autrement dit à travers une stratégie de généralisation du chaos, qui met en alerte tous les régimes traditionnellement pro-américains. Obama poursuit la même stratégie, en y mettant toutefois plus de retenue au niveau du discours.

Cet épisode se termine par un accord de normalisation des relations avec l’Iran, qui persuade définitivement les régimes-clients de chercher à établir de nouvelles alliances extérieures pour ne plus être totalement à la merci des volte-face des États-Unis. C’est notamment le cas pour l’Arabie saoudite et surtout pour Israël, qui met en place des partenariats militaires avancés avec la Russie et la Chine.
Au total, à la fin des années 2000, la fragilisation des positions américaines au Moyen-Orient est déjà inscrite dans les faits, même si son évidence n’est pas toujours correctement appréciée. L’expédition militaire contre l’Irak visait à affirmer une suprématie exclusive; elle aboutit à miner l’ensemble du système d’alliances et de garanties mutuelles et, par conséquent, tout l’ordre politique régional.

9 – Ce que l’on a appelé le «Printemps arabe» s’inscrit dans ce nouveau contexte, marqué par la crise d’hégémonie américaine et la déstabilisation du système de pouvoir régional. Il est le résultat direct des ruptures qu’elles induisent en même temps qu’un facteur de précipitation des tendances à la désagrégation qu’elles comportent. Les soulèvements commencent par remuer d’immenses espérances. Pendant plusieurs semaines, spécialement en Tunisie et en Égypte, la révolution semble être en marche et capable de faire accéder nos peuples à la démocratie, à l’indépendance et au développement.
Les événements dévient ensuite insidieusement de leur pente et se transforment en luttes violentes entre factions, avant de dégénérer presque partout en guerres civiles, exacerbées par des interventions extérieures – au Bahreïn, en Libye, en Syrie, au Yémen – combinant l’envoi de troupes régulières et de forces terroristes jihadistes suréquipées et surarmées.

10 – Les soulèvements de 2010-2011 ont mobilisé des millions d’hommes et de femmes, ils ont été le témoin d’actes formidables de courage et d’héroïsme, mais ils souffraient tous de graves carences internes, et d’abord de leur caractère essentiellement spontané. Quand ils se déclenchent, les mouvements de masses se révèlent en effet dépourvus de toute structuration politique; ils n’ont ni leaders nationaux pour fixer le cap ni programme explicite. Ils expriment un pur refus radical – le rejet des dictatures existantes –, sans toutefois disposer de perspectives alternatives adéquates en mesure de leur permettre de savoir par quoi remplacer les régimes qu’ils rejettent. En soi, cette première lacune les condamnait immanquablement à l’échec.

11 – Mais ils souffraient d’une autre lacune, qui explique pourquoi l’échec s’est si souvent mué en naufrage. Cette deuxième lacune se rapporte à la nature des forces politiques d’opposition. Ces forces politiques, qui refont surface lorsque l’élan populaire spontané s’essouffle, sortent de longues décennies de répression et de marginalisation. Elles sont morcelées et profondément hostiles les unes aux autres sur le plan idéologique. Il apparaît vite cependant que le bloc partisan le plus consistant est formé par les organisations islamistes d’obédience Frères musulmans.
Étant donné leur référentiel doctrinal, on savait que ces organisations ne portaient aucune volonté de changement social réel et qu’elles restaient étrangères au sentiment d’indépendance nationale. On les savait aussi reliées de multiples façons aux pétromonarchies arabes, notamment en matière de financement. A la faveur des soulèvements, loin de s’estomper, ces différents traits se sont au contraire renforcés. Et c’est sans états d’âme que les mouvements Frères musulmans se sont inscrits à l’intérieur des politiques d’agression décidées par leurs financeurs, devenus leurs donneurs d’ordres. En Libye, en Syrie, au Yémen et à Bahreïn, ils ont été les premiers à appeler et à soutenir l’intervention militaire dans leurs pays respectifs, aussi bien celle des forces armées du CCG (le Conseil de coopération du Golfe) que celle de l’OTAN.

12 – Plus de six ans se sont maintenant écoulés depuis le déclenchement du Printemps arabe. L’évolution des événements permet de distinguer trois moments stratégiques, qui forment autant de paliers dans la dégradation continue de la domination américaine sur la région.

