Rassemblement National et Patronat

Rassemblement National et Patronat 1440 960 La Rédaction

https://www.madaniya.info/ soumet à l’attention de ses lecteurs à l’occasion des élections municipales françaises de Mars 2026, un dossier en trois volets portant sur “l’entente cordiale entre l’extrême droite française et les milieux d’affaires”, publié dans Golias Hebdo 887, semaine du 8 au 12 Novembre 2025, avec l’aimable autorisation de la revue https://www.golias-editions.fr/golias-hebdo/


Éditorial: Une bascule historique

Le tempo s’est accéléré comme jamais depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée : jamais depuis la Libération, l’extrême-droite n’a été aussi proche du pouvoir. Jamais depuis la première partie du 20e siècle, elle n’a bénéficié d’autant de complicités et de ralliements. A l’été 2024, la dissolution décidée par le chef de l’État avait pour but, selon l’intéressé même, de donner une majorité au RN, dans l’espoir de lever l’hypothèque pour les futures présidentielles. Si la mobilisation de la gauche a entravé ce scénario, un séisme politique a néanmoins eu lieu: pour la première fois, le barrage républicain n’a été respecté ni par les électeurs de droite ni par les grands patrons.

«En résumé, le patronat est passé, entre 2011 et 2024, d’un barrage républicain fondé sur des principes démocratiques, à un barrage économique en 2012 et 2017, pour finalement adopter une stratégie de barrage anti-NFP en 2024 », note le journaliste et cofondateur de Médiapart, Laurent Mauduit, dans son dernier ouvrage, Collaborations dans lequel il enquête sur les liens que l’extrême-droite et les milieux d’affaires ont renoués.

Ce changement de ligne parmi les dirigeants d’entreprises est sans doute l’élément le plus grave pour notre système politique pluraliste, comme le rappelle Laurent Mauduit, à la suite d’analyses classiques datant des années trente et suivantes (Fascisme et grand capital de Daniel Guérin, Le Pouvoir et l’argent d’Ernest Mandel, plus récemment Les Irresponsables de l’historien Johann Chapoutot).

Pour étayer sa thèse, il puise aussi dans plusieurs travaux de chercheurs qui documentent depuis quelques années cette tectonique des plaques comme La Finance autoritaire de Marlène Benquet et Théo Bourgeron.  « S’il y a une leçon à retenir, c’est que l’extrême-droite ne parvient jamais au pouvoir sans que les milieux d’affaires y consentent, d’une manière ou d’une autre », souligne Laurent Mauduit. Dans l’Italie du début du siècle dernier, ceux qui président aux destinées des grands groupes financiers et industriels repèrent et soutiennent Mussolini dès 1915, avec l’assentiment de Wall Street et de la City.

Ce fut aussi le cas en Allemagne de la fin de la décennie 1920 où ils ont soutenu Hitler avant de profiter de ses politiques. En France aussi, dans une moindre mesure, de nombreux chefs d’entreprise ont financé les ligues d’extrême-droite avant de collaborer avec l’occupant et de soutenir le régime de Vichy.

Entre la presse qui diffuse les idées du RN, la partie de la gauche qui attise la désespérance sociale en conduisant invariablement des politiques d’austérité, la macronie dont les responsables concoctent des lois sur l’immigration destinées à amadouer les électeurs du RN ou la droite dite républicaine qui ne cesse de courir après l’extrême-droite, les responsabilités sont innombrables mais les grands patrons peuvent tout faire basculer.

Enquête sur les liaisons dangereuses entre le patronat et l’extrême-droite

Pierre Lagnel / Golias Hebdo / 01.10.25

De plus en plus de grands patrons sont adeptes du capitalisme libertarien, qui prône une dérégulation totale de l’économie. Ils se rapprochent politiquement de l’extrême-droite, à même d’imposer ce modèle très impopulaire par la violence.

Il y a cinq semaines, Patrick Martin, le président du Medef, a déclaré sur Radio classique, qu’il ne voyait que trois responsables politiques capables de faire face aux enjeux économiques actuels: «Gabriel Attal, Bruno Retailleau et Jordan Bardella.»

