La transition politique en Syrie: une singularité dans le domaine de la transitologie.

Contribution à la transitologie en Syrie.

Note de la redaction: La Transitologie est l’étude du processus de changement d’un régime politique à un autre, notamment d’un régime autoritaire vers un régime démocratique. Cette discipline a pris un essor particulier dans la décennie 1980 autour de travaux académiques tels que ceux présentés par Guillermo O’Donnell et Philippe C. Schmitter, co-auteurs de l’ouvrage”Transitions from Authoritarian Rule: Tentative Conclusions About Uncertain Democracies” (1986), ainsi que par Gary Brent Madison (GB Madison) dans son remarquable ouvrage «The Logic of Liberty» Greenwood Press 1986. Fin de la note.

Entre prétextes et contradictions

La transition politique en Syrie constitue un cas particulier. Nullement comparable au processus de changement de régime qui s’est produit en Europe de l’EST, dans la décennie 1990, dans la foulée de la chute du Mur de Berlin, ni non plus comparable au schéma sud américain où les dictatures latino américaines ont succombé sous l’effet des protestations populaires.

Cauda: En Europe de l’EST, le processus de changement des démocraties populaires pro-soviétiques vers des démocraties libérales pro américaines a été amplifié par la politique de «Regime Change» initiée par les néo conservateurs américains, en tandem avec des ONG financées par des entreprises américaines, agissant en tant qu’«organisme d’exportation de la démocratie». L’un des plus actifs en ce domaine aura été Srdja Popovic, directeur du Centre Canvas (Center For Applied Nonviolent Action and Stratégies, coordonnant de puis Belgrade des opérations de déstablisation dans 37 pays.

Pour aller plus loin sur ce thème

Loin de nous l’idée de dénier aux mouvements de protestation en Tunisie et en Egypte, qui ont abouti à l’éviction du pouvoir des présidents respectifs de ces deux pays Zine El Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak, le caractère de soulèvement populaire authentique, les imputant à un «complot de l’étranger».

Mais le fait est que la séquence dite du «printemps arabe» a pris une tournure différente avec la Libye, avec l’intervention massive aérienne des pays occidentaux contre ce pays par une interprétation laxiste de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Libye (Résolution 1973 du 11 Mars 2011) et l’injection massive d’anciens djihadistes d’Afghanistan en Libye, via le Qatar, notamment Abdel Hakim Belhadj, chef des groupements islamiques libyens d’Afghanistan.

En Syrie, le soulèvement du peuple syrien a été dévoyé par la militarisation de la revendication populaire, par l’intervention extérieure ainsi que par l’inoculation du virus du confessionalisme. Mais les troubles de Libye, qui ont pris de l’ampleur à partir du 19 Mars 2011, l’apparition et la consolidation des groupements armés islamiques, en parfaite synchronisation avec l’agenda diplomatique international ont donné une autre tournure à la contestation, qui était au départ populaire et pacifique.

La conférence de Genève I sur la Syrie, en juin 2011, suivie de la conférence de la Ligue arabe de l’opposition syrienne, le 2 juillet 2012 au Caire, ont constitué une opération de diversion, un procédé dilatoire, prélude à l’entrée en scène des groupements armés professionnellement aguerris (Daech, Al Qaida et Forces Démocratiques Kurdes).

MOC et MOM

Leur irruption sur le champ de bataille syrien, secondés par les contingents de l’Armée Libre Syrienne, à Alep (Nord de la Syrie), en juillet 2012, a donné concrètement crédit à la thèse d’une intervention extérieure. Ce jour là, M. Jonathan Wilks, Représentant spécial du Royaume Uni en Syrie, ancien ambassadeur en Oman et au Yémen, m’annonça sans ambages que la coalition anti Assad est «passée au Plan B».

L’intervention des groupements islamiques sur le théâtre syrien a donné lieu à un déploiement des forces bélligérantes:

D’une part, le groupe des «Amis de la Syrie», une coalition internationale groupant principalement les pays de l’Otan et les pétromonarchies du Golfe, ont installé deux PC, opérationnel l’un sur le front de la Syrie, le MOM, et l’autre sur le front sud de la Syrie, le MOC.

Sous commandement non syrien, composés des représentants du commandement militaire des trois pays occidentaux membres du Conseil de Sécurité (Etats-Unis, France et Royaume Uni), de la Turquie et des officiers des pétromonarchies du Golfe ces PC étaient chargés de la coordination des offensives des groupements islamistes et de l’ASL.

D’autre part, leur faisant face, l’armée syrienne et ses alliés notamment le Hezbollah libanais qui signera son intervention directe dans le conflit lors de la bataille d’Al Quoussayr.