12.1 – Premier moment. Après les soulèvements en Tunisie et en Égypte, les États-Unis pensent qu’ils peuvent encore retourner la situation à leur avantage, en favorisant l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans dans un maximum de pays et en maintenant les nouveaux régimes islamistes sous la tutelle des États du Golfe (et de la Turquie), eux-mêmes gardant la haute main sur l’ensemble de la région grâce à l’influence qu’ils exerçaient sur ces derniers États. Cette première stratégie échoue rapidement. Pour plusieurs motifs. Elle échoue d’abord en raison de l’inconsistance politique des Frères musulmans, qui ne réussissent pas à s’emparer du pouvoir en Libye, au Yémen et en Syrie et ne parviennent pas à s’y maintenir quand ils y accèdent en Tunisie et en Égypte. Elle échoue ensuite en raison des divergences d’intérêts entre les différentes pétromonarchies, qui deviennent flagrantes lors de l’élimination de Morsi, le Qatar soutenant les Frères musulmans, les EAU et l’Arabie saoudite soutenant leurs adversaires.

Elle échoue enfin en raison de l’impuissance des États-Unis à imposer ses propres vues à ces mêmes pétromonarchies. Pour ces différents protagonistes – les USA, le CCG, les Frères musulmans, mais aussi l’OTAN et Israël – la manifestation la plus cinglante de leur échec commun se situe en Syrie, dans la résistance acharnée que le régime El Assad oppose à leurs assauts conjugués.

12.2 – Deuxième moment. Après l’échec de la politique d’appui aux Frères musulmans, les États-Unis et leurs alliés passent à une deuxième formule, d’un immoralisme absolu. Ils optent pour la politique de la terre brûlée, en encourageant une sorte de déferlement à large échelle du terrorisme jihadiste. Daech est littéralement fabriqué de toutes pièces pour servir d’instrument à cette stratégie. Des dizaines de milliers de combattants sont ainsi recrutés, formés, équipés et envoyés sur les différents théâtres d’affrontement. En quelques mois, profitant de l’effondrement ou de l’affaiblissement des structures étatiques, Daech parvient à occuper un espace d’un seul tenant englobant de vastes régions de Syrie et d’Irak. Le jihadisme n’est plus un phénomène itinérant, il se transforme en réalité territorialisée. Malgré sa sauvagerie et ses démonstrations macabres, il semble alors animé par une dynamique d’expansion inarrêtable.
La créature terroriste prospère au-delà des calculs de ses créateurs. Très vite, elle atteint une taille lui permettant de commencer à échapper à ses commanditaires, pour poursuivre ses propres objectifs. Cette autonomisation – une évolution fréquente quand des États constitués s’aventurent à instrumentaliser l’arme de la terreur – représente un danger. Il faut contenir la bête et lui indiquer les lignes à ne pas franchir.
Les États-Unis et leurs alliés portent donc des coups à Daech pour lui rappeler ces limites. Ces coups entraînent des représailles terroristes, qui visent la population civile des États commanditaires (USA, France, Turquie, Arabie saoudite, Grande Bretagne), ce qui pousse à une escalade supplémentaire, et ainsi de suite dans une spirale continue.
Cette politique insensée consistant à utiliser massivement le terrorisme tout en le combattant à la marge va être appliquée durant environ deux ans (2014-2015), sans résultats décisifs, notamment en Syrie – principal but de guerre – où le régime plie mais ne rompt pas.

12.3 – Troisième moment. La dernière phase du retournement stratégique débute en octobre 2015, avec l’intervention directe de la Russie en Syrie. Essentiellement aérienne, l’intervention russe contribue rapidement à desserrer l’étau autour de l’armée syrienne et à renverser le rapport de force militaire au détriment de Daech et des autres milices jihadistes. Exploitant habilement l’inquiétude de l’opinion publique occidentale face aux attentats, elle parvient aussi à contraindre les États Unis et l’OTAN à s’engager à leur tour de façon plus conséquente dans le combat contre le terrorisme. Elle les force ainsi à participer activement à la destruction de la machine infernale qu’ils avaient si complaisamment aidée à construire.
Dès le milieu de l’année 2016, notamment en Syrie et en Irak, la dynamique de la guerre s’inverse. Daech est partout en reflux, sur la défensive. Au prix de batailles sanglantes, l’organisation jihadiste est méthodiquement chassée des zones qu’elle occupe. Il devient évident que le jihadisme territorialisé a désormais son avenir derrière lui. Dans la foulée, à Damas et à Bagdad, le pouvoir central se renforce et se restructure, réduisant à néant les projets de partitions imaginés dans les états-majors de Washington.
Fin 2016, alors que la campagne des présidentielles américaines bat son plein, la position des États-Unis dans la région n’a jamais été aussi affaiblie. Ils n’y tiennent plus qu’un rôle de second plan, celui d’un acteur obligé d’évoluer sur une musique écrite par d’autres que lui.

