Le Qatar et l’infiltration de l’édition laïque française

par Louisa Roustom, essayiste franco-tunisienne

Les journalistes Georges Malbrunot (Le Figaro) et Christian Chesnot (France Inter) ont levé, fin octobre, un coin de voile sur les turpitudes de la classe politique française face aux pétromonarchies du Golfe, particulièrement le Qatar, dans un ouvrage à grand succès intitulé « Nos Très Chers Amis (Editions Michel Lafon), avec pour sous titre « Mais sont ils nos amis? »

madaniya.info revient sur ce thème avec l’essayiste franco-tunisienne Louisa Roustom qui pointe la stratégie de la principauté dans le secteur de l’édition laïque française.

Quand le Qatar étend son influence à l’édition «laïque» et finance un éditeur de la mouvance du Front National.

1 – Le levier des Musulmans de France sous couvert de l’étude du «Fiqh al Aqallyiat» (droit des minorités)

Les révélations sur les méthodes de l’ancien Emir du Qatar, Hamad Al Khalifa Al Thani, l’ancien Field Marshall de la tripolitaine (Libye), en vue d’étendre son influence en France ont conduit son fils et successeur à changer de fusil d’épaule.

Les substantielles aides financières de ce micro-Etat, aux ambitions démesurées, étaient affectées en priorité à la mouvance de l’UOIF, notamment le qatarolophiliste digitaliste Nabil Ennasri, et quelques autres anciens admirateurs de Tariq Ramadan, ainsi qu’au Conseil européen de la Fatwa et au président de la FNMF (qu’un de ses ex-présidents baptisa «Fédération nationale des Marocains fainéants»), enfin à quelques élus de la «diversité» en rupture avec SOS-Racisme.

Ce saupoudrage prenait notamment pour prétexte l’étude du «Fiqh al Aqallyiat» (droit des minorités), où l’on paraphrasait les déclarations du cheikh Youssef Al Qaradaoui encourageant l’acquisition des nationalités européennes.

Après l’arrivée du Prince Tamim, le déplacement de l’ancien ambassadeur du Qatar à Paris a privé «l’institut» Avicenne de Lille des financements qui lui étaient attribués depuis que son «président-recteur» avait mis en garde à Doha contre la “Fondation des Œuvres de l’Islam», créée par Dominique de Villepin en 2005.

Tamim et sa mère, Cheikha Maouza, (NDLR: Banana Princess dans la tweetosphère) misent davantage sur Tareq Ramadan que sur le Cheikh Yousef Al Qaradaoui, appelé à plus de discrétion pour faire oublier ses sonores appels au meurtre de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Al Kadhafi et ses fatwas tendant à excommunier les chiites de toutes obédiences.

2 -Le Qatar et les élections présidentielles françaises

Après le non-renouvellement du contrat qui l’autorisait à faire des conférences ouvertes au grand public à Oxford, Tareq Ramadan a été rapatrié à Doha, où il a organisé au printemps 2016 un colloque sur les binationaux en Europe.

Les organisateurs de cette rencontre passée inaperçue en France entendaient se démarquer, avec des arguments islamiques, des campagnes inspirées en Algérie par Ahmad Ould Ouyahia en vue d’interdire l’accès des binationaux à de hauts postes.

Le Qatar cherche aussi à peser sur les élections françaises, en influençant notamment le vote de binationaux.

L’UOIF est restée à l’écart de ce genre d’initiatives, car ses dirigeants ne désespèrent pas de renouer avec l’Arabie séoudite qui ne soutient plus aussi systématiquement qu’avant la politique égyptienne d’éradication des Frères Musulmans.

Cette Union avait su rentabiliser sa politique de la chaise vide au CFCM en clonant les initiatives des «organisateurs» laïques de l’islam en France. C’est ainsi que la création d’un «Comité théologique» fut annoncée par elle au moment même où la nouvelle «instance de dialogue», créée en juin 2015, préparait la mise en place d’un «Conseil théologique» ouvert aux «réformateurs» laïcs du Coran.

Le Comité aurait bénéficié d’une subvention de plusieurs millions de dollars versés par le Qatar qui a veillé à y inclure le cheikh Larbi Kéchat, qui vient d’être évincé judiciairement de la direction de la mosquée Dawa du 19° arrondissement.

Le CFCM a renoncé au projet de «Conseil théologique» et cherche à mettre en place un «Conseil scientifique», dont la création s’avère laborieuse en raison des difficultés qu’ont des gestionnaires de mosquées et des percepteurs de taxe halal à faire travailler sous leur houlette des chercheurs qui se respectent.

3 -L’entrisme dans les maisons d’édition

La diversification des formes d’influence qatarie en France se traduit enfin par une tentative de contrôle des maisons d’édition qui ne font pas partie des grands groupes, comme Hachette.

C’est à ce titre que les éditions Erick Bonnier passent pour avoir bénéficié, fin Août 2016, d’une subvention qatarie. Le chiffre avancé serait de l’ordre de 150.000 euros.

