Vers une redistribution des cartes au Cameroun du fait de la guerre contre Boko Haram

Illustration : Washington Post ; A ‘Body-count’ app, counting the deaths resulting from Boko Haram attacks, can be seen on a mobile phone, laid out on a map of northern Nigeria, Chad, and Cameroon-border-area. Yola, Nigeria, February 18, 2014. (Andy Spyra/Laif/Redux) http://www.washingtonpost.com/news/in-sight/wp/2015/01/27/the-enemy-within-a-closer-look-at-survivors-of-boko-haram-attacks-across-northern-nigeria-part-ii/

portrait

par Zachée Lapée (1)

Paris- 20.02.15- Sur fond d’une épidémie de grippe aviaire touchant 11 états du Nigeria, la guerre menée par le Cameroun contre Boko Haram a provoqué une redistribution des cartes au profit de la Russie et de la Chine, dans un pays longtemps considéré comme une chasse gardée française.

À l’aube d’un siècle post américain, cette modification de la donne stratégique est symptomatique de l’activisme de ces deux états majeurs du BRICS anti atlantistes dans l’arrière cour de l’Occident et du reflux consécutif français dans son pré carré africain.

1- Zachée Lapée, militant de la société civile camerounaise, petit-fils du photographe qui a immortalisé Ruben Um Nyobé, un des deux chefs du combat nationaliste camerounais avec Félix Moumié. Il est fondateur et président de Migrants solidaire et de « We Love Cameroun ».

Rappel des faits

Le Cameroun a lancé deux opérations militaires (Émergence et Alpha) afin de contrer les incursions meurtrières du groupe djihadiste nigérian dans l’extrême nord de son territoire, infligeant de lourdes pertes aux djihadistes : 147 tués le 17 janvier. Mais malgré ce lourd bilan, la situation ne s’améliore pas.

Le Cameroun prête l’intention à Boko Haram d’instaurer un califat sur les territoires dont ils prennent le contrôle. Leur offensive se concentre sur l’État de Borno (nord du Nigeria), en se livrant à des exactions d’une grande ampleur comme ce fut le cas à Baga, une localité proche du Lac Tchad, où 2.000 personnes auraient été massacrées, provoquant l’exode d’une dizaine de milliers d’autres vers le Tchad.

Mais l’offensive des djihadistes dans le nord est du pays, à deux semaines des élections présidentielles nigeriannes, -reportée depus à fin Mars-, paraît surtout destinée à destabliliser un président coupable, à leur yeux, d’avoir mis en échec le plan palestinien à l’ONU visant à décreter l’Indépendance de la Palestine dans les deux ans. Le vote du Nigéria n’a pas constitué une grosse surprise pour bon nombre d’observateurs africains. Le président Goodluck Jonathan, membre de l’église évangélique nigériane « Word of Life Bible Church », affiliée à l’église évangélique des Etats Unis, est l’un des plus fermes soutiens à Israël. Le President Goodluck Jonathan et le Pasteur Ayodele Joseph Oritsejafor, le chef de son église ont effectué en 2014 un pélerinage en Israël, au cours duquel il ont eu un entretien avec le pemier ministre israélien Benyamin Netanyahu.

Le Tchad : un gendarme régional de l’ancienne Afrique francophone ?

Les djihadistes nigérians menacent à la fois la sécurité et la stabilité du Tchad. Une cinquantaine de km de territoire camerounais séparent N’Djamena du nord du Nigeria et la route stratégique N’Djamena-Douala, qui offre un débouché maritime aux Tchadiens, est désormais menacée. Dans ce contexte, le Tchad a décidé d’envoyer un important contingent des forces armées tchadiennes pour venir en appui aux forces armées camerounaises. Le président tchadien, Idris Déby-Itno, a informé son Assemblée nationale que l’implication du Tchad dans la « guerre contre le terrorisme » va se doubler d’un engagement des pays membres de la CBLT (Commission du Bassin du lac Tchad, Niger, Nigeria, Tchad, Cameroun), en vue de reconquérir Baga, base principale de la force multinationale. Deux mille soldats tchadiens est positionnée depuis le 17 janvier à Fotokol, ville frontalière avec le Nigeria située juste en face de Gamboru contrôlée par Boko Haram. Les deux villes ne sont séparées que par un pont de 500 mètres.

Au delà de ces considérations, le Tchad, déjà sous traitant de la France au Mali, s’est à nouveau proposé au Cameroun en tant que préposé et substitut de l’ancienne puissance coloniale, en appui aux forces camerounaises, dans un zèle militariste destiné à assumer une fonction de gendarme régional de l’ancienne Afrique francophone en vue de gommer dans l’ordre subliminal les lourdes suspicions qui pèsent sur la dictature népotique d’Idris Déby.