La gauche est absente du palmarès, mais pas l’extrême-droite. Ce genre de déclarations se multiplie chez les adhérents du Medef. Journaliste et cofondateur de Médiapart, Laurent Mauduit qui vient de publier Collaborations, une enquête sur les liens que retissent l’extrême-droite et les milieux d’affaires. Dans un entretien à Golias Hebdo, il voit dans la déclaration de Patrick Martin un résumé de l’humeur du moment dans les milieux patronaux.

Fin connaisseur du monde patronal, Laurent Mauduit a décidé de se lancer dans son enquête, il y a un peu plus d’un an, au moment de la dissolution, quand « la plupart des dirigeants patronaux n’ont pas seulement renoncé à faire jouer au barrage républicain, mais ont aussi fait comprendre qu’une victoire de la gauche les inquiétait beaucoup plus et serait bien plus néfaste pour leurs affaires que celle de l’extrême-droite».

Un message reçu cinq sur cinq du côté du Rassemblement national. Le parti de Marine Le Pen a compris que pour accéder au pouvoir il doit passer une alliance avec les grands patrons. C’est pourquoi, on a vu Jordan Bardella abandonner tout le volet présenté comme social du programme de Marine Le Pen à la dernière présidentielle, programme dont il défendait encore les mesures aux européennes, qui ont précipité la décision d’Emmanuel Macron de procéder à la dissolution. Cela fait des années que le RN ne se montre plus ‘‘anti-européen’’, il fait désormais tout pour paraître ‘’pro-business’’ et ne plus faire peur aux plus grandes fortunes.

Objectif réussi, si l’on en juge par les propos de Patrick Martin mais aussi de l’un de ses prédécesseurs à la tête du Medef, Pierre Gattaz, qui a déclaré avoir «plus peur de Mélenchon que de Bardella», dont il juge pourtant le programme économique « nul » (RMC, 08.09.25). Les propositions du RN ne lui plaisent peut-être pas mais il les juge « amendables », contrairement aux positions redistributrices de LFI. Les dirigeants d’entreprises sont orphelins d’Emmanuel Macron. Soutenu parce qu’il pouvait mettre en place un agenda pro-business jusqu’à la caricature, l’ancien ministre de l’Économie a aussi été le candidat des grands patrons parce que ces derniers espéraient que leur poulain apporterait de la stabilité politique en réunissant les électorats socialistes et de la droite, qui étaient en déshérence après les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Mais la brutalité des politiques menées depuis un quart de siècle a fait naître le mouvement des Gilets jaunes. Ce qui a fait douter une partie des chefs d’entreprises de leur choix.

«Les patrons ont rompu les ponts avec Emmanuel Macron lorsqu’il a décidé, à la surprise générale, de dissoudre l’Assemblée, souligne Laurent Mauduit. Ils n’aiment pas l’imprévisibilité et jugent le président trop imprévisible.» L’Élysée a voulu renouer en organisant des dîners, mais plus aucun grand patron ne vient, selon le cofondateur de Médiapart. Les dirigeants d’entreprises préfèrent désormais discuter avec le RN, voire même s’afficher avec lui et à préparer les esprits en le présentant comme un parti acceptable.

Une nouvelle étape du capitalisme

Ces humeurs patronales sont aussi les symptômes d’une réorganisation en profondeur du capitalisme mondial, comme le souligne la chercheuse Marlène Benquet. Après le capitalisme de compromis social des « Trente Glorieuses », puis le capitalisme néolibéral, voici qu’émerge le capitalisme libertarien, qui prône une dérégulation totale de l’économie pour offrir de nouvelles possibilités d’accumulation du capital. Mais un tel projet rencontre une telle résistance dans la population que ses adeptes en viennent à désirer l’arbitraire d’un régime autoritaire, comme au Chili. C’est d’ailleurs un lieu commun des idéologues préférés des grands patrons, comme Friedrich Hayek ou Carl Schmitt (voir l’analyse détaillée, textes à l’appui, qu’en fait Grégoire Chamayou dans La Société ingouvernable).

Ce rapprochement est ainsi fortement influencé par la fascination qu’exercent sur les grands patrons français les plus internationalisés, notamment ceux ayant des filiales aux États-Unis, leurs homologues américains d’extrême-droite proches de Donald Trump, rapporte Laurent Mauduit.

