Décryptage de l’intoxication de Mike Pompéo sur les liens supposés entre le l’Iran et Al Qaida (1/2)

Décryptage de l’intoxication de Mike Pompéo sur les liens supposés entre le l’Iran et Al Qaida (1/2) 1920 1080 René Naba

Décryptage de l’intoxication de Mike Pompéo sur les liens supposés entre le l’Iran et Al Qaida. 1/2

Par René Naba

«La politique étrangère américaine est ignoble car non seulement les États-Unis viennent dans votre pays et tuent tous vos proches, mais ce qui est pire, je trouve, c’est qu’ils reviennent vingt ans plus tard et font un film pour montrer que tuer vos proches a rendu leurs soldats tristes.» Frankie Boyle, humoriste écossais in Hollywood propaganda de Matthew Alford.

Le président Joe Biden a nommé Robert Malley émissaire spécial américain pour l’Iran, mais la nomination du fils de Serge Malley, militant tiers-mondiste et fondateur de la revue Afrique Asie, a suscité un levé de boucliers aussi bien chez les faucons néo conservateurs américains, qu’en Israël, en raison du rôle joué par Robert Malley dans la conclusion de l’accord sur le nucléaire iranien sous l’administration de Barack Obama. Le président Donald Trump avait verrouillé toute possibilité d’accord avec Téhéran en accusant, via son ministre des Affaires étrangères Mike Pompeo, l’Iran d’entretenir des liens avec Al Qaida.

Retour sur cette mystification.

Les accusations de Mike Pompeo

Mike Pompeo, nouveau commentateur de la chaine suprémaciste américaine Fox News et ancien secrétaire d’état américain, a accusé l’Iran d’être le principal suppôt du terrorisme international, et contre toute vraisemblance, d’entretenir, lui, le chef de file du monde chiite, des liens avec Al Qaida, le mouvement intégriste sunnite d’inspiration wahhabite.

Pareille accusation avait été aussi portée contre l’irakien Saddam Hussein, président d’un pays laïc et nationaliste, en butte à l’hostilité des pétromonarchies du Golfe, dont il mena pourtant en leur nom une guerre contre l’Iran (1979-1989), dans une guerre symétrique à la guerre anti soviétique d’Afghanistan.

L’accusation contre l’Irak relevait d’un battage médiatique orchestré par l’administration républicaine de George Bush Jr préludant à la 2me invasion américaine de l’Irak, en 2003.

L’accusation contre l’Iran de l’ancien chef de la CIA, l’organe gestionnaire d’Al Qaida en Afghanistan, a été portée le 10 janvier 2021, à dix jours de la fin du mandat du président Donald Trump.

Destinée à servir d’écran de fumée au vote d’une 2 me procédure de destitution à l’encontre du président factieux américain, elle a servi de justification, à tout le moins de prétexte, à la décision de l’administration sortante républicaine d’intégrer Israël au dispositif de défense régional des États Unis au Moyen-Orient, le CENTCOM (Central Command).

Pour aller plus loin sur ce thème : https://fr.news-front.info/2021/01/15/trump-aurait-demande-dintegrer-israel-au-sein-du-commandement-central-de-larmee-us-pour-le-moyen-orient/

L’accusation contre l’Iran apparaît rétrospectivement comme une opération de diversion destinée à masquer l’alliance de fait scellée à l’automne 2020 entre Israël et les pétromonarchies, dont elle constitue le substrat idéologique.

Bien qu’antinomique, l’association de l’Iran à Al Qaida est destinée à provoquer une résonance particulière dans l’opinion américaine, encore traumatisée par le raid dévastateur du 11 septembre 2001 qui ont bouleversé la marche du monde, annonçant des recompositions majeures sur la scène internationale, notamment la remise en cause de l’ordre mondial instauré par les États-Unis depuis la fin de la guerre froide, l’émergence de l’Islam politique et le début de l’ère des guerres asymétriques.

Doublée par l’incrimination «terroriste» du mouvement rebelle yéménite Houthiste, la mise en cause de l’Iran paraît destinée à compliquer la tâche de l’administration démocrate du président Joe Biden, en confortant l’alignement des États Unis sur les thèses saoudiennes.

