Le Yémen sous le feu de la « pax saoudia »

Interview de René Naba à Golias Hebdo n°378 du 2 avril 2015.

« Quiconque atteindra la suprématie maritime dans l’océan Indien serait un joueur important sur la scène internationale », soutenait déjà au siècle dernier le Contre-amiral Alfred Thayus Mahan (1840-1914), géostratège de la Marine des États-Unis, soulignant par là le véritable enjeu stratégique de la nouvelle guerre du Yémen. Analyse.

Le président yéménité, Hadi, réfugié en Arabie Saoudite essaye de remettre une main sur le pays alors que son hôte bombarde le Yémen de manière accrue pour repousser les rebelles Houtis. L’Arabie Saoudite, avec le soutien des États-Unis, emmène coalition de dix pays (Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis, Koweït, Soudan, Maroc, Pakistan, Egypte et Jordanie) pour tenter de reprendre le contrôle du pays. Les victimes civiles se comptent déjà par dizaines de morts. Le chef de la milice Houti a d’ores et déjà réagi qualifiant cette « agression » de « totalement injustifiée » et appellation à la lutte armée. Un carnage est en cours…

Flash-Back sur une guerre oubliée

Le Yémen fut le champ d’affrontement égypto saoudien dans la décennie 1960 pourrait redevenir, par tribus interposées, le terrain de confrontation des nouvelles puissances régionales, l’Iran, d’une part, l’Arabie saoudite soutenue par les États-Unis d’autre part. Le repositionnement d’Al Qaida a été opéré dans cette optique-là. Situé à la pointe sud-ouest de la péninsule arabique, frontalier de l’Arabie saoudite au Nord, et du Sultanat d’Oman, à l’Est, le Yémen possède une façade maritime d’une longueur de 1 906 km de côtes, faisant la jonction entre la Méditerranée et l’Océan indien via le canal de Suez et le Golfe arabo-persique. Jamais colonisé, ce pays, placé selon son étymologie à droite sur le chemin du pèlerinage de la Mecque, couvre une surface de 527 970 km2, soit presque autant que la France. Via ses trois îles, -Kamran, Perrin, et Socotra- il commande l’accès à la mer Rouge par le détroit de Bab el-Mandeb, et l’île de Socotra (la plus grande des îles) dans l’océan Indien. Signe de l’importance stratégique de la zone, le Royaume Uni, du temps du protectorat britannique sur l’Arabie du sud, avait fait du port d’Aden, la grande ville du sud Yémen, la place forte de la présence britannique à l’Est de Suez pour la sécurisation de la route des Indes.

La militarisation des voies maritimes figure d’ailleurs parmi les objectifs de Washington dans cette zone de non droit absolu qui relie la Méditerranée à l’Asie du Sud-est et à l’Extrême-Orient par le Canal de Suez, la mer Rouge et le golfe d’Aden. Sur les vingt plus grands ports porte-conteneurs, treize sont situés en Asie. En 2020, l’Asie assurera plus de la moitié des productions mondiales. En superposition à la base de drones installées en Arabie saoudite, les États-Unis caressent le projet d’édifier une base aéronavale à l’ile sud yéménite Socotra en vue de superviser le mouvement des navires du Golfe d’Aden et contribuer à la lutte contre la piraterie maritime, corrosive pour l’image de l’Occident dans le tiers monde. À lui seul, le Golfe d’Aden représente 660 000 kilomètres carrés, mais la zone de rayonnement des pirates s’étend désormais jusqu’aux Seychelles, soit deux millions de km2. Les côtes somaliennes courent sur 3700 kilomètres, relevant de trois États, mais le plus souvent hors de toute juridiction. Vingt mille navires empruntent cette autoroute maritime chaque année, transportant le tiers du ravitaillement énergétique de l’Europe.

La doctrine Obama

L’Ethiopie, pays africain non musulman, a été désigné par les États-Unis pour faire office de « gendarme régional » dans la Corne de l’Afrique, à l’instar d’Israël pour le Proche-Orient. Mais l’échec de l’Éthiopie à mater la rébellion du régime des tribunaux islamiques a conduit l’alliance occidentale à mettre en place un dispositif de lutte contre la piraterie maritime s’articulant sur trois volets États-Unis, Union européenne et Otan. En 2009, 168 actes de piraterie ont été recensés, dont douze navires et deux cents cinquante otages détenus sur la côte somalienne. Le dispositif international est déployé depuis Djibouti (Golfe d’Aden) et les Seychelles (sud océan Indien), qui constituent les principales bases de soutien des opérations maritimes et aériennes anti-piraterie. Une vingtaine de bâtiments de guerre croisent en permanence dans le Golfe d’Aden et patrouillent le long des côtes somaliennes.

