De l’utilité de certaines rumeurs en temps de guerre

Paul Vieille in Memoriam (1)

Article paru dans la Revue des peuples Méditerranéens, numéro spécial sur le thème «villes tourmentées», n0 37, 1986, pp. 51-56 que www.madaniya.info reproduit à l’occasion de la parution du dossier Liban: less racines américaines de la guerre du Liban».

Adieu Beyrouth

Sujet immense qu’on ne pourra appréhender dans toute son extension ni toute sa compréhension. Une indication de recherche et de lecture, néanmoins, autour d’une hypothèse: dans la guerre du Liban (1975/…).
La rumeur est une continuation de la guerre (civile/confessionnelle), par d’autres moyens.

Mais dans le vaste genre des rumeurs engendrées par la guerre du Liban (ou les guerres du Liban), seule «est une continuation de la guerre», une espèce, dont la logique et la raison guerrière sont celles de la guerre du Liban elle-même, qui s’inscrivent et servent sa stratégie.

Deux impasses ont façonné la guerre du Liban.

  • Une impasse militaire, l’impossibilité de conduire la guerre à son terme «naturel»: «occuper le territoire de l’adversaire et détruire les forces de l’ennemi», mener «une bataille décisive» qui porte sur son «centre de gravité» afin de conclure la guerre par la victoire», et l’impossibilité de ne pas faire la guerre, avec des armes modernes, aviation et nucléaire exclus.
  • Une impasse politique, l’impossibilité de penser un projet, une «grande politique» ailleurs que dans l’horizon du confessionnel, et l’impossibilité de ne pas faire une politique. Double impasse, mais en fait une seule. Comment néanmoins faire accepter à l’autre les conditions qu’on veut lui imposer ?

La conclusion militaire de la guerre étant irréalisable, l’alliance politique –ou un compromis historique– impensable, les confessions du Liban, pour tenter de réaliser leurs objectifs, allaient recourir à d’autres moyens: la «terreur aveugle» pour la guerre militaire, et la rumeur qui la porte et la continue pour la «guerre psychologique».

Moyens au service d’une stratégie négative, ils furent eux aussi négatifs. Militairement négatifs. On dirait que dans cette guerre le régime confessionnel a cédé à ses fantasmes et ne s’épouvante plus quand il «réalise» son ultime conséquence: anéantir dans le désordre des morts et des ruines l’ensemble des signes par lesquels peut se (re)constituer la vie sociétale de l’autre, entraîner en lui quelque chose qui serait comme la «mort du social», le contraindre à éprouver sur son territoire-même, et dans notre cas dans la ville/Beyrouth, la terreur de sentir que quelque chose d’indispensable à son être lui échappe: à faire l’expérience de l’impossibilité d’y vivre.

Signifiant occupant la place de tout signifié militaire dans cette stratégie de destruction, cette politique de déni de l’autre, cette terreur, est aveugle sans l’être. Destinée à faire le plus de victimes possibles, le plus de ruines possibles, elle est aveugle, elle frappe sans discernement, elle tue au hasard.

Pilonnages, bombardements, attentats à la voiture piégée, plasticages, tueries collectives sur base confessionnelle, tireurs embusqués, assassinats individuels, ne choisissent pas leurs victimes, tout un chacun est visé. Elle frappe à l’aveugle. Elle veut frapper à l’aveugle. Elle enveloppe la ville d’une géographie de la mort. Ces pilonnages et autres bombardements qui charrient on ne sait quel torrent spectral, font que le ciel de la ville change de taille, d’orientation. Il est ce par quoi ça arrive. Il devient une zone de soucis, et provisoirement la seule. Où se planquer ? Comment passer, par où, quand ?

Dans un geste plein de haine, les attentats aveugles marquent la ville dont les sens sont entièrement pervertis, brouillés par les zones de peur et d’inquiétude, de mort et de ruine qui circulent au hasard des chutes et des explosions dans une ville où ça se décompose. Elle veut frapper à l’aveugle, fait de l’entièreté du territoire de l’autre et de sa société «civile» son seul objectif, et prouve la possibilité d’y faire surgir la mort en n’importe quel point, n’importe quand, n’importe comment.

