Les déambulations d’un mystificateur libanais au sein de la classe dirigeante libanaise, indice de la cupidité et de la servilité de l’élite libanaise.
Un libanais campant la personnalité fictive d’un prince saoudien a abusé de la confiance de personnalités libanaises aussi bien des politiciens que des banquiers, deux professions pourtant rompues à la manœuvre, intervenant même dans la réélection du Mufti de la République libanaise, Cheikh Abdel Latif Dériane, un poste traditionnellement dévolu aux sunnites, de même que dans la nomination du premier ministre Nawaf Salam.
La mystification a révélé, par contrecoups, la cupidité, la servilité et la naïveté crédule de la classe dirigeante libanaise, de même que son appétence pour les ingérences étrangères.
Le récit de cette escroquerie est narré par le quotidien libanais Al Akhbar dans un dossier en deux volets en date du 6 et 7 janvier 2026, dont les liens sont mentionnés en fin de texte.
Mettant à profit le vide provoqué au sein de la communauté sunnite libanaise par l’éviction de la vie politique libanaise de l’ancien premier ministre, Saad Hariri, pour se poser en « parrain » de la communauté, devenant le gouverneur occulte du Liban, parallèlement aux instances étatiques. Au point que le malfaiteur disposait du pouvoir décisionnaire dans le fonctionnement de la plus haute institution religieuse sunnite Dar El Fatwa, ainsi que sur l’instance judiciaire y afférente.
Au-delà des sunnites, ce simulateur a eu l’outrecuidance de s’ingérer dans les consultations parlementaires visant à la désignation d’un premier ministre, soufflant le nom de Nawaf Salam, comme étant le candidat des Saoudiens.
Mieux des personnalités de premier plan, –réputés pour être de vieux pensionnaires du marigot politique, de surcroît en contact régulier avec l’ambassade d’Arabie saoudite au Liban pour solliciter ses consignes–, telles l’ancien premier ministre Fouad Siniora, le député de Beyrouth Fouad Makhzoumi, aspirant à la primature, et, chose surprenante, le chef des forces libanaises, Samir Geagea, ont été tous les trois floués par ce filou, suscitant l’ire de l’ambassade.
- Sur Samir Geagea, cf ce lien
https://www.madaniya.info/2025/02/09/samir-geagea-le-chef-des-forces-libanaises-un-parfait-zombie-criminogene/ - Sur Fouad Siniora, ce lien
https://www.madaniya.info/2018/02/19/fouad-siniora-le-gouverneur-de-lombre-du-clan-saoudo-americain-au-liban/
Le stratagème
Le stratagème était imparable: Pour gagner en crédibilité, le simulateur, un quidam impécunieux répondant au nom de Moustapha Housbane, s’était affublé du nom d’Abou Omar et s’adressait à ses proies avec l’accent des bédouins de la Péninsule arabique qu’il maîtrisait à merveille. Luxe de précaution, il agissait pour le compte de son employeur qui le rémunérait, Cheikh Khaldoun Aramit.
Abou Omar est ainsi intervenu auprès d’un ancien premier ministre pour favoriser la nomination d’un proche à la tête d’un service dé sécurité du Liban, éliminant ses concurrents. Cette dernière ingérence a conduit le pouvoir saoudien à entreprendre des démarches pressantes auprès du pouvoir libanais pour préserver les services de renseignements de l’armée de toute ingérence et prévenir toute interférence dans ses investigations.
Le secteur bancaire
Abou Omar a réussi à contourner le gel des avoirs qui frappe les déposants libanais depuis la crise du système bancaire qui frappe le pays depuis 2020. Ce filou a réussi à débloquer les avoirs de son employeur, Cheikh Khaldoun Oureimit, en sollicitant directement l’intervention du président de l’association des banques libanaises, M. Samir Sfeir. Au terme d’une longue conversation émaillée de flatteries, il a fait fait valoir au banquier que ces fonds appartenaient à une association caritative « l’Association pour le développement et la sensibilisation des familles», un organisme présidé en fait par la propre épouse de Cheikh Aramit, le manipulateur.
Illustration de la fable de Jean de La Fontaine « Le corbeau et le renard », selon laquelle « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute », Abou Omar a ainsi obtenu la libération des fonds de cette association alors que la totalité des déposants libanais demeurent privés de leur accès à leur compte bancaire.
Abou Omar a cherché à évincer des hauts fonctionnaires du cabinet du premier ministre au motif qu’ils s’opposaient à l’attribution d’une cargaison de plomb entreposée au port de Beyrouth. Curieusement, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, le propre fils d’Abou Omar a finalement emporté l’appel d’offres, suscitant des interrogations sur la transparence de la procédure observée par la commission d’attribution des appels d’offre, et, accessoirement, sur l’influence que pouvait sur elle exercer Abou Omar.
