Brésil : Deux mois de coup d’Etat néo-libéral, contre le peuple et la démocratie

Par Joao Pedro Stedile – Adaptation en version française Monique Murga.

Le Brésil, unique puissance mondiale à ne menacer personne ni à faire l’objet d’une menace, a abrité du 5 au 21 Août 2016 les Jeux Olympiques de Rio, à l’arrière plan d’une conjuration de cloportes de la droite brésilienne qui a desservi tant l’image du Brésil que de la classe politique brésilienne.

Le géant brésilien a en effet été la proie d’une dangereuse tentative de prise de pouvoir par la droite la plus réactionnaire, aboutissant à l’éviction de la présidente démocratiquement élue Dilma Rousseff, démissionnée sous des accusations de mauvaises présentations des comptes de la nation, alors qu’un rapport d’expertise démontrait que ces allégations étaient infondées.

Dans un invraisemblable coup de théâtre au Brésil, le tombeur de Dilma Rousseff, le président du Parlement brésilien, Eduardo Cunha, a été contraint à la démission le 8 juillet 2016 après sa mise en examen dans le scandale de corruption Petrobras.

Arroseur arrosé, celui qui a été l’un des premiers à avoir pointé du doigt la présidente brésilienne pour ses «actes malsains», découverts en 2005, a été accusé à son tour des mêmes charges, tel un effet boomerang. Il est notamment soupçonné de posséder un compte bancaire secret en Suisse.

Le site WikiLeaks a annoncé, de son côté, avoir publié un document, selon lequel le président brésilien par intérim Michel Temer avait collaboré avec les services de renseignement américains pour la réalisation de cet objectif. Le document, disponible sur le site officiel, est daté du 11 janvier 2006. Il s’agit d’une information « délicate, mais pas secrète ». Le document porte sur la situation politique au Brésil après la réélection de Luiz Inácio Lula da Silva en 2006.

Au final, La présidente du Brésil Dilma Rousseff, réélue en 2014 avec 54 % des voix, mais néanmoins contrainte à la démission, a été victime d’une basse manœuvre parlementaire.

madaniya.info revient sur cette rocambolesque histoire qui ternit autant la présidence brésilienne, que le personnel politique que le Brésil lui même, avec une étude de Joao Pedro Stedile, dirigeant du mouvement des travailleurs et paysans « Sans Terre », -Le Movimiento de Los Sin Tierra-, le plus important du Brésil et des Amériques.

Les protagonistes de la crise

Le Brésil vit une grave crise économique, politique, sociale et environnementale. Nous avons vécu des crises historiques semblables dans les décennies 1930, 1960 et 1980. Elles ont toutes nécessité de grands débats dans la société, une importante participation politique et un haut niveau dans la lutte de classes. Leur dénouement a toujours pris du temps et a été rendu possible seulement avec un nouveau projet, qui réussisse à rassembler la base sociale pour le soutenir. Ou alors, les classes dominantes ont appelé l’armée.

Que se passe-t-il en ce moment ? La classe dominante n’a pas de projet pour le pays.

Le gouvernement Temer/Cunha est juste une tentative d’appliquer rapidement des mesures intéressant les capitalistes. La classe dominante est divisée entre trois groupes d’orientation politique.

  • Le groupe du pouvoir économique, qui est dirigé par le capital financier et par les entreprises multinationales. Ce noyau veut appliquer la recette néolibérale. Mais c’est un projet anti-national et anti-populaire.
  • Le groupe lumpen-bourgeois, formé par les parlementaires des partis conservateurs et dirigé par Cunha-Temer-Juca, qui tourne autour d’intérêts mesquins.
  • Et un troisième groupe, qui agit pour des motivations idéologiques, avec aussi des liens internationaux, qui est le noyau de Rede Globo, Sérgio Moro, Ministère Public Fédéral et la Police Fédérale.

Entre ces groupes, il y a des divergences et des contradictions, car ils agissent selon leurs intérêts propres et non en fonction d’un projet pour le pays. En l’absence d’un projet, et face à l’aggravation de la crise, ils ont décidé de faire un coup d’État institutionnel contre la Présidente Dilma Rousseff, ils ont pris d’assaut le gouvernement avec la complicité du pouvoir judiciaire, pour essayer d’appliquer un programme néo-libéral d’urgence.

L’objctif des golpistes : Recomposer le taux de profit et le processus d’accumulation des richesses au détriment des travailleurs

Tous les jours, le gouvernement golpiste prend des mesures contre les travailleurs et leurs droits. Son objectif principal est de recomposer le taux de profit et le processus d’accumulation de la richesse au Brésil, en faveur des banques et des grandes entreprises multinationales.