Elle veut «déterritorialiser» l’autre par éclatement interne de son territoire et dislocation de sa société. Des gestes comme envoyer ses enfants à l’école, aller faire son marché, aller au travail se font et se défont au gré de cette terreur, maintenant que tous les repères de la ville ont disparu et que le temps en suspens est subjugué par cette fureur.

Si dans la guerre du Liban, la terreur aveugle vise la ruine physique du territoire de l’autre, la rumeur, cette rumeur-là en réalise la ruine imaginaire, par le moyen du langage. «En outre, s’il est honteux de ne pouvoir se défendre avec son corps, il serait absurde qu’il n’y eût point de honte à ne le pouvoir faire avec la parole dont l’usage est plus propre à l’homme que celui du corps», Aristote, Rhétorique, 1355b/38, «L’homme doit pouvoir se défendre par la Parole».

Guerre et rumeur, l’une à l’autre liées, sont deux tactiques. Dans les deux cas il s’agit de ruiner, mais point par les mêmes moyens. Et il est arrivé que la rumeur puisse être une arme aussi puissante et efficace que la terreur aveugle.

«Parole oblique, puissante et souple, pleine de ruses et de tactiques inattendues, la rumeur est surtout terriblement efficace, qui court sur toutes les lèvres, très vite, et porte avec elle bien plus la force des émotions que l’information des mots… Elle n’existe que d’être un emballement répété de l’imaginaire social», Lydia Flem, «Bouche bavarde et oreille curieuse», Le Genre humain, 5, Paris 1982.

Dans le cas de la guerre du Liban, métaphore de la terreur aveugle, cette parole oblique enveloppera la ville d’une atmosphère empoisonnée :
«Sammamu jawou-l-madina, disent les gens de Beyrouth (Ils empoisonnent l’atmosphère de la ville). Elle atteint l’autre dans ce qui en fait un être sociétal. Qu’elles soient rumeurs d’une offensive imminente, de la reprise des combats ou des bombardements systématiques – rumeurs toujours datées, prévoyant le moindre détail du scénario, et toujours le pire –; ou rumeurs d’une vague de voiture piégées «en liberté dans la ville»; qu’elles soient rumeurs de banditisme, de vols à mains armées, d’enlèvements, de vengeances sanglantes, ou de représailles; ou bien encore, qu’elles soient rumeurs de crise économique, de montée ou de baisse du dollar… quelles qu’elles soient, rumeurs de certitude, elles installent l’espace où elles se propagent dans l’insécurité et l’anxiété de l’insécurité.

Elles font craindre aux gens une chose, un événement, une situation ou son évolution en catastrophe, indéfinissable bien que toujours défini, prévu, que rien ne démentira quand bien même ce qui serait prévu n’a pas eu lieu. L’échéance est reportée, la rumeur rebondit sur elle-même et suspend la ruine, l’exécution de la menace, à une échéance incalculable.

Car dans cette ville «loquace et péripatéticienne» (Francisco Umbral, parlant de Rome), bonne conductrice, ville des media par excellence, que la rumeur de tout temps a entourée, investie, étourdie et portée, bouleversée par dix ans de guerre et la fin de toutes les certitudes, sauf de celle-ci qui dit que dans cette ville la rumeur finit toujours par avoir raison, qu’elle finit toujours par se réaliser ou réaliser une de ses sœurs en rumeur. Tout peut arriver parce que tout arrive.

La physionomie de la ville en sera parfois bouleversée. Sa physionomie physique, son tissu urbain. Les dispositifs militaires de protection et de contrôle s’en trouveront renouvelés, renforcés et multipliés, barrant ses rues et ses quartiers, quadrillant la ville, découpant son espace en interdit et permis, dangereux et praticable. Les barricades et les murs de sable s’érigent partout. Le front s’établit à l’intérieur même de la ville.