13 – Contrairement aux théories complotistes, qui voient la main toute-puissante des États-Unis derrière le moindre changement, l’évolution des événements depuis le déclenchement du Printemps indique une érosion continuelle de l’hégémonie américaine dans le monde arabe. Six années durant, les États Unis ont tout essayé pour reprendre la main; ils ont échoué à chaque fois, entraînant avec eux leurs alliés et leurs clients dans la défaite.
La première manifestation de cet échec global, sa manifestation la plus évidente, c’est l’éclatement des divisions dans le camp des vaincus:
Divisions à l’intérieur du bloc atlantique: tensions accrues entre les États-Unis et l’Europe depuis l’élection de Trump; sortie de la Grande-Bretagne de l’UE ; dissensions à l’intérieur de l’OTAN, avec notamment l’alliance à revers conclue entre la Turquie et la Russie en 2016;

Divisions à l’intérieur du CCG, principal quartier général des forces réactionnaires arabes: ces divisions sont allées en s’aggravant depuis 2013, pour atteindre un pic ces dernières semaines avec l’embargo décidé par l’Arabie saoudite et les Émirats contre le Qatar.
La perte d’hégémonie des États Unis est appelée à se poursuivre dans les prochaines années, mais dans des conditions toujours plus contraignantes pour leurs intérêts étant donné la nouvelle distribution des forces dans la région.

14 – Le premier facteur à souligner dans la scène stratégique inédite qui se met en place, c’est l’irruption de la Russie. C’est la première fois que cela se produit depuis 1989 et l’effondrement de l’URSS.
La Russie d’aujourd’hui – et de demain – n’est plus seulement une puissance régionale, en mesure d’imposer sa volonté à son voisinage immédiat, comme par exemple en Ukraine ou en Crimée. En exploitant l’enlisement américain pour intervenir dans le conflit syrien, elle a acquis un statut de puissance globale, dotée d’une capacité d’initiative militaire et diplomatique considérable, puisqu’elle parvient à se rallier simultanément la Turquie et l’Iran, tout en continuant à bénéficier du soutien de la Chine à ses entreprises. Le cavalier seul des États-Unis appartient au passé.

15 – La Turquie a commencé par jouer la carte Frères musulmans puis la carte Daech, en inscrivant son action dans une visée que l’on pourrait qualifier de néo-ottomane: imposer une direction turque à l’ensemble du monde sunnite. Face à l’échec de cette politique et devant les manœuvres de déstabilisation encouragées par ses partenaires occidentaux (la tentative de coup d’état contre Erdogan), Ankara a opéré un rapprochement inattendu avec Moscou. S’il se maintient, ce renversement d’alliance aura des conséquences considérables pour la région, mais aussi pour l’Europe et l’OTAN.

16 – Téhéran a confirmé son nouveau statut de puissance régionale. La victoire contre Daech est, en grande partie, sa victoire, puisque ses alliés en Irak, en Syrie et au Liban n’auraient pas pu vaincre sans son aide. Le renforcement constant de l’Iran ces dernières années a eu un autre effet considérable sur l’équilibre des forces au Moyen-Orient : il a condamné Israël à une forme de paralysie stratégique, en l’obligeant à refréner ses menées agressives à l’extérieur de ses frontières.

17 – Il convient également de mettre en évidence la résilience remarquable des régimes de Damas et de Bagdad. Plus directement que l’Iran, la Syrie et l’Irak sont les grands vainqueurs de la guerre contre Daech. Leurs populations et leurs institutions en sortent plus unies et plus solides.