Pour cela, il attaque les droits des travailleurs et les droits sociaux en général. Avec en plus, l’augmentation du chômage, qui est une forme de baisse des salaires et de domination de la classe ouvrière.

Ils prennent d’assaut les caisses de l’État, en limitant les dépenses sociales, pour affecter les sommes auparavant destinées à l’éducation, la santé, la prévoyance, à des initiatives qui intéressent seulement les capitalistes. Selon les économistes, cela concerne environ 200 billions de réals du budget de l’État fédéral.

De plus, 400 billions sont réservés au paiement des intérêts aux banques. Ils veulent augmenter l’âge minimum de retraite à 65 ans et jusqu’à 70 ans, comme l’a défendu l’imposteur Temer. Et pas un mot sur les 62 billions de reals d’exemption de cotisations au système de retraite, cadeau fait aux entreprises, seulement pour 2015.

Ils reprennent le processus de privatisation, commencé avec le «Pré-sal» (réserves d’hydrocarbures dans l’Atlantique), avec la révocation de la loi de partage (des bénéfices de l’exploitation) qui est déjà approuvée par les députés, et aussi au niveau l’énergie hydro-électrique… Ils sont en train de démanteler les Services Publics et menacent jusqu’au Système Unique de Santé (SUS) et au programme «Mais médicos» (Plus de médecins). Ils ont annoncé que nos terres seront attribuées au capital étranger. Ils ont fermé le MDA (Ministère du développement Agraire) et veulent en finir avec les politiques en faveur de l’agriculture familiale et de la Réforme Agraire.

Leurs partisans dans la rue disaient lutter contre la corruption. Ils doivent avoir honte. Il y a déjà eu 3 ministres qui ont démissionné suite à des dénonciations et il en a plusieurs autres impliqués dans des procès pour détournement d’argent public.

Juca a dit clairement que le coup d’État était seulement pour stopper l’enquête Lava Jato (contre l’affaire de corruption, dite de Pétrobras)… Cunha a démissionné de la présidence de la Chambre des Députés pour sauver sa peau et ses dollars. Jamais il n’y a eu un gouvernement mis en cause par autant d’accusations de corruption que celui-ci.

Le Front du Brésil Populaire

Les mouvements populaires, réunis dans le Front Brésil Populaire, a systématiquement défendu l’idée que le premier pas était de garantir le respect de la démocratie et que la Présidente Dilma revienne assumer la direction du Gouvernement. Cependant, elle doit s’engager immédiatement par une Lettre d’engagement au Peuple, avec un nouveau programme en faveur des besoins de la population et de la souveraineté nationale.

Seconde étape, la Présidente Dilma doit réorganiser un ministère en accord avec la société. Et elle doit appliquer un programme qui sécurise les effets de la crise économique et règle les problèmes du peuple.

Troisièmement, nous avons besoin en urgence de faire une réforme politique, pour reconstruire et démocratiser le système électoral brésilien, pour que le peuple puisse réellement élire de vrais représentants.

Comme le Congrès actuel ne veut pas et n’a pas l’autorité morale pour approuver les projets de réforme politique qui dorment dans ses tiroirs, l’unique sortie serait de convoquer par un référendum une assemblée constituante exclusive pour faire rapidement une réforme politique, avant les élections de 2018.

Et quatrièmement, nous avons besoin de construire un nouveau projet populaire pour le Brésil, à partir d’un large débat sur les propositions et idées de tous les secteurs de la société brésilienne. Bien que cela prenne du temps, c’est l’unique solution pour sortir réellement de la crise. Cependant, tout cela ne se concrétisera pas par la seule justesse de la proposition, mais seulement si nous parvenons à motiver les larges secteurs de la classe des travailleurs, pour qu’ils participent activement en se mobilisant dans la rue.

Nous avons défendu qu’il est nécessaire d’organiser de grandes mobilisations nationales des travailleurs contre le coup d’Etat, le chômage et les mesures anti-souveraineté nationale que les golpistes sont en train de prendre. Et il est nécessaire aussi de préparer une grève générale comme forme de protestation pour faire bouger le rapport de forces.

Les Front Brésil populaire et Front Peuple sans peur se sont mis d’accord pour réaliser une grande mobilisation à Rio de Janeiro et dans les capitales d’États, le 5 août, jour de l’ouverture des Jeux Olympiques. Le dénouement de cette crise est pour l’instant inconnu, mais la lutte sera longue et ardue.

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