Du «Bougnoule» au «Petit Négre»: De la permanence d’une culture française de la stigmatisation

Note de la redaction de www.madaniya.info

En prévision de la commémoration du centenaire de l’armistice de la 1re Guerre Mondiale (1914-1918), sur fond de la polémique suscitée par Eric Zemmour sur les «prénoms qui font honte à la France», dans le prolongement de son texte «Bougnoule, sa signification étymologique, son évolution sémantique, sa portée symbolique», cf sur ce lien: https://www.renenaba.com/le-bougnoule-sa-signification-etymologique-son-evolution-semantique-sa-portee-symbolique/,
l’auteur soumet à l’attention de ses lecteurs en guise d’une illustration d’une permanence d’une posture de la stigmaisation des «métèques» en France, l’étude de Laélia Véron, Docteure en langue française, enseignante à l’université du Mans, sur «Le langage petit nègre» afin de compléter son information.

Ci joint un condensé de l’excellente étude de l’universitaire française.

Fin de la note.

Le «Petit-Nègre»: une construction de l’armée coloniale française

par Laélia Véron, Docteure en langue française, enseignante de l’Université du Mans
http://rocbor.net/orthog/LaeliaVe/index.html

On connaît “y a bon banania” et les dessins d’Hergé, mais qu’est-ce que c’est exactement que le #francais “#petitnègre”? Une réalité discursive, un mythe raciste? Pire que ça… (sources en fin de fil)

Le terme apparaît fin du XIXe, et indique une double disqualification: il s’agit de parler français comme un “nègre” (= mal) et comme un “enfant” (=mal).
C’est un rapprochement raciste commun (les noirs sont des enfants).

Dans les dictionnaires, le terme indique d’abord une manière de parler fautive des Noirs des colonies d’Afrique. Peu à peu le terme (dis)qualifie tous les parlers considérés comme “peu évolués”, qu’il s’agisse des Africains ou des Indiens d’Amérique.

Il existe des équivalents dans d’autres langues: le “pequeno portugues” pour l’Angola (portugais pour enfants, avec un jeu de mots raciste “pretogues”, preto= noir); le “Kiche Duits” (allemand de cuisine) en Namibie, etc.
Mais d’où vient ce “petit nègre”? En 1904, Maurice Delafosse, administrateur colonial et linguiste publie un manuel “Le Français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais”. Mais ce n’était pas vraiment un ouvrage descriptif mais prescriptif.

C’est un ouvrage qui ne se base pas vraiment sur comment parlent les tirailleurs sénégalais, mais sur ce que l’auteur imagine de leur niveau maximum de français, bien sûr un niveau simplifié. Il devient l’objet d’un enseignement dans l’armée coloniale ! Bien sûr, c’est un ouvrage raciste, qui méconnaît la complexité et la diversité des langues africaines: “Comment voudrait-on qu’un Noir dont la langue est d’une simplicité rudimentaire (…) s’assimile rapidement un idiome aussi raffiné et illogique que le nôtre ?”

On a donc parlé et appris aux tirailleurs un français tronqué, petit nègre, qui est 1/ raciste 2/ pas du tout plus simple. “toi y en a balayer la chambre” n’est pas plus simple que “balaie la chambre”, pour des raisons idéologiques et politiques.

On sait bien que pour apprendre une langue, il faut corriger la personne. On corrige l’enfant quand il fait des fautes. Là on a fait exprès de pratiquer et d’apprendre un français fautif à des personnes jugées inférieures : un sous-français pour une sous-place.

Exemple de “traduction” du manuel. Français standard : La sentinelle doit se placer pour bien voir et se laisser voir. Français tirailleur : Sentinelle y a besoin chercher bonne place. Ennemi y a pas moyen mirer lui ; Lui y a moyen mirer tout secteur pour lui.

Les tirailleurs se sont vite rendus compte que le français qu’on leur avait appris les ridiculisait. “C’est français seulement pour les tirailleurs” “c’est des mots trouvés par les Européens pour se foutre des Sénégalais” (Lucie Cousturier, Des inconnus chez moi).