Les plans de partition des deux pays – un objectif poursuivi sans relâche par Washington et Tel-Aviv depuis des décennies – ne peuvent plus être exécutés. C’est en particulier le cas pour le projet tendant à créer un Etat kurde séparé, englobant tout ou partie des territoires frontaliers reliant la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Turquie. Dans le contexte actuel, pareil projet, qui vise en fait à construire une entité qui ressemblerait à un deuxième Israël – un État organiquement lié à l’Occident et en guerre permanente avec ses voisins – n’a plus aucune chance d’aboutir, même à l’intérieur d’un cadre limité au seul Kurdistan irakien.

18 – Autre élément décisif: la détérioration accélérée des relations entre les membres du CCG, le richissime syndicat des pétromonarchies. Ces dernières années, les dissensions les plus spectaculaires étaient celles qui opposaient régulièrement le Qatar et les Émirats.
Forts de leurs réserves financières et voulant jouer un rôle de pivot à l’échelle de la région arabe toute entière, les deux micros-états (2,6 millions d’habitants au Qatar, dont 80% de résidents étrangers; près de 10 millions aux EAU, dont près de 90% d’étrangers) se sont en quelque sorte dotés de bras politiques pour prolonger leur action hors de leurs frontières, les Qataris en s’appuyant sur les organisations Frères musulmans, les Emiratis en soutenant leurs adversaires. Étant donné la faiblesse de leur assise démographique, leurs querelles actuelles finiront, à terme, par ne plus avoir d’incidences significatives.
L’État le plus important du CCG demeure cependant l’Arabie saoudite (un peu plus de 30 millions d’habitants, dont un tiers de résidents étrangers). Depuis le milieu du siècle dernier, sa géopolitique repose sur quatre piliers fondamentaux:
Maintenir une alliance stratégique avec les États Unis, sur la base de la formule connue: le pétrole en échange de la protection militaire;
S’imposer à la tête du monde musulman, en s’appuyant sur le fait que l’Arabie abrite les lieux saints de l’islam (La Mecque et Médine), en propageant le wahhabisme, doctrine officielle du royaume, et en marginalisant le chiisme;
Affirmer son leadership sur le monde arabe, en distribuant une partie de la rente pétrolière pour s’attirer les faveurs des régimes en place, tout en combattant l’idéologie nationale arabe grâce à la propagation du wahhabisme;
Rester au centre de la politique mondiale du pétrole, en gardant étroitement sous contrôle l’ensemble des pétromonarchies du Golfe.

