La problématique du chiisme libanais

La problématique du chiisme libanais 800 533 René Naba

La problématique du chiisme libanais
Ou l’Histoire non autorisée de l’armée libanaise.

Une histoire non autorisée n’épouse pas la version officielle propagée envers un sujet, mais conte la véritable histoire sans fard, sans autorisation.


« Je sais aujourd’hui qu’il est dangereux de vivre une vie qui se déroule dans les coulisses de la vie. » – Paul Nizan


https://www.madaniya.info/ consacre un dossier en trois volets sur le Liban sous le mandat du tandem, Joseph Aoun, président de la République, Nawaf Salam, premier ministre, un duo sous la tutelle saoudo-américaine.

Sous la pression conjointe des États-Unis et de l’Arabie saoudite, le gouvernement libanais a souscrit le 7 Août 2025 aux injonctions des nouveaux tuteurs du Liban prévoyant le désarmement du Hezbollah, mais la formation paramilitaire chiite a rejeté cette décision qu’elle considère comme devant aboutir à la confiscation pure et simple de ses armes, de priver le Liban de toute défense crédible envers Israël et de fragiliser les chiites libanais, la communauté majoritaire sur le plan démographique, en la plaçant sous l’arbitraire traditionnel du pouvoir à son égard. Cette épineuse question est loin d’être résolue et pourrait dégénérer en conflit interne en raison des fortes suspicions que porte une fraction de la population libanaise sur l’armée depuis l’indépendance du pays en 1943.


La problématique du chiisme libanais

Les chiites du Liban constituent, numériquement la première communauté par ordre d’importance, mais politiquement, la 3me communauté, lui donnant droit au poste de Président de la chambre des députés, en vertu du pacte national inter libanais conclu, en 1943, sur la répartition confessionnelle du Pouvoir. 3eme communauté, théoriquement en vertu du recensement effectué en 1932.  Le seul recensement officiel, basé sur l’appartenance communautaire, de la population libanaise et réalisé lorsque le «Grand Liban» était sous administration de la France, sur mandat de la Société des Nations. Le recensement de 1932 ne prend en compte que les citoyens libanais résidant au Liban en 1932, excluant les Libanais ayant émigré.

Le recensement de 1932 constitue un totem qui fige la réalité au profit du leadership maronite et conforte les Occidentaux dans leur mainmise sur le Liban. En réalité, les Chiites sont désormais majoritaires au Liban et leur zone de déploiement constitue un atout stratégique pour cette communauté, en ce que leur fief de Beyrouth sud borde l’aéroport international de Beyrouth Khaldé, un des poumons économiques du pays, alors leur principale zone d’implantation démographique est le sud Liban est frontalier d’Israël.

Sur l’équation chiite dans la problématique du jeu des puissances régionales et internationales, cf ces liens

Lors des trente premières années de l’indépendance du Liban, (1943-1973), la communauté chiite était sous la coupe d’une féodalité clanique, inféodée soit à l’Iran, tel Kazem Al Khalil (Tyr), allié du président pro américain Camille Chamoun, soit à la monarchie irakienne, tel Kamel Mroueh, fondateur du journal Al Hayat, subventionné dans un premier temps par M. Fadl Al Jamali, ministre irakien des affaires étrangères, de confession chiite.  D’autres féodaux chiites se sont illustrés dans de stupéfiants trafic, tel Sabri Hamadé, ancien président de l’Assemblée nationale. Mais tous avaient pour point commun leur très forte inclination pro occidentale.

Fait notable: Contrairement à toutes les autres communautés libanaises, les chiites ne disposaient pas, en ces temps-là, de partis politiques à fondement religieux. Les sunnites disposaient de deux partis, les Najjadés d’Adnane Hakim et les Frères Musulmans. Les chrétiens, du parti phalangiste du clan Gemayel, dont la devise constituait tout un programme: Dieu, La Patrie et la Famille…  Un slogan qui résonnait furieusement avec la devise du régime collaborationniste de Vichy avec l’Allemagne nazie. “Dieu, Famille, Patrie”’, la trilogie s‘est finalement traduite par l’instrumentalisation de Dieu et de la Patrie au service de la famille Gemayel.

Les Chiites qui contestaient l’ordre clanique de leur communauté s’engageaient dans des partis pan arabes, tel le nassérisme, ou le Baas dans ses deux variantes, syrienne ou irakienne, voire même le parti communiste.