Ce financement a été consenti à Doha par ceux-là mêmes qui aidèrent le crypto-frontiste français Robert Ménard, Maire de Béziers, ancien pensionnaire de Doha, sa voie de garage après son éviction de son poste de président de “Reporters Sans frontières” et le tunisien pro-américain et anti-islamiste Mohsen Merzoug, qui conseillera au président tunisien Béji Caïd Essebsi de se rapprocher de l’OTAN.

Cette dotation est censée favoriser la publication de traductions françaises de livres arabes choisis selon des critères apparemment idéologiques: faire connaître ce qui a trait à la sécularisation des sociétés arabes. Mais cela n’exclut pas les critères d’ordre clanique, régionaliste ou clientéliste.

Le choix des éditeurs français à financer est confié à une « journaliste » algérienne -répondant aux initiales d’ « AK »- qui entretient dans les pétromonarchies de bonnes relations aussi bien avec les défenseurs de l’ancien président néo-islamiste égyptien Mohamad Morsi à Doha qu’avec les anti-islamistes primaires, partisans de son tombeur le Maréchal Abdel Fattah Al Sissi à Dubaï

Cette femme d’influence, en quête désespérée de papiers en vue de regulariser sa situation en France, -dont les piges bâclées et répétitives servent par ailleus de couverture à des activités occultes-, ne dissimule plus ses liens avec l’ex-DRS (services de renseignements algériens), qui avait mis en place tout un réseau de surveillance et d’infiltration des réfugiés algériens dans les pétromonarchies, qu’ils soient des sympathisants islamistes ou des journalistes oppositionnels.

La délocalisation en France des activités de cette «pseudo-journaliste l’a mise en relation avec le «philosophe» médiatique et islamophobe, Michel Onfray. Elle entretient aussi les meilleures relations avec Olivier Nora, revenu chez Grasset après une gestion fantasme des éditions Fayard. Cet idéologue voit tout le Proche-Orient à travers son attachement non dissimulé à Israël, et choisit ses interlocuteurs arabes en fonction de leur acceptation de ne lui parler ni des Palestiniens, ni de la Palestine.

La «journaliste» a fini par jeter son dévolu sur Erick Bonnier qui a donné son nom à sa nouvelle maison d’édition, après avoir mis fin aux publications d’«Encre d’Orient». Parmi ses auteurs (qui se plaignent de n’avoir pas perçus tous leurs droits), un ancien correspondant de guerre, lauréat de la profession, qui s’est reconverti depuis peu à la traque des financements qataris en France.

Pour ce jeune et dynamique éditeur, l’argent n’a pas d’odeur. Il a de qui tenir puisqu’il est le fils de Henry Bonnier, ancien directeur de collection chez Albin Michel, où il avait manifesté déjà un intérêt marqué pour l’argent arabe.

Cet ami de Jean-Marie Le Pen – qu’il voulait amener à Alger dans la décennie 1980 – avait pu obtenir des financements saoudiens par l’entremise de l’avocat de la Ligue Islamique Mondiale à Paris, qui se permettait de signer seul des textes sur l’islam en France pour la rédaction desquels il avait mobilisé une dizaine de personnes dont les noms étaient allègrement “oubliés” dans l’édition pour laquelle Albin Michel (c’est-à-dire Henry Bonnier) recevait d’importants montants.

Henry Bonnier pensait même à publier une apologie du président Chadli qu’il voulait faire financer par la SONATRACH. Mais le lobbying algérien de l’époque préférait les médias, et négligeait les maisons d’édition.

Il n’y a pas si longtemps, Erick Bonnier voulait publier un livre à la gloire du parti Baath syrien, sur recommandation de Frédéric Chatillon, un militant du Front National. Mais il préféra les financiers de Jabhat an Nosra qui paient mieux et plus rapidement que leurs adversaires de Damas.

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Les projets de la Fondation qatarie qui veut ratisser large en finançant des éditeurs français ressemblent beaucoup aux «objectifs profanes» assignés récemment par J. P. Chevènement à la nouvelle «Fondation de l’Islam de France».

La Fondation des Œuvres de l’Islam de 2005 a été mise en échec avec le concours du Qatar. Grâce aux subsides du même Qatar, l’UOIF a pris de vitesse l’instance de dialogue en créant son «Comité théologique».

Le financement des éditeurs laïcs par le Qatar éclipsera-t-il de la même façon la Fondation de l’Islam de France où JP Chevènement croit pouvoir «réformer» le Coran avec les proches de la Fondation Hassan II, Tahar Benjelloun et Rachid Benzine, épaulés par l’ex-benaliste devenu banquier, Hakim El Karoui?

Cette mise en échec se fera sans peine si la création de la «Fondation-Chevènement» obéit à des calculs prosaïquement électoraux, comme cela est supposé être son objectif.

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