Sur ce sujet, cf ce lien : https://www.renenaba.com/manhattan-transfer-au-coeur-du-sanctuaire-americain/

Le témoignage d’Abdel Bari Atwane, un des rares journalistes au Monde à avoir rencontre Oussama Ben laden dans sa cache de Tora Bora (Afghanistan).

Influent journaliste arabe de réputation internationale, M. Atwane est le directeur du site en ligne «Ar Rai Al Yom, fondateur du journal transfrontière arabe «Al Qods al Arabi», racheté depuis lors par le Qatar. Il est surtout l’un des rares journalistes au monde à avoir rencontré Oussama Ben Laden dans sa cache de Tora Bora en Afghanistan avec lequel il a passé trois jours. De sa rencontre avec Oussama Ben Laden, le journaliste palestinien en a tiré un livre «L’Histoire secrète d’Al Qaida», paru en 2006.

A- La genèse du livre

Août 1996. Oussama ben Laden diffuse sa déclaration de « djihad contre les Américains qui occupent la terre des deux lieux saints [la Mecque et Médine] ». En Novembre 1996 à Londres, le journaliste palestinien Abdel Bari Atwan reçoit un appel téléphonique du porte-parole de Ben Laden qui demande à le rencontrer.

Quelques jours plus tard, Atwan se retrouve en Afghanistan, à trois mille mètres d’altitude. C’est là, à Tora Bora, que se cache Ben Laden, dont il va être l’hôte soixante-douze heures durant. Il reste le seul journaliste à avoir passé autant de temps en compagnie du chef fondateur d’Al-Qaïda. De cette longue entrevue, largement complétée par des années de travail et de recueil d’informations auprès des principaux adjoints et proches de Ben Laden, est né ce livre. Atwan y explique en détail de quelle manière Al-Qaïda a su dépasser et transformer les schémas classiques du combat terroriste, jusqu’à devenir insaisissable.

Ce livre a été publié dans 42 langues, dont le français aux éditions Acropole, et le chinois, enregistrant de très fortes ventes au royaume Uni et aux États Unis. C’est donc un connaisseur qui sait de quoi il parle.

B- Ci joint son témoignage:

«Mike Pompeo a soutenu que l’Iran est la nouvelle Afghanistan des combattants d’Al Qaida et que des documents trouvés dans la résidence d’Oussama Ben Laden, chef d’Al Qaida, à Abbottabad, au Pakistan avaient clairement établi l’existence de ces liens.

«Pompéo est un fieffé menteur et un falsificateur en ce qu’il existe une contradiction idéologique et confessionnelle flagrante entre l’Iran chiite et le chef d’Al Qaida de filiation wahhabite.

«A ma connaissance, aucun indice n’est venu certifié à ce jour, la présence du moindre chiite dans les rangs d’Al Qaida, encore moins la participation d’un chiite dans une quelconque opération du mouvement, que cela soit en Afghanistan ou en Afrique, encore moins lors du raid du 11 septembre 2001 contre les symboles de l’hyperpuissance américaine.

«Par contre, il est certain qu’Al Qaida a lancé des nombreuses opérations contre la minorité chiite de Mazar E Sharif, en Afghanistan. De même, le chef de la branche irakienne d’Al Qaida Abou Mouss’ab Al Zarkaoui était derrière toutes opérations toutes les explosions à la voiture piégée qui se sont produites dans ls zones chiites de l’Irak.

«Toutefois, il existe une différence de taille entre des contacts entre Al Qaida et l’Iran et un prétendu soutien à des opérations terroristes. Il est certes vrai que des membres de la famille d’Oussama Ben Laden, (des épouses, ses filles et fils) se sont réfugiés en Iran lors de l’invasion américaine de l’Afghanistan, en octobre 2001. La plupart ont été placés en détention et privés de déplacement.

«L’Iran a accueilli les membres de la famille Ben Laden pour des raisons humanitaires. M. Atwane assure avoir recueilli ces informations d’une fille de Ben Laden qui s’était réfugiée à l’ambassade saoudienne à Kaboul, après s’être échappée de son lieu de détention en Afghanistan. L’ambassade saoudienne avait ensuite assuré son rapatriement en Arabie saoudite.