La mobilisation de la communauté chiite: l’imam Moussa Sadr, le précurseur.

La donne va changer dans la décennie 1970. Le premier qui tentera de mobiliser la communauté chiite en dehors du cénacle traditionnel de la féodalité clanique sera l’Imam Moussa Sadr avec son «Mouvement des déshérités», par référence à la désinvolture avec laquelle le pouvoir libanais traitait le sud-Liban. Mais le magistère de l’Imam Sadr sera de courte durée. Invité en visite officielle en Libye par le Colonel Mouammar Kadhafi, le chef spirituel de la communauté chiite libanaise sera escamoté purement et simplement par les sbires du guide de la révolution libyenne, sans autre forme de procès.

La chute du Chah d’Iran (1079) et la proclamation consécutive de la République islamique iranienne, d’une part, l’éradication de l’OLP de son sanctuaire de Beyrouth, dans la foulée de l’invasion israélienne du Liban (1982), d’autre part, vont insuffler un  souffle nouveau au combat chiite.

Sur fond de normalisation égypto-israélienne (1979), de conflit pour le leadership régional entre deux pays pétroliers musulmans, l’un chiite, l’Iran, l’autre sunnite, l’Irak (1980-1989) et de la montée en puissance du phénomène islamiste tant dans l’Iran des Pasdaran chiites que dans l’Afghanistan des Taliban sunnites, la guerre du Liban a servi de dérivatif à tous les conflits latents de l’Arc de crise, allant de la Corne de l’Afrique à l’Afghanistan, à la faveur de l’instrumentalisation de l’Islam comme arme de combat politique.

Un conflit de substitution visant à canaliser le mécontentement diffus du Monde musulman non contre les États-Unis, le protecteur d’Israël, mais contre l’Union soviétique, au prétexte de l’athéisme de la doctrine marxiste, quand bien même l’URSS était le principal ravitailleur en armes des pays du champ de bataille et des pays de soutien: Égypte, Syrie, Irak, Algérie, Libye, Soudan, Somalie, Sud-Yémen et OLP. Soit au total 9 pays arabes, soit approximativement la moitié des pays de la Ligue arabe.

En vue d’assurer la pérennité d’Israël et des intérêts pétroliers américains, les États-Unis se sont toujours appliqués à découpler, le Golfe arabo-persique, zone de prospérité qu’il lui importait de maintenir sous sa coupe, de la Méditerranée, zone de pénurie rebelle, qui lui importait de neutraliser sous la pression israélienne.

Dans ce contexte, la passivité de l’armée à l’égard des raids successifs israéliens tant contre Beyrouth que contre le sud Liban, sur trente ans, de même que les visées israéliennes sur les fleuves du sud Liban (Litani et Zahrani), de même que la partialité du commandement de l’armée libanaise durant la guerre civile,  ont conduit à l’émergence d’un corps d’auto-défense chiite, se substituant à la vacance du pouvoir d’état, pour la protection de la zone frontière israélo-libanaise.

L’histoire de l’armée libanaise face à Israël n’est pas une succession de glorieux faits d’armes mais un long récit de connivence et de forfaitures en ce que depuis l’indépendance du Liban en 1943, il y a 83 ans, tous les commandants en chef qui se sont succédé à la tête de l’armée, –tous à la notable exception de deux d’entre eux, –le général Émile Lahoud et le général Michel Aoun–, ont considéré l’État Hébreu comme le gros bâton avec lequel il importait de mater la contestation populaire libanaise et par la suite la Résistance palestinienne.

Tandis que l’Islam sunnite désertait le champ de bataille, d’abord avec les traités de paix de l’Égypte (1979) et de la Jordanie (1994) avec Israël, en superposition de la collaboration clandestine du Maroc et des Émirats arabes unis avec l’État Hébreu,  prélude  à la normalisation collective sous la première administration Trump (2020) avec l’officialisation des relations du Maroc, de Bahreïn, des Émirats Unis et du Soudan avec celui qui était jusqu’alors considéré comme l’ennemi officiel du Monde arabe,

l’Islam chiite se substituait à la défaillance sunnite et l’Iran, jadis gendarme américain dans la zone pétrolifère du Golfe,  se muait en fer de lance du combat contre les États Unis, le principal protecteur d’Israël et son principal pourvoyeur en armes.