«On a manqué de vigilance face à ce bouillonnement ultra-réactionnaire qui s’est répandu outre-Atlantique dans la Silicon Valley», poursuit Laurent Mauduit.

Auparavant, les magnats de la haute-technologie étaient pensés comme plutôt progressistes sur le plan sociétal et forcément proches des démocrates sur le plan économique; mais ce n’est pas le cas.

Ce changement de perspective est personnalisé par Peter Thiel. Il est l’un des fondateurs de la plate-forme de paiement PayPal, avec comme investisseurs à ses côtés Elon Musk, qu’on ne présente plus. Ils sont tous deux originaires de l’Afrique du Sud de l’apartheid et prônent tous les deux la liberté absolue, totale, qu’ils définissent comme l’absence de toute contrainte, de toute régulation. Cette doctrine libertarienne est totalement incompatible avec la démocratie puisque celle-ci fonctionne avec des régulations nécessaires pour préserver les biens communs.

A tout seigneur, tout honneur, le président du Medef, Patrick Martin, défend ce glissement idéologique venu d’outre-Atlantique, quand il juge que « l’accession de Donald Trump à la Maison Blanche a bien sûr des aspects inquiétants, mais elle nous ouvre les yeux. (…) On comprend vite qu’il s’agit pour nous d’une opportunité: cela peut contribuer à ce que nos dirigeants politiques en France se départissent de leurs penchants naturels à tout réglementer, à tout normer.»

Sur la même longueur d’onde, on trouve Rodolphe Saadé, le patron de la compagnie de transport maritime CMA-CGM, suivi de Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, qui s’est dit ravi du «souffle de liberté» qui balaie l’Amérique de Trump.

Le spectre de la tronçonneuse

Cette Amérique où les réglementations et l’administration sont violemment revues à la baisse plaît aussi à Luc Rémont, le dirigeant d’EDF, à Xavier Niel, le patron de presse et fondateur de l’opérateur télécoms Free, ou encore à Jean-Laurent Bonnafé, le P-DG de BNP Paribas.

Tous ces exemples sont tirés du livre de Laurent Mauduit. Tous ces dirigeants pestent contre «la bureaucratie» ou le «trop d’impôts», reflétant le désir, comme l’indiquait Le Monde, d’une réforme du type de celle confiée à Elon Musk aux États-Unis, qui a coupé à l’aveuglette dans les postes de fonctionnaires.

L’homme le plus riche de France n’est pas en reste. Le 28 janvier 2024, à peine revenu de Washington où il figurait parmi les invités d’honneur à l’investiture de Donald Trump, Bernard Arnault dénonce la «taxe sur le made in France» à laquelle réfléchit alors le gouvernement de François Bayrou et ajoute: «Je reviens des USA et j’ai pu voir le vent d’optimisme qui régnait dans ce pays. Et quand on revient en France, c’est un peu la douche froide.» Bernard Arnault ajoute qu’il «faudrait faire comme aux États-Unis, nommer quelqu’un pour “slasher” un peu la bureaucratie», relève Laurent Mauduit, qui traduit: le patron de LVMH veut lui aussi sabrer dans l’administration. «’homme le plus riche de France ne réclame pas encore la tronçonneuse du président argentin Javier Milei, mais en est déjà au sabre.» La tentation autoritaire est plus forte que jamais.

Entretien

«La question démocratique indiffère désormais les plus grands patrons français»

L’extrême-droite est désormais aux portes du pouvoir et pourrait bien finir par le conquérir si les complicités en sa faveur continuent de croître. Un nouveau secteur s’est dangereusement rapproché: le patronat.

Dans Collaborations (La Découverte, 2025), le vétéran du journalisme économique Laurent Mauduit explore ce rapprochement et le danger que cela représente pour la démocratie.

Propos recueillis par Pierre Lagnel

Quelles menaces fait peser la constitution d’un empire de presse par Vincent Bolloré et par la tombée de la quasi-totalité des titres de presse dans l’escarcelle de quelques milliardaires.