Grisé par ses nouvelles richesses pétrolières, au point de copier les mœurs wahhabites avec une polygamie abondante d’une dizaine d’épouses, régnant sur un pays où les opposants peuplent depuis longtemps les cimetières, Idris Déby se vit et se veut comme le nouveau satrape de l’Afrique. Les ambitions d’Idriss Déby au leadership de l’Afrique se heurtent toutefois aux réticences de ses pairs, lesquels, via l’Union Africaine, se sont proposés de lever une armée de 7.500 hommes pour combattre Boko Haram et brider du même coup le tchadien.

L’Algérie, médiateur des conflits trans régionaux de la zone sahélo-saharienne ?

Peu avant son intervention, le tchadien s’était rendu à Alger afin de recevoir l’onction de L’Algérie qui s’est substituée à la France dans la zone sahélo-saharienne, 18 mois après Serval, en tant que médiateur des conflits trans-régionaux. L’Algérie, dirigée par un président handicapé, se pose désormais en médiateur de tous les conflits de la zone…. de la Libye djihadiste à la Tunisie au Mali. http://www.madaniya.info/2014/10/16/l-algerie-s-est-substituee-a-la-france-dans-la-zone-sahelo-saharienne/

Outre sa médiation dans le conflit malien où elle a déjà abrité la conférence de réconciliation entre le MNLA et le gouvernement de Bamako, Alger a pris langue avec toutes les fortes têtes de la zone, du turbulent néo-islamiste libyen Abdel Hakim Bel Hadj, le poulain du Qatar, à Idris Déby, et fourni à Tunis du matériel de lutte contre les islamistes tunisiens.

Dans une phase transitionnelle du pouvoir, les Algériens tout en préservant les apparences, s’appliquent à dissuader le zèle intempestif des services français en veillant à maintenir à distance stratégique son ancienne puissance coloniale, très désireuse d’ausculter le pouls de l’Algérie par des ventouses qu’elle cherche à appliquer à proximité du territoire algérien, sous la forme de station d’écoutes et de repérage, soit depuis le territoire tunisien, soit d’une base relais dans le Nord Mali dans la zone de Tessalit.

La percée de la Russie et de la Chine

fait nouveau dans cette configuration, la Russie a opéré une percée significative sur le plan militaire, s’engageant à fournir à l’armée camerounaise « des armements et systèmes les plus sophistiqués de dernière génération ». Selon l’ambassadeur Nikolay Ratsiborinskiy, l’équipement militaire promis porte sur attendu « l’artillerie, y compris l’artillerie de missiles, la protection aérienne, le système anti-aérien de missiles et de canons, le transport de personnel, les camions blindés et les autres équipements et armements ». Pour garantir une bonne utilisation de ces équipements, la Russie serait prête à accueillir de jeunes camerounais pour la formation des spécialistes civils et militaires.

En plus du système de surveillance des frontières, un dispositif installé par la Chine, le Cameroun sera doté des systèmes de DCA Russes pour sécuriser son espace aérien.

Au plan économique, la Russie est prête à assurer la réalisation de projets d’infrastructure et de développement au Cameroun, notamment dans la Région de l’Extrême-Nord. Autrement dit, sur le plan économique, la 6 me puissance économique mondiale va investir dans l’extrême-nord Cameroun, un message fort pour signifier que la guerre est d’abord une guerre économique et contre le sous-développement.

La Chine, pour sa part, outre le dispositif de surveillance des frontières, a offert du matériel militaire de protection maritime au Cameroun pour une valeur de 2,5 milliards FCFA, de même que des hélicoptères, à titre de contribution à la lutte contre la piraterie et la criminalité dans le Golfe de Guinée et contre la secte islamiste nigériane. Elle envisage d’importants investissements dans le domaine économique. La Banque chinoise d’import-export (Exim Bank of China), l’institution financière publique qui fait office de bras séculier des investissements chinois à l’étranger, pourrait ouvrir une filiale au Cameroun.

Depuis 2011, selon les chiffres de la Caisse autonome d’amortissement (CAA), le gestionnaire de la dette publique du Cameroun, Exim Bank of China est devenu le principal bailleur de fonds du pays. Cette année-là, indique la CAA, la banque chinoise a injecté 536 milliards de francs CFA dans les circuits économiques du Cameroun, contre 105 milliards de francs CFA seulement pour l’Agence française de développement (AFD).

Mieux, l’institution financière chinoise a financé la plupart des grands projets d’infrastructures en cours dans le pays : Le barrage de Memve’ele (280 milliards), le port en eau profonde de Kribi (218 milliards), l’autoroute Yaoundé-Douala (241 milliards), le déploiement de la fibre optique (environ 72 milliards à ce jour), le projet e-post destiné à interconnecter tous les bureaux de poste du pays (32 milliards).