De 1979 à 1983, l’Iran et ses alliés chiites du Liban vont se livrer à des douloureux coups de boutoir contre les Occidentaux renforçant  considérablement le prestige de ces nouveaux venus sur la scène régionale.

Trois grandes opérations auront un retentissement considérable

  • L’affaire des otages américains de Téhéran
  • L’attentat contre quartiers général des marines au Liban
  • L’attentat contre l’ambassade américaine à Beyrouth

L’affaire des otages américains de Téhéran:  le 4 novembre 1979, près de 400 cents étudiants iraniens prenaient d’assaut l’ambassade américaine de Téhéran et retenaient en otage une cinquante deux diplomates et civils américains. L’élément déclencheur de cette crise est l’hospitalisation le 22 octobre 1979 à New York de l’ancien dirigeant iranien réfugié au Mexique, le Chah Mohamad Reza Pahlévi, en exil à la suite de la révolution iranienne. Pendant 444 jours, ils sont retenus en otage au siège même de l’ambassade.

Le double attentat à Beyrouth contre le quartier général des marines et contre le pc de l’armée française, le drakkar. 299 soldats occidentaux tués.

Les attentats de Beyrouth du 23 octobre 1983 sont deux attentats suicides quasi simultanés qui frappent les contingents américain et français de la Force Multinationale de Beyrouth durant la guerre du Liban.

Les deux attentats sont revendiqués par le Mouvement de la révolution islamique libre puis par l’Organisation du Jihad Islamique. Le premier attentat tue 241 soldats américains, le second 58 parachutistes français ainsi que six Libanais. Le déroulement et les responsables précis des attentats restent inconnus.

L’inversion de la perception entre chiites et sunnites chez les Occidentaux

Dans la décennie 1950-1960, les pays arabes sunnites étaient honnis par l’Occident en raison de la nationalisation du Canal de Suez par Nasser, en 1956, au point que Nasser était considéré comme le « nouveau Hitler des temps modernes», et des guerres d’indépendance en Algérie, Tunisie et Maroc, tandis que l’Iran chiite était magnifiée par la presse occidentale nonobstant la mégalomanie du chah matérialisée par les festivités de Persépolis.….. Au point que la France ira jusqu’à lui proposer la fourniture de combustibles nucléaires dans le cadre du contrat Eurodif, que les Occidentaux lui refusent ostensiblement de nos jours en vertu du principe de non-prolifération.

Sur Persépolis :

https://www.madaniya.info/2022/10/03/persepolis-le-dernier-festin-du-chah-diran/

L’Iran devient alors la bête noire de l’Occident. L’implication de la France aux côtés de l’Irak dans sa guerre contre l’Iran au rang de cobelligérant va déclencher une infernale spirale des otages au Liban, dont la plus illustre victime sera Michel Seurat, le plus brillant de la génération des jeunes chercheurs français.

De rebondissements en rebondissements, d’escalades en escalades, une telle passivité conduira à la constitution du Hezbollah et à sa redoutable riposte asymétrique balistique, faisant de la formation politico militaire chiite l’artisan, en 2000, du retrait israélien du Liban, sans traité de paix, ni négociation, cas unique dans les annales de la guerre contemporain, le propulsant au rang d’un des plus prestigieux mouvements de libération du tiers Monde, à l’égal du FLN vietnamien.

Sur le Hezbollah et son chef charismatique Hassan Nasrallah :

La déconcertante alliance du Hezbollah avec le Général Michel Aoun, chef du Courant Patriotique Libanais

La «déconcertante alliance» du Hezbollah libanais et du général Michel Aoun, chef du Courant Patriotique Libanais, pour reprendre l’expression des analystes occidentaux, apparaît dans cette perspective comme la résultante et la réplique de la «déconcertante attitude» des Occidentaux à l’égard des aspirations du Monde arabe, particulièrement en ce qui concerne la Palestine. Sur le plan interne libanais, elle constitue l’alliance de revers à la «déconcertante alliance» entre les sunnites libanais et les anciens chefs maronites des milices chrétiennes, dont l’office de requiem célébré à la mémoire de Rafic Hariri à l’Église maronite de Paris, dans la semaine qui a suivi l’assassinat du milliardaire libano saoudien, a scellé dans l’ordre symbolique le double ralliement du clan Hariri au «maronitisme politique» et de la frange pro américaine des Maronites à l’Islam Wahhabite, signant par la même le dégagement des sunnites du combat nationaliste, au profit des chiites, set la relégation des maronites au rôle d’appoint de la stratégie saoudienne.