En 2011, on l’a vu, le premier pilier – l’alliance avec les États-Unis – était déjà passablement fissuré, en raison du début de normalisation des relations avec l’Iran, qui réduisait objectivement l’Arabie saoudite à n’être plus qu’un acteur de second plan. Aujourd’hui, six ans plus tard, c’est l’ensemble de la construction géopolitique du royaume qui est en crise profonde. Du fait de ses accointances avérées avec le terrorisme jihadiste, le wahhabisme est gravement discrédité partout, non seulement en Orient, mais aussi en Occident.
Dans l’islam sunnite, de plus en plus, l’opposition à l’Iran apparaît moins liée à des considérations théologiques que le résultat d’une attitude d’hostilité à «l’axe de la résistance» représenté par ce pays et ses alliés syriens et libanais.
Le leadership «soft» exercé auparavant sur de nombreux régimes arabes bat de l’aile, lui aussi, avec l’effondrement des réserves financières de la monarchie consécutif à la chute du prix du pétrole et à la guerre contre le Yémen. Enfin, au niveau du CCG lui-même, la suprématie des Saoudiens n’est quasiment plus acceptée par personne: ni par les Qataris et les Emiratis, qui affichent leur différence au grand jour; ni par les Koweïtiens et les Omanais qui, tout en étant plus discrets, ne perdent pas une occasion de se démarquer.
Dans ces conditions de recul général, la décision prise par l’Arabie saoudite en mars 2015 d’entrer en guerre contre le Yémen doit être comprise comme une tentative désespérée de reprendre les choses en main et d’abord de rétablir son autorité dans son entourage immédiat. Il s’agit d’une tentative désespérée pour au moins deux raisons. D’abord – et malgré les immenses pertes infligées quotidiennement aux Yéménites –, parce que cette guerre d’agression se soldera inévitablement par une défaite. Ensuite, et plus fondamentalement, parce que l’entrée en guerre entraîne nécessairement le renforcement de l’armée et que ce fait, à lui seul, représente un danger virtuel mortel pour la monarchie actuelle. Jusqu’à présent, celle-ci comptait sur les États Unis pour assurer sa protection et elle se contentait de disposer de forces de sécurité intérieures limitées et réparties entre plusieurs commandements, indépendants les uns des autres.
En s’engageant, pour la première fois, dans un conflit de longue durée hors de ses frontières, elle va obligatoirement donner plus de moyens et de possibilités à son armée et donc laisser se développer un centre de pouvoir potentiellement concurrent, ce qu’elle était toujours parvenue à éviter jusque-là. De ce point de vue, avec l’enlisement inévitable des opérations au Yémen, les choses risquent fort de se précipiter au moment où il s’agira de préciser les responsabilités de la monarchie dans l’échec.
Le régime saoudien est aux abois. Et ce n’est pas la dernière parade stratégique qu’il tente aujourd’hui de mettre en place – officialiser la normalisation des relations avec Israël – qui pourrait l’aider à sortir du piège où il s’est enfermé de lui-même. Même si elle était régulièrement démentie par les Saoudiens, la coopération politique, technique et sécuritaire avec les Israéliens est une réalité documentée depuis de longues années.
Ces derniers temps, sous la pression accrue de Tel-Aviv, qui pense y trouver l’occasion rêvée de se débarrasser de la question palestinienne, de nombreux indices montrent que le monarque actuel, la roi Salman – encouragé en cela par son fils, intronisé dauphin à la suite d’un coup de force qui n’a pas fini d’exacerber les rivalités au sein de la famille royale – est de plus en plus enclin à sauter le pas, à reconnaître de jure l’État sioniste et à établir avec lui une alliance formelle au motif que l’Iran chiite serait la principale menace dans la région, «l’ennemi n°1 commun du judaïsme et du sunnisme»!
Il faut espérer que le monarque saoudien aille jusqu’au bout de cette démarche et qu’il procède rapidement à un échange d’ambassades. S’il devait advenir, ce jour sonnerait le glas de la monarchie et du wahhabisme, mettant ainsi à bas le centre nerveux de la réaction arabe depuis un demi-siècle. Ce jour-là ne serait pas un jour de défaite pour les Palestiniens, mais un jour de grande victoire. Pour eux, et pour nous tous.

19 – Le dernier point à mentionner dans ce rapide survol concerne le Maghreb et particulièrement le Maghreb central: Algérie, Maroc, Tunisie. Malgré la guerre civile qui continue d’endeuiller la Libye, malgré la tension permanente entre Rabat et Alger, malgré les conflits sociaux incessants qui les traversent, ces trois pays ont été relativement épargnés par la vague de désordres et de violences qui a déferlé sur le monde arabe après 2010. On peut estimer que les nouvelles dynamiques aujourd’hui en œuvre dans la région et à l’échelle internationale leur resteront favorables.
Du fait de sa situation géographique comme des vicissitudes de son histoire moderne, le Maghreb est la zone du monde arabe la plus polarisée par la France et par l’Union européenne, avec lesquelles il continue d’entretenir des relations structurellement inégales. Or l’UE – à l’exception notable de l’Allemagne – est depuis longtemps en perte de vitesse sur le plan économique et son statut géopolitique s’est sensiblement dégradé ces derniers temps en raison de son alignement systématique sur la stratégie américaine au Moyen-Orient.