En ce qui concerne Ahmad Abdallah, aka Abou Maher Al Masri, assassiné par les Israéliens à Téhéran sur instructions des Américains, M. Atwane estime qu’il est «difficile de soutenir qu’il résidait en Iran, alors que l’Afghanistan et le Yémen lui assuraient une plus grande sécurité et une totale liberté de mouvement».

Pour le locuteur arabophone, le témoignage sur ce lien

La fabrication de l’ennemi

La fabrication de l’ennemi est une constante de la polémologie depuis le début de l’humanité en ce que toute conscience (tribale, clanique, nationale) se pose en s’opposant, selon la thèse de Hegel.

De surcroît, dans une phase de basculement géostratégique de la planète avec un probable passage à un monde post occidental consécutif à la montée en puissance de la Chine au rang de première puissance planétaire, son contournement de l’Europe via l’Afrique, les pays occidentaux serrent les rangs en pratiquant l’Omerta sur leurs turpitudes, à la manière d’un clan mafieux.

Un tel mutisme des chancelleries occidentales et des médias y afférents devant cette grosse intoxication s’explique dès lors ainsi tant il est vrai que la fabrication de l’ennemi par sa criminalisation est un procédé habituel de la guerre psychologique et du conditionnement de l’opinion. Généralement du fait occidental en raison du monopole du récit médiatique exercé par l’Occident pendant six siècles, comme en témoigne l’énumération suivante:

  1. Primo: Les États-Unis et l´Union européenne, c’est à dire le bloc atlantiste, contrôlent 90% de l´information de la planète et sur les 300 principales agences de presse, 144 ont leur siège aux États-Unis, 80 en Europe et 49 au Japon. Les pays pauvres, où vit 75% de l´humanité, possèdent 30% des médias du monde.
  2. Deuxio: Israël représente le 3me pays par ordre d’importance en termes de couverture médiatique, en unité de bruit médiatique (UBM), derrière les États-Unis (300 millions d’habitants) et la Chine (1,5 milliards d’habitants). Malgré les conditions de sa naissance controversée, Israël a réussi à occuper le devant de la scène médiatique, captant constamment l’attention de l’opinion occidentale, réussissant le tour de force de placer sur la défensive tous ses contradicteurs.
    Les Européens, naturellement, assignés à un complexe de culpabilité éternel du fait du génocide hitlérien; les Américains, par instrumentalisation d’un important groupe de pression pro israélien animé d’une volonté de domination hégémonique sur la zone pétrolifère du Moyen orient;
    Le Monde arabe, enfin, par son indigence à maîtriser les techniques de communication de la guerre psychologique moderne, doublée d’un défaut d’un argumentaire accessible à l‘opinion occidentale.
  3. Tertio: Toutes les grands chaînes transfrontières arabes sont, toutes, adossées à des bases militaires atlantistes: Al Jazeera à la base du Centcom à Doha, la saoudienne Al Arabia de Doubaï, à la base aéronavale française d’Abou Dhabi.

Plus concrètement, ce mutisme pourrait s’expliquer par la complicité des Européens, d’une manière générale des pays de l’OTAN à l’instrumentalisation du terrorisme islamique dans l’implosion du bloc soviétique, dans un premier temps, dans la déstructuration du Monde arabe, particulièrement les pays à structure républicaine, dans la séquence dite du «printemps arabe».

L‘Europe base arrière aux «combattants de la Liberté» de l’époque afghane.

A la faveur du boom pétrolier, l’Europe a été le principal refuge des dirigeants islamistes désignés depuis à la vindicte publique, réussissant même le tour de force d’abriter davantage de dirigeants islamistes que l’ensemble des pays arabes réunis.
Soixante dirigeants islamistes résidaient en Europe occidentale depuis la guerre anti soviétique d’Afghanistan, dans la décennie 1980, où les djihadistes étaient gratifiés du titre de « combattants de la liberté » par le fourbe du Panshir, Bernard Henry Lévy, l’interlocuteur virtuel du Lion du Panshir, le commandant Massoud Shah. Quinze d’entre eux disposaient du statut de «réfugié politique», dans la plupart des pays européens, Royaume Uni, Allemagne, Suisse, Norvège, Danemark.