Dans ce périmètre hautement stratégique, les États-Unis ont procédé au plus important déploiement militaire hors du territoire national en temps de paix, en un chapelet de bases (Qatar, Bahreïn, Arabie saoudite). Le dispositif américain est complété en Afrique orientale par la base aéronavale de Diego Garcia dans l’Océan indien et par la colocation de la base française de Djibouti « Le camp Lemonnier ». Un poste d’observation américain en Ouganda donne aux États-Unis la possibilité de contrôler le sud Soudan où se trouve le gros des réserves soudanaises de brut. Le positionnement américain à Djibouti a en outre pour mission de détecter les groupes terroristes en liaison avec ceux du Moyen-Orient et de servir de plateforme opérationnelle pour sa guerre clandestine contre Al-Qaida en Afrique de l’est, en particulier en Somalie qui a abrité, selon Washington, le comorien Fazul Abdullah Mohammed et le kenyan Saleh Ali Saleh Nabhan, impliqués dans les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998 au cours desquels deux cent vingt-quatre personnes avaient été tuées.

L’attentat manqué d’un Nigérian sur un avion à destination de Detroit (EU), en décembre 2009, quatre mois après l’attentat manqué contre un prince saoudien responsable de la lutte contre le terrorisme en Arabie saoudite, le Prince Mohamad Ben Nayef Ben Abdel Aziz, décédé depuis, a ravivé les craintes des Américains et relancé leur intérêt vers le Yémen, redoutant que ce pays ne servent de repaires aux hommes d’Al Qaida dans la péninsule arabique. L’attentat de Detroit a servi de déclencheur à la mise en œuvre de la nouvelle doctrine américaine de la guerre clandestine contre le terrorisme, dont le Yémen en constitue le banc d’essai.

Al Qaida a entretemps procédé à une décentralisation de son mouvement dans une démarche symétrique à la nouvelle doctrine américaine de la furtivité, conférant une large autonomie aux commandements régionaux, en application de la nouvelle stratégie du « combat disséminé » mise en œuvre avec succès par le Hezbollah libanais contre Israël, en 2006. Depuis la reprise des hostilités à grande échelle au Yémen, « Al Qaida » a ainsi procédé à la réunification des deux branches opérant dans la zone, l’Arabie saoudite et le Yémen, pour lancer, en 2008, « Al Qaida pour la Péninsule arabique ». AQPA s’est ainsi attaqué aux objectifs stratégiques, en particulier l’ambassade des Etats-Unis, en 2008, et à un centre de sécurité d’Aden où étaient détenus des membres de son organisation, en juin 2010, en vue de peser sur la pulsion séparatiste des sudistes yéménites et contribuer à délégitimer le pouvoir central.

Yémen : nouveau champ d’affrontements inter arabe

L’implication d’Al Qaida dans le conflit inter yéménite et son environnement somalien a retenti comme un camouflet à ses anciens partenaires, l’Arabie saoudite et les États-Unis, en même temps qu’elle souligne la dérision de la stratégie américaine dans son objectif majeur, « la guerre mondiale contre le terrorisme », la mère de toutes les batailles.

À la tête du pays pendant trente deux ans (1978), le président Ali Abdallah Saleh, destitué depuis, accusait déjà à l’époque les rebelles houthistes de vouloir renverser son régime pour rétablir l’imamat zayidite, aboli en 1962 à Sanaa, et d’être manipulés par l’Iran. Les Houthistes, quant à eux, se plaignaient alors d’avoir été marginalisés par le gouvernement sur le plan politique, économique et religieux, et demandent le rétablissement du statut d’autonomie dont ils bénéficiaient avant 1962. Ils assurent défendre une identité menacée selon eux à la fois par la politique du pouvoir central, qui maintiendrait leur région dans le sous- développement, et par la poussée d’un fondamentalisme sunnite à l’égard duquel Sanaa entretient souvent l’ambiguïté. Issus du courant religieux chiite zayidite, les Houthistes habitent sur les hauts plateaux yéménites et notamment la province de Saada, et présentent de nombreuses différences au niveau du dogme par rapport aux chiites duodécimains iraniens. Ils représentent, en 2007, 30 % environ des 22,2 millions de Yéménites qui sont en majorité sunnites.

De plus, ils partagent de nombreuses interprétations religieuses avec la majorité sunnite chaféite. Les Houthistes dénient toute instrumentalisation de leur cause par une puissance étrangère et insistent au contraire sur l’aide que le royaume saoudien apporterait au président. Le Yémen et l’Irak, les deux pays frontaliers de l’Arabie saoudite, constituent les deux balises stratégiques de la défense du Royaume wahabite, le premier au sud, le second au nord de l’Arabie. C’est dans ces deux pays que l’Arabie saoudite a engagé le combat pour assurer la pérennité de la dynastie wahhabite, à deux reprises au cours des dernières décennies. Cette « guerre oubliée du Yémen » qui revient sur le devant de la scène internationale est en passe de redevenir, le terrain de confrontation des nouvelles puissances régionales, l’Iran, d’une part, l’Arabie saoudite soutenue par les États-Unis d’autre part.

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