Laurent Mauduit: Avant l’arrivée de Vincent Bolloré dans le secteur des médias, la presse avait déjà, au cours de son histoire, été croquée à plusieurs reprises par des milliardaires.

Mais, jusqu’ici, en France du moins, cela avait toujours été ce qu’on appelle des “concentrations horizontales”, c’est-à-dire qu’un même chef d’entreprises achetait plusieurs journaux pour former un groupe de presse. Robert Hersant en est l’archétype.

Si le groupe Bolloré illustre aujourd’hui la concentration extrême du pouvoir économique et culturel entre les mains de quelques milliardaires, c’est que Vincent Bolloré a procédé à une concentration horizontale qu’il a doublée d’une concentration verticale, c’est-à-dire qu’il a non seulement acheté des médias, mais aussi tous les types d’entreprises, en amont et en aval, qui forment l’environnement de la presse.

Il a racheté des médias comme les chaînes de télévision du groupe Canal+, les magazines du groupe Prisma, qui publie notamment le mensuel Capital, et plus récemment le Journal du dimanche. Ça c’est la partie concentration horizontale.

Pour la concentration verticale, Vincent Bolloré est entré, il y a déjà longtemps, dans le secteur des sociétés de sondages avec l’institut CSA et de la publicité avec Havas. Il a aussi ajouté la première chaîne de points de vente de presse avec Hachette, le plus gros groupe d’édition, qui contrôle – au passage – le plus grand nombre d’éditeurs de manuels scolaires, sans oublier une maison d’édition aussi importante que Fayard.

Cette double concentration a abouti à un véritable oligopole aux ramifications innombrables. Par sa puissance, cet empire médiatique dicte largement l’agenda politique alors même qu’avec la chaîne Cnews, on assiste à l’émergence d’une presse grand public marquée à l’extrême-droite avec des relents fascistes. Il s’agit bel et bien d’un danger qui pèse sur la démocratie.

Comment expliquez-vous l’évolution d’un personnage comme Bolloré, ainsi que du paysage médiatique?

L.M.: Il y a quinze ans, Vincent Bolloré se disait démocrate-chrétien et je suis convaincu qu’il était sincère à l’époque. En avançant dans la vie, il a été convaincu sur le tard par la thèse du “grand remplacement” par l’entremise d’Éric Zemmour, probablement vers 2014, au moment de son rachat de Vivendi, la maison-mère de Canal+.

Tout se passe comme si, en vieillissant, le chef d’entreprise breton s’était convaincu que c’était son dernier combat à livrer.

Avant son virage et la transformation du paysage médiatique, Vincent Bolloré n’avait d’engagement connu que dans Entreprise et cité, un club de dirigeants fondé par Claude Bébéar, le créateur de l’assureur Axa.

Celui-ci a toujours été réputé  membre de l’Opus Dei, mais par définition on n’en sait rien. Le relai de Bébéar à Bolloré dans le monde patronal est significatif: ce type d’ancrage idéologique, quand il existait, a longtemps été tenu à distance du public. Maintenant, les grands patrons ne le cachent plus, c’est un courant qui est pleinement assumé dans leur milieu, contrairement à avant. Cette mutation constitue un danger absolument majeur, une régression telle qu’on ne l’a plus vue depuis le rachat en 1922 du Figaro par le parfumeur François Coty, qui a été à l’époque une passerelle entre la droite et l’extrême-droite et n’a pas hésité à financer, un temps, l’Action française, tout en affichant son admiration pour Mussolini.

La figure de Vincent Bolloré ne peut, sans doute, expliquer à elle seule cette évolution du patronat ?

L.M. : Bien entendu, il s’agit de mouvements de plaques tectoniques au sein de ce milieu, même si certaines figures sont plus visibles que d’autres. Pour ne donner qu’un aperçu, j’ai parlé de François Coty et de la constitution d’un groupe de presse autour du Figaro.

Il est intéressant de noter qu’un siècle plus tard, l’actuel propriétaire du même quotidien, la famille Dassault, évolue dans des cercles voisins de ceux fréquentés par la famille Bolloré. Les deux empires partagent des proximités politiques et leurs trajectoires se sont croisées à plusieurs reprises. Elles pourraient même un jour se confondre si Vincent Bolloré parvenait à ses fins en prenant le contrôle du Figaro.

