Les ambitions de la Turquie sur la Syrie

La chute de Bachar Al Assad et Alep comme prix de sa participation à la coalition anti Da’ech.

Par Hussein Al Awdat (1) – Journal libanais As Safir (25.10.2014) – Traduction madaniya.info

Beyrouth – Le gouvernement turc a posé plusieurs conditions en réponse à la requête des États Unis en vue de sa participation aux opérations militaires de la coalition internationale contre Da’ech.

Ces six conditions portent notamment sur :

  1. L’aménagement d’une zone de sécurité dans le nord de la Syrie dont la superficie devrait être déterminée d’un commun accord entre la Turquie et ses alliés. Cette zone devrait pouvoir servir de point de transit et de passage des réfugiés syriens de et vers la Turquie.
  2. L’installation dans la zone de sécurité de l’Armée Syrienne Libre (ALS), de camps d’entraînement et de dépôts de munitions, le tout assorti du ferme engagement de former un nombre suffisant de combattants dotés d’un armement correct.
  3. L’installation du gouvernement provisoire et des diverses composantes de l’opposition de manière à constituer un quasi état face à l’actuel état syrien.
  4. Préparer les institutions résidant dans la zone (ALS, gouvernement et composantes de l’opposition) en vue de les substituer à Da’ech pour autant que la coalition parviendra à affaiblir ce groupement en vue de son dégagement de la zone.
  5. Considérer la chute du régime syrien comme devant être la priorité des priorités, notamment si la zone de sécurité était aménagée afin de mettre l’ALS en position de pilonner les forces gouvernementales syriennes.
  6. La Turquie s’engage, en contrepartie, de participer non seulement aux raids aériens mais à une intervention au sol et à contribuer à la chute du régime également, en application d’un accord conclu en 1998 entre Ankara et Damas du temps du président Hafez Al Assad, concédant à la Turquie un droit de site sur le territoire syrien dans sa traque des «terroristes». Cet accord avait été signé après les menaces formulées par la Turquie contre la Syrie lors de son offensive contre le PKK.

Il est clair que les conditions turques représentent une forme déguisée reddition, fruit d’un opportunisme résultant de ses besoins de participer à la coalition. Elles sont disproportionnées par rapport à la prestation qu’Ankara serait en mesure de fournir. Elles ne sont pas directement liées à la guerre contre Da’ech, mais répondent à d’autres préoccupations en ce que la Turquie met à profit la crise syrienne pour satisfaire d’autres ambitions.

Les États Unis n’ont pas souscrit jusqu’à présent aux conditions turques et la Turquie maintient la pression pour qu’ils y souscrivent en ce qu’elle s’est fixée depuis trois ans comme son objectif prioritaire la chute du régime syrien. Elle a saisi l’offre américaine comme une occasion de relancer son projet.

La Turquie a modifié sa position à l’égard de la Syrie à la suite du refus de Damas de consentir à la médiation d’Ankara visant à une réconciliation avec les Frères Musulmans. Depuis le refus de l’offre turque présentée par Reccep Teyyeb Erdogan, le dirigeant néo islamiste turc est devenu un ennemi intime du régime syrien, facilitant le passage des combattants et des extrémistes vers la Syrie, leur fournissant une aide matérielle notamment en armes, ouvrant ses portes tant à l’opposition syrienne qu’aux réfugiés.

Il a paru opportun à la Turquie de reformuler sa requête en la présentant comme la condition à sa participation à la coalition.

Toutefois, il est à rappeler quelques faits pour une meilleure compréhension de la crise syrienne :
  • La Turquie a pris fait et cause pour les Frères Musulmans et souhaite qu’ils se substituent au pouvoir actuel.
  • Elle cherche à mettre en échec les tentatives menées par la Syrie en vue de transférer en Turquie le jeu confessionnel et de tirer profit de la présence sur le sol turc de plusieurs millions d’Alaouites en les incitant à se dresser contre le «Parti de la Justice et du développement», le président Erdogan et sa politique, en semant les germes, toutes minuscules qu’elles soient, dans le tissu social composite turc, interconfessionnel et pluri-ethnique.

Au delà de la cacophonie ambiante, un fait demeure qui mérite d’être souligné: Depuis la chute de l’état ottoman et son retrait de Bilal As Sham, les pays du Levant (Syrie, Liban, Palestine) les divers gouvernements turcs qui se sont succédés au pouvoir, croient fermement, sans l’avouer, qu’Alep est turque.

Sa protestation la plus violente à l’encontre de l’accord Sykes-Picot portant aménagement du Moyen orient en zone d’influence franco britannique a concerné le rattachement d’Alep et de Mossoul, la première à la Syrie et la seconde à l’Irak, en les plaçant hors de la souveraineté de la Turquie.

