Irak/Kurdes : l'effondrement de la rebellion Kurde

Irak/Kurdes : l'effondrement de la rebellion Kurde

Irak/Kurdes : l'effondrement de la rebellion Kurde 938 400 René Naba
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Beyrouth, 25 Mars 1975 (AFP) – Une dizaine de jours après la mise en application de l’accord irako-iranien, lors du sommet pétrolier d’Alger du 6 mars 1975, la défaite prévisible des séparatistes kurdes est en train de tourner à la déroute, estiment les observateurs se fondant sur les informations parvenues à Beyrouth depuis la zone des combats.

Des milliers de Peshmergas (maquisards kurdes) se replient vers l’Iran ou réintègrent leurs foyers dans le Kurdistan irakien. Des dirigeants de la rébellion, tel Salah Youssoufi, membre du politburo du P.D.K. (Parti Démocrate du Kurdistan) et ancien ministre d’état du gouvernement central, font leur ralliement au régime irakien. Selon des informations de diverses sources le vieux chef kurde, le Mollah Moustapha Barzani, abandonné par les siens et privé du soutien de ses alliés, envisage de nouveau, à 70 ans, de prendre le chemin de l’exil.

Cependant, pour de nombreux observateurs, l’effondrement de la rébellion kurde, en dépit de sa soudaineté, n’était pas imprévisible. Il résulte en fait, indique-t-on dans les milieux politiques arabes de Beyrouth, d’un travail de sape entrepris depuis plusieurs années par l’homme fort de l’Irak, le vice-président Saddam Hussein.
Dès son accession au pouvoir, le No 2 du régime baasiste d’Irak s’est attelé au règlement de la question kurde. Il a signé le 11 Mars 1970 avec le général Barzani en personne un accord prévoyant l’autonomie du Kurdistan dans un délai de quatre ans. La promesse sera tenue.

Dans le même temps, il s’est employé, méthodiquement, à priver les séparatistes kurdes de leurs alliés naturels. M. Saddam Hussein a nationalisé en 1972 les intérêts des «monopoles pétroliers», qui auraient pu financer les activités des barzanistes. Dans la même année, il normalise ses relations avec la Turquie, qui bouclera ses frontières au moment de la reprise des hostilités, et conclut un pacte d’amitié avec l’URSS qui, à une certaine époque, avait parrainé le Mollah.

Parallèlement à cette «manœuvre d’encerclement», ajoute-t-on dans ces mêmes milieux, le gouvernement irakien, qui commençait à l’époque à disposer de surplus financiers, se lançait dans un vaste programme de développement du Kurdistan en vue de relever le niveau de vie de ses habitants.
Le 11 Mars 1974, Saddam Hussein tenait sa promesse, proclamant unilatéralement l’autonomie du Kurdistan. Il mettait en place les institutions politiques provinciales et faisait nommer un irakien de souche kurde, M. Taha Mohieddine Maarouf, vice-président de la république irakienne.

Lorsque le Mollah Barzani, poussé dans ses derniers retranchements, se retournera vers le Chah d’Iran qui, aux yeux de nombreux révolutionnaires arabes, fait figure de « gros bâton américain » dans la région du Golfe, il aura perdu son auréole de chef d’un mouvement de libération nationale. Il sera privé de ce fait du soutien des mouvements progressistes arabes.
L’acte final de la reddition kurde s’est joué à Alger le 6 Mars 1975 à l’occasion du sommet pétrolier. Le Chah d’Iran et le vice-président irakien Saddam Hussein, sous les auspices du président algérien Houari Boumédiène, scellaient leur réconciliation en même temps que le sort du mouvement séparatiste kurde.

Beau joueur, le vice-président irakien accordait à l’Iran la moitié du Chatt Al Arab, la voie d’eau débouchant sur le Golfe, mais obtenait en contrepartie le verrouillage de la frontière irako-iranienne.
Bagdad offrait une amnistie générale, mais dans le même temps l’armée irakienne montait à l’assaut des repaires kurdes. Une semaine après, Bagdad suspend ses opérations militaires pour donner le temps aux iraniens d’honorer leurs engagements en convaincant notamment les kurdes de se rendre ou de se réfugier ailleurs.
Selon les officiels irakiens, onze mille kurdes sont retournés dans leurs foyers. Le retour de plusieurs milliers est prévu, mais, selon différentes estimations, la grande majorité des partisans du général Barzani choisira de s’installer en Iran.

Un an après la reprise des hostilités au Kurdistan irakien, la rébellion kurde est en train de mourir d’inanition. Selon des déclarations attribuées par la presse au Mollah, même ses alliés potentiels, notamment les Etats-Unis, soucieux d’améliorer leurs relations avec le Monde arabe, n’ont pas répondu à ses appels angoissés.
Les événements de ces derniers jours semblent bien indiquer que la rébellion de Barzani, privée de soutiens extérieurs- ceux de l’URSS autrefois, celui de l’Iran de manière plus active ces derniers temps- n’a pu tenir tête au gouvernement irakien.

Réactualisation

Cauda : L’accord irako iranien d’Alger, le 6 mars 1975, a constitué l‘un des plus gros succès de la diplomatie algérienne au cours d’une décennie prodigieuse marquée notamment par la propulsion de Yasser Arafat, chef de l’OLP, à la tribune des Nations unies, en novembre 1994, et la promotion d’un nouvel ordre mondial de l’information.
Le Chah d’Iran, cosignataire de l’accord, sera renversé cinq ans plus tard par la révolution khomeyniste, en 1979. L’irakien Saddam Hussein sera carbonisé lui et son pays au terme d’une spirale infernale de violence alimentée par un délire mégalomaniaque qui le conduira à faire la guerre à deux des voisins (Iran et Koweït), déclenchant une riposte occidentale en deux temps (1990, 2003).

Les Kurdes, alliés des Américains dans l’invasion de l’Irak, en 2003, ont obtenu, eux, en guise de gratifications, le poste de Président de la république irakienne dans le nouvel Irak post Saddam, ainsi que l’autonomie de la zone du Kurdistan irakien avec les recettes pétrolières y afférentes de la zone de Kirkouk-Moussol.
Une zone devenue le lieu de coopération privilégiée entre les Kurdes et les anciens alliés de la guerre civile libanaise les milices chrétiennes des forces libanaises et les entreprises israéliennes.

Illustration

Militant PKK (2008). http://commons.wikimedia.org/wiki/File:PKK_Militant.jpg

René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l'information, membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme et de l'Association d'amitié euro-arabe. Auteur de "L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres" (Golias), "Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l'imaginaire français" (Harmattan), "Hariri, de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres (Harmattan), "Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David" (Bachari), "Média et Démocratie, la captation de l'imaginaire un enjeu du XXIme siècle (Golias). Depuis 2013, il est membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme (SIHR), dont le siège est à Genève et de l'Association d'amitié euro-arabe. Depuis 2014, il est consultant à l'Institut International pour la Paix, la Justice et les Droits de l'Homme (IIPJDH) dont le siège est à Genève. Depuis le 1er septembre 2014, il est Directeur du site Madaniya.

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