La «déconcertante alliance» Aoun Hezbollah est en fait l’alliance de deux personnalités d’extraction modeste, issues de la banlieue populeuse de Beyrouth, respectivement Haret Hreik pour le chrétien et Bourj Brajneh pour le chiite, deux dirigeants d’envergure nationale.

Une alliance, en tout état de cause, infiniment moins extravagante que l’invraisemblable alliance sulfureuse entre le défenseur du «Foyer chrétien» au Liban, Samir Geagea, à l’aventurisme toujours si mal inspiré, et, les Salafistes wahhabites, les propagateurs zélés du projet de création d’«Émirats islamiques» au Liban et en Syrie, en contradiction avec les intérêts généraux à long terme de la chrétienté.

L’alliance Hezbollah Michel Aoun a brisé stratégiquement le clivage confessionnel islamo chrétien de l’équation libanaise.

Un constat sans équivoque, tiré des enseignements de l’histoire récente, d’une analyse concrète d’une situation concrète: Tous les grands exodes des chrétiens d’Orient auront été consécutifs à des opérations occidentales. Il en été de la création d’Israël qui a produit un fort exode des chrétiens palestiniens (vers la Californie et l’Amérique latine), comme de la guerre civile inter libanaise (guerre dérivative à l’échec américain au Vietnam) qui a provoqué un fort exode des chrétiens libanais vers le Canada, l’Australie, la France et les deux Amériques, comme de l’invasion américaine de l’Irak qui a provoqué un fort exode des chrétiens irakiens (assyro chaldéens).

Comme il en a été auparavant du génocide arménien qui a produit un fort courant d’émigration des arméniens chrétiens vers la France, les États Unis et le Liban, alors que la Turquie non seulement gratifiée par la France du district d’Alexandrette, était hissée au rang de partenaire majeur de l’Occident au sein de l’Otan face au monde arabe et à l’Union soviétique à l’époque de la guerre froide soviéto-américaine (1945-1989).

Au vu de ce bilan, la conclusion s’impose sans appel à savoir que les chrétiens arabes auront toujours été les grands sacrifiés au bénéfice de la stratégie israélo américaine et qu’il importe que leur sort soit désormais scellé dans son ancrage, avec son environnement arabe, tant il est vrai que les chrétiens arabes n’ont pas vocation à devenir une diaspora complémentaire des diasporas dans les pays occidentaux, à titre de vestige d’une civilisation perdue.

Illustration

Ramzi Haïdar/Archives AFP

René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l'information, membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme et de l'Association d'amitié euro-arabe. De 1969 à 1979, il est correspondant tournant au bureau régional de l’Agence France-Presse (AFP) à Beyrouth, où il a notamment couvert la guerre civile jordano-palestinienne, le « septembre noir » de 1970, la nationalisation des installations pétrolières d’Irak et de Libye (1972), une dizaine de coups d’État et de détournements d’avion, ainsi que la guerre du Liban (1975-1990), la 3e guerre israélo-arabe d'octobre 1973, les premières négociations de paix égypto-israéliennes de Mena House Le Caire (1979). De 1979 à 1989, il est responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l'AFP[réf. nécessaire], puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, chargé de l'information, de 1989 à 1995. Auteur de "L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres" (Golias), "Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l'imaginaire français" (Harmattan), "Hariri, de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres (Harmattan), "Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David" (Bachari), "Média et Démocratie, la captation de l'imaginaire un enjeu du XXIme siècle (Golias). Depuis 2013, il est membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme (SIHR), dont le siège est à Genève. Il en est en outre vice-président de l'International Center Against Terrorism (ICALT), Genève; Président de l'association caritative LINA, opérant dans les quartiers Nord de Marseille, et Président d'honneur de 'Car tu y es libre", (Quartier libre), œuvrant pour la promotion sociale et politique des zones péri-urbaines du département des Bouches du Rhône, dans le sud de la France. Depuis 2014, il est consultant à l'Institut international pour la Paix, la Justice et les Droits de l'Homme (IIPJDH) dont le siège est à Genève. Depuis le 1er septembre 2014, il est chargé de la coordination éditoriale du site https://www.madaniya.info et animateur d'une chronique hebdomadaire sur Radio Galère (Marseille), jeudi de 16H-18H.

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