Sa physionomie morale

Ces rumeurs-là distillent le sentiment d’insécurité, induisent des comportements de peur, d’angoisse, une panique perfide, un rejet de la ville, maintiennent une menace jamais démentie, polymorphe, qui diffuse dans la tête des gens la certitude d’un risque quotidien et individuel, qui les pousse à rompre ces rapports insaisissables, profondément irrationnels qui lient affectivement les gens à leur lieu de séjour, les gens de Beyrouth à leur ville où il devient impossible de vivre (comme dit la rumeur).

Un exemple parmi tant d’autres (2)

En 1983, un peu avant, peut-être aux lendemains des élections d’Amine Gemayel à la présidence de la République, une rumeur ancienne mais toujours recommencée, s’empara de la ville, ville deux fois vaincue et désarmée (par l’armée d’Israël, en septembre 1982, par l’armée libanaise (?) fin 1982. Beyrouth était en rumeur: «Il paraît qu’ils mobilisent et se préparent à ouvrir la ville encore une fois»; «En fait, ils mobilisent déjà et se préparent sérieusement à l’offensive»; «L’offensive est maintenant imminente» … disaient les sources bien informées.

Beyrouth était cette rumeur effarée et confuse, mais précise et détaillée, elle savait tout et tout ce qu’elle savait, elle le savait de source sûre. Elle connaissait la date de l’invasion, son plan de bataille, ses lieux de débarquement, son scénario dans le détail, son déroulement, ses conséquences, ses résultats.

Rumeur récurrente, qui inventait à l’infini des rumeurs et créait une situation hallucinatoire où la réalité ne cessait de multiplier ses déformations au miroir de la rumeur, situation au sein de laquelle la ville a (sur)vécu avec une peur insurmontable, elle-même récurrente. Il y avait alors, en Beyrouth, quelque chose d’impalpable qui était comme l’idée de départ, c’est-à-dire de leur fuite. Certains sont effectivement partis, quittant provisoirement ce lieu devenu inhabitable; d’autres envisageaient la chose sérieusement, en prévision du pire; d’autres encore se préparaient à l’idée de partir et de quitter la ville.

Départs réels des uns, partiels de certains, imaginaires de certains autres ceux qui parlaient avec envie du départ des autres, cette rumeur en marche avait fini par pervertir le sens des rapports à leur ville des gens de Beyrouth qui n’étaient plus, pour ceux qui étaient restés, que le lieu de l’incertitude où l’on n’ose plus se risquer que rapidement et pour des besoins indispensables. Un lieu où l’on survit quand on ne le quitte pas.

À sa manière qui maintient une puissance de confusion et de désordre, qui maintient l’espace de la ville dans la peur, au service d’une stratégie de dislocation, cette rumeur-là dit ce que dit la guerre; elle dit que Beyrouth est (devenue) impossible à vivre. Certains magasins ferment, certains commerces disparaissent, certaines maisons s’éteignent, certains espaces meurent.

Si ces rumeurs-là favorisent les fantasmes des uns et des autres, souvent complémentaires dans leurs contradictions, elles ne les créent pas. Elles offrent un espace de cristallisation. Plus que des informations elle laisse parler et exaspérer des émotions refoulées. Car ces rumeurs relatent la guerre. Elles lui fournissent entre deux conflagrations l’attribut de la continuité. Elles sont une «continuation de la guerre»: il y a quelque chose qui peut passer de l’une à l’autre (le fantasme de) la mort de Beyrouth.

Pour aller plus loin sur ce thème du même auteur:

https://www.renenaba.com/esquisse-d-une-reflexion-sur-la-question-de-la-fragmentation-des-societes/

Note
  1. Cet article s’inscrit dans le cadre d’un travail en cours sur Beyrouth.
  2. A tour de rôle, selon les circonstances et le territoire où elle prend, la rumeur concernera tout le monde. Tous {chrétiens et musulmans, la droite et la gauche, les Syriens et les Palestiniens, les gens d’en bas, comme ceux d’en haut), tous donc ont participé à la vie des rumeurs, tour à tour victimes ou propagateurs, dans des rapports inextricables. D’autres exemples sont possibles.
Illustration
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