Dans la solitude la plus totale, réfusant le recours aux armes, nous avons plaidé inlassablement en faveur d’un règlement politique, organisant des ateliers de travail pour dégager les forces et les faiblesses du communiqué de Genève.

Le Conseil des Droits de l’Homme à Genèveaura été l’unique instance à nous accorder son soutien dans nos démarches. Mais pour mémoire et pour l’Histoire,citons aussi le soutien du président palestinien Mahmoud Abbas, ainsi que ceux du ministre des affaires étrangères d’Irak Hoshyar Ziberi, du représentant de l’Irak auprès de la Ligue arabe Qaiss Jawad Al Zawawi de même que le soutien de 3 ministres des Affaires étrangères (Afrique du sud, Grèce, Tchéquie).

Notre demande favorable à la promotion d’un règlement politique s’est heurtée à l’intransigeance de la coalition de l’opposition pro monarchique, laquelle était, elle, favorable à l’option militaire. Ce faisant, elle plaidait inlassablement pour une modification des rapports de forces, l’acquisition d’armes de qualité susceptibles de modifier les rapports de forces afin de forger la victoire militaire.

80 % des participants à la conférence de Riyad favorables à l’option militaire.

A noter que 80 pour cent des participants à la conférence de Riyad étaient favorables à l’option militaire et 9 pour cent au communiqué de Genève, jetant les bases d’un règlement politique du conflit syrien.

Il nous a paru necéssaire de procéder à ce rappel des faits, car depuis 4 ans, quiconque préconisait un réglement politique était accusé d’être un «allié du regime Assad». Des accusations proférées, telle une antienne, par tous les intervenants des chaines Al Jazeera (Qatar) et «Al Arabiya» (Arabie saoudite), lesquels, par un curieux retournement de situation, réclament désormais par l’effet d’une conversion tardive la mise en oeuvre d’un règlement politique, en application du Communiqué de Genève et de la résolution 2254 du Conseil de Sécurité de l’ONU.

Pour rappel ci joint, les résolutions adoptées par le «Colloque en faveur d’une Syrie démocratique et un état civil», premier congrès de l’opposition démocratique syrienne, organisé par nos soins les 29-30 janvier à Genève:

  • Considérer l’Accord de Genève comme une bonne base pour amorcer un règlement politique et l’établissement d’ un cessez le feu préalable.
  • S’appliquer à mettre en route un processus visant à engager des négociations entre l’opposition et le régime en application du communiqué de Genève à l’effet de déboucher sur une proclamation constitutionnelle concernant la constitution d’un gouvernement doté de pleins pouvoirs, avec pour mission de préparer les élections législatives et présidentielles, sous contrôle international.
  • Appel à la convocation d’une Conférence Genève 2 de manière à prendre en compte les nouvelles réalités sur le terrain et de mettre en œuvre un mécanisme contraignant concernant les résultats des négociations selon les prescriptions de l’ONU et placées sous la contrainte du Chapitre VI de la charte des Nations Unies.
  • Entreprendre des opérations urgentes de secours et s’appliquer à rétablir une vie normale à tous les Syriens, réfugiés et déplacés, leur assurer le gite à l’intérieur du territoire syrien; d’accorder les soins aux blessés; libérer les prisonniers et les personnes enlevées; dédommager les sinistrés; relancer les institutions éducatives et sanitaires et entreprendre sans retard l’effort de reconstruction du pays.

Réagissant à ce congrès, le «Groupe des Amis de la Syrie» a criminalisé ses participants les accusant de trahison. Mais à l’occasion du 5eme anniversaire de la tenue de ce congrès, ceux là même qui nous vilipendaient se mettent désormais à prôner un règlement politique en Syrie, sans la moindre explicaiton sur leur revirement.

A son lancement, le «groupe des Amis de la Syrie» comptait 105 états membres de divers continents, six ans après dans la foulée de la reprise d’Alep par les forces gouvernementales syriennes en Décembre 2016, le groupe, tel une peau de chagrin, se réduisait à une dizaine de membres. La France, chef de file du camp atlantiste dans la guerre de Syrie, était elle même releguée au rang de «pays affinitaire».

La position du régime syrien, de même que celle de l’opposition souffrent d’absence de rationalité et de pragmatisme.

Faire une soupe de poisson à l’aide d’un vivier de poissons.

Ironisant sur la situation, un économiste polonais assure «pouvoir préparer une soupe de poisson à l’aide d’un vivier de poissons, mais ignore comment édifier un vivier de poissons à l’aide d’une soupe de poisson».

Cet exemple s’applique parfaitement à la Syrie après 7 ans de conflit.