C’est encore plus évident s’agissant de la France, dont on peut dire qu’elle a fait de l’excès de zèle dans l’atlantisme en adoptant des positions en pointe dans les guerres d’agression contre la Libye et la Syrie, dans la politique des sanctions à l’égard de l’Iran, ainsi que dans le soutien inconditionnel à Israël et aux pétromonarchies, allant jusqu’à couvrir les manipulations terroristes de ces dernières.
(On se souvient des paroles de Laurent Fabius en décembre 2012 sur les jihadistes d’An-Nosra, succursale d’Al-Qaïda, «qui font du bon boulot en Syrie».)
Ces différents faits ont profondément abîmé l’image de la France et de l’Europe auprès de l’opinion publique arabe, France et Europe qui doivent faire face aujourd’hui, de surcroît, à un nouveau défi stratégique: la remise en cause de l’alliance privilégiée avec les États-Unis depuis l’élection de Trump, succédant à la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE.
Nul ne sait encore comment les choses évolueront à l’avenir. L’Union européenne peut s’enfoncer plus avant dans les difficultés et les divisions; c’est ce que laissent prévoir les tensions qui se développent avec plusieurs pays de l’Est du continent. Elle peut aussi connaître un sursaut et renforcer à terme sa cohésion et son indépendance; c’est la volonté affichée par la chancelière allemande et le président français récemment élu. Quoi qu’il en soit, une période d’incertitude commence, qui se traduira inévitablement par des réajustements de la politique de Paris et de Bruxelles.
Cette nouvelle donne stratégique peut être mise à profit par les Maghrébins pour rééquilibrer leurs relations avec la France et avec l’Europe. La condition sine qua non d’un tel rééquilibrage, c’est la relance de l’UMA. On ne peut pas traiter sur un pied d’égalité avec un bloc si l’on ne forme pas soi-même un bloc. Nos dirigeants sauront-ils saisir l’opportunité et surmonter leurs différends, qui constituent le premier obstacle à cette relance? Peut-être. Ce qui est certain, en revanche, c’est que les forces économiques et politiques de nos différents pays peuvent faire bouger les lignes en inscrivant le combat pour le Maghreb en tête de leurs programmes et de leurs revendications.
Dans l’immédiat, concernant la crise libyenne, il est essentiel que la recherche d’une solution politique négociée soit menée en étroit partenariat avec Rabat, Alger, Tunis et Le Caire. Les initiatives visant à sortir de ce cadre ou à le supplanter ne peuvent servir ni l’indépendance de la Libye ni celle du Maghreb.

20 – Déclin de la suprématie américaine, retour de la Russie comme acteur global, défaite de Daech et du jihadisme territorialisé, affirmation du rôle de l’Iran, paralysie militaire d’Israël, résilience de l’état en Syrie et en Irak, division du Conseil de coopération du Golfe, affaiblissement considérable de la monarchie saoudite, possibilités nouvelles pour l’intégration maghrébine: toutes ces évolutions, et bien d’autres, ont été soit initiées, soit accélérées par le Printemps arabe. C’est la preuve, s’il en fallait une, que celui-ci procédait d’une authentique poussée révolutionnaire, puisqu’il est parvenu à modifier en profondeur les anciens équilibres de la géopolitique régionale et mondiale.
Les perspectives stratégiques éminemment positives qu’il ouvre désormais resteraient cependant purement virtuelles si nous continuons – comme c’est le cas dans la plupart de nos pays – à ne pas disposer des instruments politiques aptes à traduire ces virtualités en réalités traduites dans les faits.
C’est le principal enseignement que l’on peut tirer du déroulement des événements de 2010-2011. Les soulèvements populaires spontanés – y compris en Tunisie et en Égypte, où ils ont revêtu leur forme la mieux achevée – n’ont trouvé nulle part les organisations politiques en mesure de les encadrer et de les conduire à la victoire, en transformant radicalement les structures de pouvoir et l’organisation de l’économie et de la société.
Créer de telles organisations, tel est aujourd’hui l’objectif prioritaire fixé aux patriotes et aux progressistes. La tâche n’est pas uniquement politique, elle est aussi intellectuelle, puisqu’il faut être capable de construire une nouvelle pensée radicale, sur les décombres d’idéologies ayant fait faillite, élaborées au début du siècle dernier pour les moins anciennes, qui continuent pourtant d’obscurcir la conscience d’une grande partie des élites établies. Ce nouveau radicalisme devra articuler en un tout homogène quatre dimensions essentielles: la question nationale, la question démocratique, la question économique et la question sociale.
Le travail de refondation doit évidemment être accompli séparément pays par pays, les divers mouvements ayant pour obligation de se conformer d’abord aux caractéristiques particulières de leur propre environnement. La politique est ainsi faite, en effet, qu’elle ne peut s’incarner qu’à l’intérieur des frontières de chaque État. Mais les différences objectives de situations ne devront empêcher ni les échanges ni la collaboration, qui nous permettront de nous consolider mutuellement.

21 – Nous venons de traverser une période troublée, commencée dans l’enthousiasme, poursuivie dans la douleur. Cette période s’achève, ou va s’achever. Dans l’intervalle de temps calme qui lui succédera certainement, il faudra mobiliser toute son énergie et son intelligence pour être mieux armé face aux combats à venir. Les révolutions ne se jouent jamais en un seul acte.

Collectif Patrie et Progrès
Tunis, 28 juillet 2017

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