Les ambitions turques quoique secrètes sont demeurées vivaces tout au long des cent dernières années. Elles éclairent d’un jour nouveau l’insistance de la Turquie à placer le mausolée de Souleymane Chah, – grand père d’Ousmane Ier, fondateur de l’état Ottoman, décédé au XIIIe siècle de l’ère chrétienne -, sous souveraineté turque en plaçant des gardes turcs autour de sa sépulture située en territoire syrien et qui y sont jusqu’à présent. Ce faisant la Turquie veille à transformer cette situation de fait en tête de pont de toute éventuelle intervention.

Les régimes laïcs turcs du XX me siècle ont veillé à préserver ce mausolée ottoman, feignant d’oublier qu’ils étaient à l’origine de la chute de l’Empire ottoman et qu’ils sont hostiles à la sanctification des tombes des ancêtres et de leur entourage, particulièrement lorsqu’il s’agit de personnage de second rang. En dépit de toutes ces préventions, les forces turques continuent de monter la garde autour du mausolée du grand père du fondateur de l’état ottoman.

Il n’est pas exclu qu’Erdogan projette de réclamer Alep ou de l’annexer si l’évolution du conflit de Syrie conduisait à la partition du pays, en complément de l’intronisation des Frères Musulmans au pouvoir pour imposer son hégémonie sur la Syrie.

Les requêtes turques se heurtent à une vive opposition multiforme notamment de l’Iran qui observe avec méfiance les projets turcs en ce qu’ils sont en concurrence avec ses propres projets pour la région.

Le projet turc se heurte en outre à une opposition du côté arabe, notamment en raison du fait qu’Ankara a, tour à tour, attaqué le régime égyptien, critiqué le congrès libyen nouvellement élu, opté pour les Frères Musulmans, offrant l’hospitalité à ceux de ses dirigeants fuyant leur pays, sans parler de son hostilité envers la Syrie.

La politique turque va affaiblir les espoirs placés par les Kurdes quant à l’obtention d’une autonomie des régions kurdes de Turquie avec les conséquences inhérentes à ce genre de frustrations.

Le plus surprenant est l’attitude du pouvoir syrien, qui a adopté dans cette phase une position de spectateur, ignorant ce qui se trame autour de lui et sur son sol, focalisant son attention sur les meilleurs moyens à dégager pour réprimer son peuple et à ancrer son pouvoir, se berçant de l’illusion sur ses chances de victoire militaire…. Comme s’il reprenait à son compte la posture du calife assiégé, lors de l’attaque de l’Irak par les Mongols, répétant comme pour se rassurer «Bagdad me suffit et me jugeront de modeste appétit».

Les assaillants l’ont trouvé trop grande pour lui et l’ont finalement soustraite à son pouvoir.

20141213-photo-auteur-article-ambitions-turquieA propos de l’auteur
  • Hussein Al Awdat: une des figures de l’opposition syrienne indépendante, ce journaliste éditeur, membre fondateur de «La Proclamation de Damas» vit à Damas et se refuse à quitter sa capitale. Ancien directeur de l’Agence Syrienne d’Information (Sana), il a démissionné en 1982 en signe de protestation contre les massacres de Hama. Il est l’auteur notamment des ouvrages suivants: «La femme arabe dans la religion et dans la société», «Les Chrétiens arabes», «La mort et les religions orientales».
Illustration
  • Alep : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Aleppo_old_city_image.jpg
Article : version arabe

Pour aller plus loin

  1. atlassien
    Déc 13, 2014 - 07:26

    Je ne comprends pas cette haine viscérale du gouvernement turc dirigé par Erdogan à l’égard de Bachar El Assad. Peut-il M.Erdogan nous expliquer qu’es-ce qu’il reproche au Président Syrien au point où il veut carrément qu’il tombe.Si c’est une affaire de démocratie et d’alternance au pouvoir qui manque à la Syrie ,que perd la Turquie elle qui a mis en prison et condamné à mort l’opposant Kurde du PKK.

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    • Ash
      Déc 14, 2014 - 02:47

      Il reproche peut-être à Bachar sa répréssion horrible (torture, viols de masse, bombardements et tirs sur les civils….)!!! Quant au PKK, c’est sûrement du aux nombreux assassinats et attentats commis en Turquie. Non?!!

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      • René Naba
        René Naba
        Déc 14, 2014 - 06:56

        Le hasard fait bien les choses. Je vous sers tout frais les dernières informations concernant la Turquie et le fonctionnement de la démocratie selon Erdogan. Vous observerez qu’il est aisé de reprocher à Recep Tayyip Erdoğan ce qu’il reproche à Bachar Al Assad.

        Nul n’a le monopole de l’horreur. Il est plus bénéfique pour vous de vous interroger sur la tolérance dont bénéfice le Turc de la part des occidentaux, alors qu’il est tout aussi autoritaire et autocrate.

        http://www.liberation.fr/monde/2014/12/14/erdogan-muselle-les-journalistes-de-l-opposition_1163418

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