A- Londres, capitale mondiale de l’Islam contestataire et plate-forme du déploiement médiatique international saoudien (1), comptait parmi ses hôtes les principaux opposants islamistes

Tels que Rached Ghannouchi (Tunisie-An Nahda), Kamar Eddine Katbane (Algérie-vice-président du comité du FIS algérien (Front Islamique du Salut), Ali Sadreddine Bayanouni (Syrie), contrôleur général des Frères musulmans de Syrie, Azzam At Tamimi (Palestine), membre du commandement de l’ombre du Hamas, la branche palestinienne de la confrérie, ainsi qu’ Abou Moussa’b As Soury (Syrie), alias Moustapha Abdel Kader Sitt Mariam), théoricien des «loups solitaires» et Abou Farès, nom de guerre de l’algérien Farouk Daniche.
Londres abritait en outre la rédaction de la revue «Al Ansar», périodique djihadiste salafiste, édité dans la capitale britannique avec une domiciliation en Suède chez Abdel Karim Daniche, bénéficiant du titre de réfugié politique.

Londres était en outre la plate-forme stratégique du déploiement médiatique international du Royaume Wahhabite qui y avait entreposé l’essentiel de sa force de frappe : Une chaîne transfrontalière MBC (Middle East Broadcasting Center), deux radios à diffusion transcontinentale MBC FM et la radio communautaire britannique SPECTRUM, ainsi que cinq publications dont deux fleurons de la presse trans arabe «Al Hayat» et «Al Charq Al Awsat».

B- La ventilation des autres réfugiés politiques célèbres

L’Allemagne a figuré en deuxième position, avec deux exilés de marque: Issam Al Attar, chef des Frères Musulmans de Syrie, et Saïd Ramadan (Égypte), gendre d’Hassan Al Banna, le fondateur de la confrérie. Exilé à Aix la Chapelle, Isssam Al Attar exerçait son magistère européen depuis la «Maison de l’Islam» de Francfort, en liaison avec le Centre Islamique de Genève.
Quant à Saïd Ramadan, en précurseur, il avait fondé, en 1961, avec le soutien du futur Roi Faysal d’Arabie, le «Centre Islamique de Genève» et pris la tête d’un organisme islamique de Munich: Le «Islmische Gemeinschaft in Deutchland» chargé de recycler les transfuges musulmans de l’Armée rouge. Sous sa férule, ses partisans ont joué un rôle important dans la fondation en 1962 de la Ligue Islamique Mondiale, la structure parallèle à fondement religieux mise sur pied par l’Arabie saoudite pour contrecarrer l’influence de la diplomatie nassérienne via la Ligue Arabe et de l’Université d’Al Azhar, la plus prestigieuse université religieuse du Monde musulman.

Sur ce thème, ce lien : https://www.madaniya.info/2018/02/02/europe-islam-djihad-pour-une-poignee-de-petrodollars-l-europe-a-vendu-son-ame-1-2/

Illustration

US Secretary of State Mike Pompeo alleges that Iran is the new ‘home base’ for al-Qaida, during a news conference at the National Press Club in Washington, D.C. on Jan. 12, 2021. (Andrew Harnik/POOL/AFP via Getty Images)

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René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l'information, membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme et de l'Association d'amitié euro-arabe. Auteur de "L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres" (Golias), "Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l'imaginaire français" (Harmattan), "Hariri, de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres (Harmattan), "Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David" (Bachari), "Média et Démocratie, la captation de l'imaginaire un enjeu du XXIme siècle (Golias). Depuis 2013, il est membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme (SIHR), dont le siège est à Genève et de l'Association d'amitié euro-arabe. Depuis 2014, il est consultant à l'Institut International pour la Paix, la Justice et les Droits de l'Homme (IIPJDH) dont le siège est à Genève. Editorialiste Radio Galère 88.4 FM Marseille Emissions Harragas, tous les jeudis 16-16H30, émission briseuse de tabous. Depuis le 1er septembre 2014, il est Directeur du site Madaniya.

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