Un élément à noter est que Vincent Bolloré y retrouverait des journalistes venus d’un secteur de la presse qu’il connaît désormais bien puisque la famille Dassault a fait venir, il y a déjà 20 ans, la petite équipe qui dirigeait, à l’époque, l’hebdomadaire d’extrême-droite Valeurs actuelles.

La famille Dassault l’a bien implantée au sein du Figaro et de ses déclinaisons, avec la nomination de Guillaume Roquette au poste de directeur du Figaro Magazine, et d’Alexis Brézet à la direction du quotidien.

Dans quel état de collusion avec l’extrême-droite avez-vous trouvé le patronat au cours de votre enquête?

L.M.: Quand on lit leur prose, qu’on les interroge, il apparaît que la question démocratique indiffère désormais totalement les plus grands patrons français, à quelques très rares exceptions près. Ce qui n’était pas le cas voici quinze ou vingt ans. Qui se souvient de l’opuscule intitulé «Un piège bleu Marine» publié à l’approche de l’élection présidentielle de 2012 et dont Laurence Parisot, alors présidente du Medef, est l’une des deux autrices ? Certainement pas grand monde car tout a été fait, depuis, pour que cet essai soit effacé des mémoires.

À l’époque déjà, des membres du conseil exécutif du Medef s’empressent d’indiquer que ce texte n’engage pas l’organisation patronale.

Et pourtant, ce livre est un document important : c’est la seule fois, ces dernières années qu’une dirigeante en vue du monde des affaires a dénoncé publiquement et clairement le danger que représente l’extrême-droite, non seulement pour l’économie, mais surtout pour les libertés publiques.

Désormais, on assiste à un paradoxe’: si les patrons du CAC 40 prétendent avoir des responsabilités sociales et environnementales, ils s’exonèrent de toute responsabilité démocratique.

Il faut, à ce titre, cesser de distinguer les rares grands patrons qui affichent leurs convictions d’extrême-droite, comme Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Stérin, de leurs homologues. Ils sont loin d’être isolés. Ils sont tolérés, acceptés et même soutenus par nombre de leurs homologues, en particulier le plus important d’entre eux, Bernard Arnault.

Lors de l’achat du Journal du Dimanche par Vincent Bolloré, de nombreux membres de la rédaction ont tenté d’empêcher cette opération car ils craignaient que leur hebdomadaire ne devienne une version papier de Cnews. Beaucoup d’artistes, d’intellectuels et d’élus les ont soutenus ouvertement. A ce moment, beaucoup de patrons ont pris leurs distances d’avec l’opération et avec Vincent Bolloré, craignant que l’affaire ne nuise à la réputation de leur corporation.

Le plus puissant et le plus riche des patrons français, lui, n’a pas fait défaut : depuis le lancement de la nouvelle formule du Journal du Dimanche sous pavillon Bolloré, avec nombre de journalistes venus de Valeurs actuelles, les publicités vantant les marques du groupe LVMH, propriété de Bernard Arnault, sont présentes de manière, je dirais, très ostentatoire. De même, vous avez des grands patrons qui dînent ouvertement avec Marine Le Pen, comme Henri Proglio, ancien P-DG d’EDF et de Veolia. Cette rencontre a été beaucoup commentée, car elle envoie un message très clair d’acceptation. Mais, d’autres ont eu lieu, plus discrètes et plus nombreuses, au plus haut niveau, notamment au cours du printemps 2024, entre la même Marine Le Pen et le président du Medef, Patrick Martin.

Ce n’est pas la première fois que les patrons paniquent mais pourquoi aujourd’hui alors qu’ils ont transformé toute la société en leur faveur ?

L.M.: L’intransigeance des grands patrons, comme Bernard Arnault dans le débat public, dit beaucoup de ce qu’est devenu le capitalisme français.

En 1936, François de Wendel, qui siégeait à la Banque de France et dirigeait le Comité des forges, l’organisme qui regroupait les plus gros industriels, avait reproché à ses homologues de ne pas assez combattre le Front populaire avant les élections. Mais au moment des grandes grèves, il a soutenu les accords de Matignon afin que les occupations d’usines cessent. Dans les années 70-80, le dirigeant de Force ouvrière d’alors, André Bergeron, allait aux négociations avec le patronat car il estimait qu’il y avait du «grain à moudre». Ce qui signifie qu’un accord était possible sur la base d’une répartition des richesses.

