Ces banques françaises qui spéculent sur la faim

Par Eva Lacoste

Avec l’aimable autorisation de Golias.

Les banques françaises comptent dans leurs rangs des centaines d’employés gagnant plus d’un million d’euros par an. Selon les chiffres communiqués à la commission de Bruxelles par trois banques Natixis, BNP PARIBAS et Société Générale, 277 banquiers perçoivent plus d’un million d’euros par an, soit 100 de plus qu’en 2013 et 115 de plus qu’en 2011.

Retour sur des pratiques méconnues de la corporation bancaire.

Malgré les engagements pris, en 2013, des groupes bancaires continuent à spéculer sur le marché des matières premières agricoles via des fonds de placement. Les prix des aliments de base pourraient connaître une augmentation considérable et aggraver leur accès aux populations les plus vulnérables. L’ONG Oxfam France tire à nouveau la sonnette d’alarme dans son rapport de février 2015.

Les banques françaises mènent-elles des activités qui nuisent à la sécurité alimentaire mondiale ? Ont-elles un impact, direct ou indirect, sur le droit à l’alimentation des plus vulnérables ? Dans le cadre de sa campagne « Banques, la faim leur profite bien », lancée en février 2013(1), Oxfam France (2) établissait un classement des groupes bancaires qui proposaient à leurs clients des outils financiers destinés à spéculer sur le prix des matières premières agricoles.

Dans des courriers envoyés au directeur général d’Oxfam France, la BNP Paribas, la Société générale et le Crédit agricole s’étaient engagés à réduire ou à stopper ces activités spéculatives. Qu’en est-il deux ans plus tard ? Les belles promesses ont-elles été tenues ? L’ONG de solidarité internationale récidivait le 23 février 2015, en publiant un nouveau rapport(3).

Activités spéculatives en hausse de 40 %

Le groupe BPCE, issu de la fusion entre la Banque Populaire et la Caisse d’épargne, était la seule banque à n’avoir pas répondu à Oxfam. Le groupe gère toujours, via sa filiale Natixis, un fonds dont le montant total a augmenté de près de 43 % et qui s’élève à 884 millions d’euros. Il était le seul groupe bancaire à ne pas avoir pris d’engagement en 2013 et continue à favoriser la spéculation des matières agricoles avec des sommes de plus en plus importantes. Mais les autres banques ont-elles tenu leurs engagements ?

Durant l’été 2014, les experts de Profundo(4) menaient pour Oxfam des nouvelles investigations sur les banques françaises concernées par la première étude de 2013. D’où il ressort que seul le Crédit Agricole a cessé toute activité spéculative, sans toutefois s’engager dans la durée.
Selon les données de l’ONG, la spéculation des banques françaises sur les produits agricoles s’est accrue globalement de 40 %.

Trois groupes bancaires français -la BNP Paribas, la Société Générale et le groupe Banque Populaire-Caisse d’épargne- offrent toujours à leurs clients la possibilité de spéculer sur les matières premières alimentaires via des fonds de placement.

En 2013, on en comptait dix-huit pour une valeur de 2,6 milliards d’euros. Fin 2014, Oxfam en dénombrait dix-neuf… « Le montant total avoisinerait 3,6 milliards d’euros, signe que les banques françaises continuent à spéculer massivement sur la faim », dénonce Clara Jamart, auteure du rapport et responsable du plaidoyer sécurité alimentaire chez Oxfam France.

Les banques françaises ne sont pas les seuls acteurs à spéculer sur les matières premières. Sont aussi partie prenante les sociétés de gestion indépendantes et les assureurs.

Dans cette dernière catégorie, Oxfam France prend l’exemple d’Axa, sixième gestionnaire mondial d’actifs français, présent dans cinquante-sept pays avec 100 millions de clients : « Les deux branches d’Axa responsables de la gestion d’actifs sont Axa Investment Managers, principalement en Europe, incluant Axa Rosenberg, et Alliance Bernstein, principalement aux Etats-Unis et en Asie. Ces deux entités investissent dans les matières agricoles par le biais d’au moins trois fonds indiciels de matières premières. Cumulés, ils ont une valeur de près de 290 millions d’euros ». Contacté par Oxfam France en janvier 2012, le groupe Axa n’avait pas répondu à une demande de rendez-vous.

Les groupes bancaires français participent sans vergogne au vaste mouvement spéculatif sur les matières premières alimentaires lancé par les grandes banques d’affaires anglo-saxonnes au moment de la crise financière de 2008. Le « plan de sauvetage des banques », pourtant responsables de la crise, n’a pas franchement été une réussite, puisque la plupart des fonds spéculatifs français ont été créés justement après 2008, année où des émeutes de la faim ont touché de nombreux pays.

« La crise alimentaire de 2007-2008 avait mis en lumière un nouveau problème : celui de la hausse rapide et erratique des prix agricoles et alimentaires qui ont globalement augmenté de 83 %, les prix du blé atteignant des records avec une hausse de 83 % sur cette même période », rappelle le rapport d’Oxfam France. Lors de la crise alimentaire de 2010, les prix alimentaires ont brutalement augmenté de 30 %, plongeant au moins 40 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté absolue. Deux ans plus tard, le Sahel était touché par la famine…

Loi bancaire de 2013 : encore des promesses…

Estimée à 600 milliards de dollars dans le monde, dont le tiers investi sur les produits agricoles, cette spéculation a fragilisé les revenus des agriculteurs et l’accès aux biens de première nécessité pour les plus pauvres. Et ce n’est pas un hasard si les trois grands pics de prix sur les marchés agricoles correspondent aux trois crises alimentaires de 2008, 2010 et 2012. « Rapporté au niveau mondial, le problème n’est donc pas un problème de disponibilité des denrées alimentaires, mais un problème d’accessibilité. Trop souvent, les foyers les plus pauvres n’ont tout simplement pas les moyens financiers de se procurer assez de nourriture.»

