Liban: Sarkis Garabet Soghanalian, alias Serge Soghanalian

Par Michel Masheq.

Extrait du livre «Myrtom House building. Récit d’un quartier en guerre civile» de Michel Masheq.
L’auteur est le fils du propriétaire du célèbre restaurant de Beyrouth Ouest Myrton house, la cantine des célébrités du Liban dans la décennie 1970.

La guerre civile avait décidé d’une petite pause en ce début d’été 1975.
La jeune femme en bikini se leva lestement de son transat. Une beauté méditerranéenne qui ne laissa pas insensibles la gente masculine qui se trouvait autour de la piscine du Saint Georges. Elle se dirigea vers les cabines, ses affaires à la main. Une M16 à chargeur courbe de trente coups. Farniente mais avec prudence.

Un homme sourit placidement dans ses rondeurs. Sarkis Garabet Soghanalian réfléchissait à son principe numéro deux : «Les armes d’abord puis les femmes».

La guerre civile l’aidait largement à appliquer son principe numéro trois : «Comprend l’émotion de ton interlocuteur et joue avec». La jeune femme en était le parfait exemple. Il était le représentant de Colt au Liban et le M16 l’un des fleurons de son catalogue.

Pas loin de la cinquantaine, il incarnait une réussite de self made man dans ce pays où l’argent régnait en maître.

Il était loin le temps où né dans le sandjak syrien d’Alexandrette, aux mains de la puissance coloniale française, les familles arméniennes s’enfuirent une deuxième fois devant les autorités turques en 1939.

Le gouvernement français avait cédé ce morceau de pays à la République turque contre sa neutralité durant le conflit mondial tout proche. Il va sans dire qu’Arméniens et Turcs chrétiens avaient apprécié cette nouvelle fuite vers d’autres terres promises.

Dès lors, Sarkis s’efforça d’appliquer quelques principes toute sa vie. Le premier étant le combat pour la survie. Il réussit à se faire engager comme manœuvre à l’âge de douze ans dans l’armée française dont le sort fut bientôt scellé à Dunkerque. La carrière de tankiste lui fut bientôt offerte. Ces boîtes en acier lui offrirent son gagne-pain quelques décennies plus tard.

Le départ des troupes françaises et l’indépendance lui firent quitter la caserne pour les hauteurs de la montagne libanaise. Il devint moniteur de ski au service des rejetons de la bourgeoisie libanaise. Il y rencontra parmi tant d’autres, le fringuant Dany Chamoun.

Dany Chamoun était le fils du président Camille Chamoun, pour qui les marines américains débarquèrent en 1958 sur les plages encombrées de Beyrouth. Sarkis affecta une position très occidentale et pro américaine à l’encontre du nassérisme triomphant. Les autorités américaines et alliés locaux surent l’apprécier.

Il eut le temps de tomber amoureux d’une institutrice américaine en poste à Beyrouth et s’installa en 1962 aux États-Unis sans demander sa naturalisation. Il vendait des Volkswagen presque neuves à Binghamton, non loin de New York. Ses enfants ne lui connurent longtemps que ce seul métier.

Sarkis y perdit en sveltesse mais y acquit rondeurs et surtout souplesse commerciale sans parler de sa moustache. Le divorce le rendit à nouveau plus libre de ses mouvements. Il incarnait le parfait commis voyageur.

En 1972, de retour au Liban, il sentit le vent se lever et commença une carrière de marchand d’armes.

En 1973, il réalisa sa première transaction en tant que marchand de mort. Il y appliqua ses principes numéros quatre et cinq : gagner en confiance et discrétion tout en se faisant reconnaître par les autorités locales, clientes de sa quincaillerie.

Dans ce pays, les fournisseurs étaient les États-Unis, la France, la Grande Bretagne. Officiellement, elles s’occupaient de l’armée libainaise. Sarkis écoulait à qui mieux mieux les produits Colt et Fairchild.

Plus officieusement, il fournissait les Kataebs de Gemayel père et fils ainsi que les Tigres libéraux de Chamoun.

Dans le camps progressiste, l’URSS pour engranger du cash, s’appuyait sur des pays «frères» en supervisant les transactions. Sarkis y avait trouvé source de revenus. Les opportunités ne manquaient pas. Un commercial qu’on qualifierait volontiers de multi cartes.

Pour la logistique, Sarkis s’appuyait sur sa société, la United Trade Industrie, établie au Delaware. Elle utilisait un Boeing 707 racheté à la PanAm pour le transport de la marchandise. Les couleurs de la PanAM restaient encore visibles sur la carlingue avec toutes les conséquences que cela pouvait entraîner.

La concurrence enrageait devant ce déploiement. On y trouvait le vieil anglais Sam Cunningham et d’autres jeunes loups comme l’allemand Günther Leinhaüser et quelques célébrités locales spécialistes du transport maritime.

Pour aller plus loin

Sur Serge Sarkis Soghanalian
https://www.madaniya.info/2018/04/17/liban-memoires-de-guerre-3-3/

Illustration

Sarkis Soghanalian leaving a Florida court in 1991. Photograph: BILL COOKE/AP

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