L’option sécuritaire du régime, de même que le refus de toute solution politique (une position longtemps soutenue par l’opposition), la criminalisation des partisans de la solution politique, la mise en avant de l’option militaire sous le mot d’ordre «toutes les armes sont sacrées» lancée par l’opposition islamo-atlantiste ne sont pas parvenues à provouqer la chute du régime. Ce comportement, au contraire, a priviligié la violence et le confessionalisme ainsi qu’une forme de normalisation des rapports entre les groupeme,nts opétrant sur le terrain et les intervenants extérieurs.

Le Mouvement civique démocratique a été assassiné en Syrie: Révolution et Peuple sont devenus des termes destinés à alimenter les réseaux sociaux; un prétexte à lever des fonds. Nul ne se préoccupe désormais de Révolution et de Peuple, mais en revanche des rentes de situation se sont constitués grâce à ces slogans.

Au regard du pouvoir syrien, la transition politique est un terme sans grande signification, nullement contraignant. Il importe en conséquence de mettre l’accent, sans relâche, sur la nécessité de la mise sur pied d’un gouvernement d’Union Nationale doté d’importantes attributions et d’envisager des reformes constitutionnelles, parallèlement à la mise en oeuvre des modalités visant à l’organisation d’élections libres sous contrôle international.

Le Haut Comité des Négociations (pro saoudien) se souciait, lui, de mettre en oeuvre la transition politique, en conformité certes des résolutions des Nations Unis, mais en les assortissant toutefois de deux conditions complémentaires:

  • Le départ préalable de Bachar Al Assad et de son clan du pouvoir.
  • L’exclusion du processus de tout responsable impliqué dans des crimes de guerre contre les civils. Voir à ce propos le communiqué de Riyad I et le communiqué final de Riyad II.

La question n’était pas de savoir si l’un ou l’autfre des protagonistes était en position de faire prévaloir ses vues,. La véritable question était de savoir s’il était concevable d’engager une transition démocratique dans un système en crise.

Comment en effet concevoir un seul instant que le pouvoir syrien consente à concéder la victoire à ses ennemis vaincus; des groupements armés anéantis ou marginalisés soit de son fait, soit du fait de la guerre entre le Qatar et les trois autres pétromonarchies (Arabie Saoudite, Abou Dhabi, Bahreïn), soit encore du fait de l’alliance américano kurde, soit enfin de l’alliance tripartie (Russie, Iran Turquie).

La Langue de bois du Haut Comité des négociations.

Le Haut Comité des négociations utilise la langue de bois, entravant tout progrès dans le processus. Il importe dans le contexte syrien d’emprunter une voie novatrice et constructive pouir parvenir à une plateforme commune à l’effet de placer les négociations vers un changement démocratique sur une voie qui déboucherait sur l’édification d’un état démocratique.

Il est necéssaire d’y parvenir. Au besoin en livrant bataille contre le terrorisme noir; la participation de tous les protagonistes à l’élaboration d’une solution politique, tous, y compris de ceux qui ont les mains souillés de sang, afin d’arrêter l’hémorragie et déblayer la voie à la participation de tous au développement du pays.

Toutes les instances de consultations de réflexion et de discussion – les forums, colloques et autres congrès- dont l’objectif est d’opérer une percée dans la recherche d’un règlement politique sont nécessaires. Que cela plaise ou non à tel ou tel état.

Faisons en sorte que les efforts soient complémentaires de ceux déployés par les Nations Unies, de préférence avec la bénédiction de l’Emissaire spécial de l’ONU en Syrie. Si toutefois celui s’abstenait d’accompagner ses efforts, il se sera marginalisé de lui-même.

Pour mémoire, l’auteur de ce texte est un militant des Droits de l’Homme, un vigile infléxible contre l’impunité.

Il garde en mémoire que le président Soudanais Omar Al Bachir se maintient au pouvoir dix ans après un mandat de comparution delivré contre lui par la Cour Pénale Internationale; que les démocrates chiliens ont concédé l’impunité au dictateur Augusto Pinochet en contrepartie de la transition politique au Chili; Que Nelson Mandela n’a pas hésité à pactiser avec l’un des plus grands racistes de son pays pour libérer l’Afrique du Sud du sinistre régime d’Apartheid.

Que tous, enfin, savent pertinement que si la guerre devait se prolonger dix ans encore, il ne subsisterait plus rien de la Syrie.

La version arabe de texte pour le locuteur arabophone, sur ce lien:

Pour aller plus loin à propos de Haytham Manna et du rôle obstructeur de la France vis à vis de l’opposition démocratique syrienne

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