La lenteur de la réaction saoudienne face au scandale
Devant l’ampleur du scandale, des personnalités politiques sont intervenues pour étouffer l’affaire en ce que les révélations qui en auraient découlé auraient posé la question de la crédibilité des personnes concernées, nonobstant leur crédulité. Mais l’Arabie saoudite a exercé de fortes pressions afin que cette affaire ne soit pas enterrée.
La question qui se pose toutefois est de savoir pourquoi le royaume saoudien a tant tardé à réagir aux agissements de ce malfaiteur. La réponse la plus vraisemblable de ce retard est imputable à la bureaucratie saoudienne.
Il n’est pas indifférent de noter, toutefois, est que le secrétaire général du Conseil des ministres saoudien, Nizar Ben Salmane Al Alloul, a été relevé de ses fonctions et ses attributions confiées au Prince Yazid Ben Farhane, en charge du dossier libanais. Ce transfert de compétence a posé la question de savoir si Abou Omar n’était pas en fait une marionnette aux mains de l’ancien secrétaire général du Conseil des ministres saoudien Nizar Ben Salmane Al Alloul.
Le fait intrigant est qu’Abou Omar disposait des mécanismes lui permettant de décrypter les codes secrets saoudiens. Ce qui a été le cas lors de la désignation de Nawaf Salam au poste de premier ministre.
Pour le locuteur arabophone, cf ces liens :
Les alliés de l’Arabie saoudite en difficulté
Fouad Makhzoumi et Fouad Siniora, possible dommage collatéraux du mystificateur.
L’affaire du mystificateur a finalement été déférée devant la justice, mais ce développement judiciaire n’a pas pour autant calmé la fureur des Saoudiens.
Circonstance aggravante, cette mystification est intervenue alors que le Liban se trouve à la veille d’élections législatives. Bon nombre de députés en poste avaient sollicité l’avis du falsificateur quant à l’opportunité de leur candidature, corrélativement à un possible soutien saoudien à leur engagement dans la campagne électorale.
Leur inquiétude est grande: L’ambassadeur d’Arabie saoudite à Beyrouth, Walid Al Boukhary, furieux, a, en effet, assuré que tous ceux qui se sont laissés berner par Abou Omar, seront privés du soutien saoudien, sanction de leur inconsistance politique.
L’ambassadeur envisagerait même de favoriser l’émergence d’une nouvelle génération politique sunnite à la faveur des prochaines élections législatives.
Le Royaume saoudien est particulièrement consterné du fait que des personnalités aussi expérimentées dans la vie politique que l’ancien premier ministre Fouad Siniora et Samir Geagea, le chef des forces libanaises, aient pu être ainsi aussi facilement abusées.
Circonstance aggravante: ni Fouad Siniora, pas plus que Fouad Makhzoumi, candidat à la primature, n’ont jugé bon d’alerter l’ambassade saoudienne sur le cas d’Abou Omar.
La colère des Saoudiens à l’égard de Fouad Makhzoumi est d’autant plus grande que ce politicien a lui-même fourni à Abou Omar, la puce de son numéro britannique.
((NDLR: la puce concentre un circuit intégré, chargé de traiter et de contrôler les différentes fonction du téléphone, des appels, aux messages, à la connexion internet.))
Mais l’ancienne directrice de l’Agence nationale d’information (ANI), Laure Sleimane, a intercédé en faveur de M. Makhzoumi auprès de l’ambassade saoudienne plaidant la clémence du royaume à l‘égard d’une personnalité qui se considère comme possible premier ministrable.
Toutefois la colère saoudienne a épargné Dar El Fatwa en ce que le Royaume chef de file du monde musulman ne souhaite pas manifester la moindre irritation à l’égard de l’instance religieuse sunnite suprême au Liban, soucieux de ménager la plus haute autorité religieuse sunnite libanaise.
Ah la cupidité et la servilité d’une large fraction de la classe politique libanaise,y compris les souverainistes, leurs fonds de commerce, tels Samir Geagea et Fouad Siniora, qui pratiquent la reptation au premier claquement du doigt de l’étranger.
Le procureur général près la Cour d’Appel de Beyrouth a finalement saisi la justice, le 12 janvier 2026, d’une plainte à l’encontre des trois malfaiteurs, le commanditaire Khaldoun Oureimit et son fils Mohammad, ainsi que contre le présumé Abou Omar.
Les chefs d’accusation incluent notamment l’escroquerie, l’usurpation d’identité, l’extorsion, le faux témoignage et l’atteinte aux relations entre le Liban et l’Arabie saoudite.