Le problème risque encore de s‘aggraver dans les années à venir, estime Oxfam. La demande alimentaire va augmenter de 70 % d’ici à 2050, et d’ici 2030, les denrées de base comme le riz, le blé ou le maïs pourraient voir leur prix progresser respectivement de 107 %, 120 % et 177 %. Et si on prend en compte le changement climatique, les prix alimentaires pourraient augmenter encore plus rapidement et aggraver la sécurité alimentaire des populations les plus pauvres.

Les agro carburants constituent un facteur supplémentaire en favorisant l’accaparement des terres dans les pays où les droits fonciers sont peu sécurisés et ne représentent même pas une solution au changement climatique, la plus grande menace sanitaire du XXIe siècle.

Oxfam réitère son opposition aux politiques de soutien aux agro carburants, comme elle l’avait fait dans son rapport de septembre 2012, « Les semences de la faim » : « Si les terres utilisées pour produire les agro carburants nécessaires à la consommation européenne en 2008 avaient été consacrées à la production de blé ou de maïs, elles auraient pu permettre de nourrir 127 millions de personnes pendant une année entière ».

Dans les recommandations qui concluent son dernier rapport de février 2015, Oxfam France continue à demander aux banques « de renoncer à toute activité purement spéculative sur les marchés agricoles et alimentaires, que ces activités soient menées sur fonds propres ou pour compte de tiers, et d’assurer la transparence de leurs activités ».

Mais surtout, le gouvernement français doit prendre ses responsabilités et jouer son rôle de régulateur, insiste Oxfam qui interpelle le ministre des Finances Michel Sapin, en lui demandant de mettre en œuvre les engagements de campagne de François Hollande relatifs à la régulation de la finance : « Il sera mis fin aux produits financiers toxiques qui enrichissent les spéculateurs et menacent l’économie.» (Extrait de l’engagement n° 7).

Mais le gouvernement semble ne marquer aucun empressement dans cette voie… Un an et demi après le vote de la réforme bancaire (19 février 2013) par l’Assemblée nationale, les mesures législatives de transparence et de régulation des marchés dérivés des matières premières agricoles ne sont toujours pas appliquées. Une loi au demeurant minimaliste qui devrait constituer une étape.

Selon les estimations de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation, plus de 800 millions de personnes dans le monde souffraient encore de la faim entre 2012 et 2014, soit une personne sur neuf. La quasi-totalité des affamés se trouvent en Asie, dans le Pacifique, en Amérique latine, aux Caraïbes.

La région du monde la plus touchée est l’Afrique subsaharienne où près de 300 millions de personnes sont touchées par la malnutrition. Lorsque l’alimentation des populations les plus vulnérables n’est pas satisfaisante en termes de quantité, de variété ou de qualité, elle affaiblit les systèmes immunitaires. La malnutrition tue chaque minute environ dix enfants de moins de cinq ans, et plus de 160 millions souffrent de retard de croissance. Lorsque la volatilité des marchés ne garantit pas l’accès à la nourriture, c’est aussi un signe annonciateur d’instabilité et de violences et un frein au développement.

Qui s’en soucie ? Certainement par les Etats de l’Organisation de coopération et de développement, dont « la mission est de promouvoir les politiques qui améliorent le bien-être économique et social partout dans le monde » comme elle l’affirme sur son site. En 2006, leurs agriculteurs et éleveurs recevaient plus de 350 milliards de dollars au titre de subventions à la production et à l’exportation. Avec, comme résultat, la destruction des agricultures vivrières africaines.

À partir des années 1990, sous la pression des néolibéraux et de l’Organisation mondiale du commerce, les marchés des matières premières ont été progressivement déréglementés. Il est temps aujourd’hui que les famines et les guerres ne soient plus considérées comme de simples dommages collatéraux par des financiers avides et sans scrupule, et de mettre un terme à ce que Jean Ziegler qualifie de destruction massive5.

Leurs victimes ne sont pas toujours très loin, lorsqu’on assiste au retour de l’Europe de la faim, avec une montée de la pauvreté et de la précarité y compris en France avec 3,5 millions de personnes qui recourent à un soutien alimentaire, et aussi l’Allemagne, considérée comme un modèle économique par les partisans d’une Europe dérégulée et ouverte à la loi du marché.

Nous laissons la conclusion à Clara Jamart qui nous confiait : « La hausse des denrées alimentaires se fait sentir partout dans le monde, elle touche en priorité les plus pauvres et de plus en plus les classes moyennes. Nous ne sommes pas à l’abri de nouvelles crises alimentaires comme celles de 2008, 2010 et 2012, et comme on n’a pas attaqué les causes structurelles qui en sont les causes, il n’y a pas de raison qu’elles ne se reproduisent pas.»

Références

  1. « Ces banques françaises qui spéculent sur la faim », Oxfam France 12 février 2013.
  2. Oxfam France est membre de la confédération Oxfam, organisation internationale de développement qui mobilise le pouvoir citoyen contre la pauvreté. L’accès à la terre et l’alimentation dans le monde constituent ses deux priorités. www.oxfamfrance.org
  3. « Les banques françaises spéculent-elles toujours sur la faim ?», Oxfam France 23 février 2015.
  4. Profundo est une institution indépendante de recherche et de conseil basée aux Pays-Bas, spécialisée dans l’analyse du fonctionnement du secteur financier et les enjeux de Responsabilité sociale et environnementales des entreprises.
  5. Destruction massive, géopolitique de la faim, Jean Ziegler, éd. Seuil 2011. On reliera avec intérêt son interview dans le Golias Hebdo n° 219 de janvier 2012.

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