Les accords étaient possibles à l’époque du fordisme car ils étaient, au fond, recherchés aussi par le patronat. Mais on a changé d’époque, progressivement depuis une cinquantaine d’années avec le néolibéralisme où les accords se sont faits de plus en plus rares, à mesure que la puissance des patrons s’affermissait, pour déboucher actuellement sur une phase beaucoup plus radicale, avec la montée en puissance de la doctrine libertarienne, illustrée par Milei et sa tronçonneuse en Argentine.

Aujourd’hui, aucun compromis n’est plus acceptable pour les propriétaires des entreprises qui font jeu égal avec des États.

La morgue affichée par Bernard Arnault contre le concepteur de l’impôt universel de 2 % sur les grandes fortunes Gabriel Zucman illustre cet état d’esprit trumpiste des grands patrons actuels. Le dirigeant de LVMH traite ainsi Gabriel Zucman de «pseudo-économiste» alors que ce dernier est quand même professeur à l’université californienne de Berkeley et, ici, à l’École normale supérieure.

Ces deux institutions figurent parmi les deux plus prestigieuses au monde en matière de recherche et d’enseignement supérieur.

Est-ce que, tout simplement, pour maintenir les privilèges écrasants qu’il a accumulés ces dernières décennies, le patronat ne serait-il pas tenté par un régime autoritaire qui empêcherait une répartition un peu moins inégalitaire des richesses ?

Le constat que je retire de mon enquête ne fait aucun doute : les milieux d’affaires sont bel et bien disposés à collaborer le jour venu avec un gouvernement d’extrême-droite. Quand on dit cela, il faut bien sûr préciser que le patronat n’est pas un bloc homogène, les opinions et les affiliations partisanes en son sein sont très diverses. Il existe toutefois un trait d’union, un plus petit commun dénominateur qui compte peu d’exceptions, c’est la détestation de la gauche, comme toujours.

Revenons à l’époque du Front populaire. Le choc qu’a représenté l’accession au pouvoir de cette force politique a profondément marqué le patronat français, longtemps après la guerre.

C’est ce traumatisme dont a témoigné un jour François Ceyrac, président du CNPF – l’ancêtre du Medef – entre 1972 et 1981: «Dans les milieux que je fréquentais, on était violemment hostile, viscéralement hostile au Front populaire.» De son propre aveu, son grand-père était un «fervent monarchiste», quand lui-même soutenait l’Action française dans sa jeunesse.

Il est significatif que nombre des grandes figures patronales de la seconde partie du 20e siècle, comme Marcel Demonque qui dirigeait le cimentier Lafarge, Pierre Huvelin, dont l’entreprise de pneus a été absorbée par Michelin en 1981, ou Ambroise Roux, le P-DG de la Compagnie générale d’électricité qui assistait chaque 21 janvier à la  messe donnée en mémoire de Louis XVI. Tous étaient en même temps des responsables du CNPF.

Ce rejet de la gauche, dès qu’elle assume un programme de rupture, est un invariant patronal. On le rencontre en 1936, comme en 1968 ou en 1981 et jusqu’à aujourd’hui. Cette détestation de la gauche est arrivée au point où les patrons ont fait tomber le barrage républicain lors des législatives de l’été 2024. Pourtant, le programme de la France insoumise et du Nouveau front populaire n’est en rien révolutionnaire. Il est si sagement réformiste qu’il est moins ambitieux que celui de 1981.

Sur le même thème, cf ce lien :

https://www.lemonde.fr/la-chronique-de-thomas-piketty/article/2025/11/08/thomas-piketty-en-votant-contre-la-taxe-zucman-le-rn-s-est-clairement-affirme-comme-le-parti-des-milliardaires

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Marine Le Pen, alors candidate à la présidentielle pour le Rassemblement national, présente son programme de campagne économique au Medef, à Paris, le 21 février 2022. ERIC PIERMONT/AFP

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