Après la 1ère Guerre mondiale, ce français petit nègre n’a plus été enseigné. Il n’a plus désigné un parler réel, mais un mythe largement relayé par les romans coloniaux, les chansons, etc. Le “y a bon” est vraiment un délire des Européens.

Par exemple Le Petit Robert donne en 1939 comme exemple du “petit nègre”, “moi pas vouloir quitter pays”. Or cet exemple ne vient pas d’un énoncé authentique… mais d’une chanson d’Edith Piaf, “Le Voyage du pauvre nègre”, qui met en scène un parler stéréotypé… Eh oui Edith Piaf n’a pas chanté que “Milord”…).

Après la 1ère Guerre Mondiale, on a même publié des lettres fictives de tirailleurs dans un français stéréotypé petit nègre à des fins idéologiques… C’est une manière de traiter les Noirs en ignorants, en grands enfants, de disqualifier leur langue.

C’est une manière aussi d’effacer les Noirs lettrés francophones, alors qu’ils existent bel et bien. Par exemple René Maran, Français noir d’origine guyanaise, qui reçoit en 1921 le prix Goncourt pour son roman “Batouala” qui fait scandale. Sous-titré “Véritable roman nègre” met en scène en système les différentes variétés du français colonial.

Blaise Diagne (Sénégal), premier député africain élu à la Chambre des députés en France, fait peur à tout le monde dès qu’il prend la parole et tacle les fautes de français de ses adversaires députés (retournement de la violence symbolique!).

Mais le “y a bon” a eu des ravages: on ne peut s’en sortir qu’en montrant qu’on maîtrise la langue française. Difficile de revendiquer les langues africaines, difficile surtout de représenter un parler populaire africain, directement associé au “y a bon”.

Il existe peu de retournements du stigmate, d’usages assumés critiques et militants du français tirailleur. On note certaines exceptions, par exemple le film de Ousmane Camara “Camp de Thiaroye”.

Pour résumer, le français petit nègre est donc une construction idéologique et politique raciste. Comme disait Frantz Fanon: “Parler petit-nègre, c’est exprimer cette idée: “Toi, reste où tu es”.”

Pour conclure, les mots de Léopold Sédar Senghor en hommage aux tirailleurs Sénégalais (le magnifique “Poème liminaire”, Hosties noires) “Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.

Une page, de Cécile Van den Avenne toujours, qui présente ce sujet de manière résumée et accessible, à faire tourner: http://archipope.over-blog.com/article-15072288.html

Sur le fameux manuel “Le Français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais” on peut consulter l’analyse de R.S Fogarty, Race and War in France, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2008.

Une archive intéressante, “Des inconnus chez moi”, de Lucie Cousturier, 1920 (L’Harmattan, 2001) témoignage d’une artiste peintre qui a accueilli chez elle, pendant la 1ère Guerre Mondiale, des tirailleurs Sénégalais.

Pour une étude du “petit nègre” en BD (et bien sûr chez Hergé), un article d’A. Costantini, en ligne: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?art_id=207 …, très précis, avec illustrations.

Sur le mythe du “petit nègre” comme bambara simplifié voir M. Houis “Une variété idéologique du français: le “langage tirailleur””, Afrique et langage, n°21, 1984, p. 5-17.

Sur les “romans y a bon”, romans coloniaux, voir Cécile Van den Avenne “Petit-nègre et bambara. La langue de l’indigène dans quelques oeuvres d’écrivains coloniaux en Afrique occidentale française”.

Sur les retournements (limités) du stigmate, toujours Cécile Van den Avenne “Reprise et détournement d’un stéréotype linguistique. Les enjeux coloniaux et postcoloniaux de l’usage du “petit nègre” dans la littérature française” Parodies, pastiches, réécritures, ENS Lyon, 2013.

Voilà c’est fini mais je peux donner d’autres sources si besoin est. Et lisez Senghor!

“Car les poètes chantaient les rêves des clochards sous l’élégance des ponts blancs”.

Pour aller plus loin

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