Israël et le BIR du Cameroun

Depuis 2001, le BIR (Bataillon d’Intervention Rapide) bénéficie de l’encadrement israélien, sous l’autorité d’AVI Abraham SIRVAN, un Colonel retraité de l’armée israélienne et ancien attaché de défense à l’ambassade d’Israël à Yaoundé. Rattaché directement à la présidence de la République, le BIR va devenir peu à peu l’atout stratégique majeur de la défense camerounaise. L’implication d’Israël dans l’encadrement du BIR en particulier et de la sécurité présidentielle en général date de la tentative de coup d’État de 1984 : doutant de la loyauté des Français (DGSE) qui assuraient jusque-là sa sécurité, Paul Biya s’est tourné vers les États-Unis. Ces derniers ont à leur tour sous-traité le marché à Israël. Le premier officiant israélien aura été Meir Meyerkhous dit Meyer, auparavant affecté au Zaïre à la protection rapprochée de Mobutu.

À partir des émeutes de février 2008, le rôle du BIR a considérablement changé. Il a été appelé en renfort pour sécuriser Douala, puis Yaoundé et le palais présidentiel, menacés par les manifestants. Depuis mars 2009, ses effectifs ont été augmentés et il a remplacé à Bakassi les forces traditionnelles. Mais cette présence accrue du BIR, qui compte désormais près de cinq mille (5000) hommes, pose problème. Son importance a suscité la défiance de l’armée traditionnelle en ce que le BIR apparaît comme une armée dans l’armée. Les avantages et primes dont bénéficient ses servants ont suscité jalousies et tensions. Depuis 2010, le BIR est associé à la sécurité du président. S’il ne participe qu’indirectement, sa présence s’explique par l’image d’invincibilité et la crainte qu’il suscite auprès des camerounais.

La présence du BIR aux abords des itinéraires du cortège présidentiel est surtout dissuasive. Si le BIR est associé à la Garde présidentielle (GP) au dispositif de sécurité présidentiel, sa mission principale reste et demeure la défense du territoire. En 2010, Avi Abraham Sirvan, tué dans un accident d’hélicoptère, est remplacé par Maher Herez, lui aussi un ancien colonel du Mossad. Les éléments de GP sont habillés avec le même uniforme que celui de l’armée israélienne et ceux du BIR portent celui des forces spéciales israéliennes.

Du coté occidental

Les États Unis ont qualifié les exactions de Boko Haram de « crime contre l’humanité », ouvrant ainsi la voie à une comparution possible des dirigeants de ce groupement islamiste nigérian devant la justice internationale. … dans l’hypothèse de leur capture. De son côté, l’Allemagne a fourni plus de 100 véhicules militaires au Cameroun dans le cadre de la lutte contre les insurgés islamistes nigérians, alors que la France a mis en place une cellule de coordination et de liaison (CCL) adossée à l’opération Barkhane et forte de 10 militaires afin de coordonner les actions militaires des pays de la CBLT.

La Commission du Bassin du Lac Tchad ou CBLT est une structure permanente de concertation mise en place en Afrique afin de coordonner les actions de différents états pouvant affecter les eaux du bassin du lac Tchad et régler pacifiquement les problèmes et différents affectant cette zone. La CBLT a vu le jour le 22 mai 1964, lorsque les chefs d’état des pays riverains du lac, à savoir le Niger, le Nigeria, le Tchad et le Cameroun décidèrent par la Convention de Fort-Lamy (aujourd’hui N’Djamena), de mettre en place une structure permanente de concertation appelée « Commission du bassin du lac Tchad ». En 1999, un cinquième membre se joignit à la Commission, la République centrafricaine.

La France à bout de souffle. En fin de course ?

Déployé en France en application de la mise en alerte maximale du plan Vigipirate du fait du carnage de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, -un effectif de l’ordre de 10.000 personnes chargé de la protection des édifices publics, des lieux de culte et autres zones sensibles, à raison d’un surcoût d’un million d’euros par jour- présente au Sud-Liban au sein du contingent des casques bleus de l’ONU, en Afrique occidentale (Mali et RCA), fortement ébranlée par les manifestations anti françaises du fait des caricatures du prophète Mohamad dans le tiers monde, particulièrement au Niger, le fief du géant nucléaire français AREVA, accusant un lourd endettement sur fond de stagnation économique, sans la moindre perspective d’un gros contrat d’armement générateur de devises, la France paraît à bout de souffle. En fin de course ?

L’Afrique abrite le 1/4 de la la population de l’humanité et détient le 1/3 des réserves mondiales de minerais. Elle compte 18 prix Nobel et vingt cinq pays africains connaîtront une croissance de 6 à 13 pour cent en 2015. 50 pour cent des francophones vivent en Afrique, avec une projection de 85 pour cent en 2060. Des chiffres qui tranchent avec la sinistrose française.

L’ironie de l’histoire voudrait que la France, la grande absente de la grande bataille du Cameroun, qui fut longtemps le « fardeau de l’Afrique noire », ne subisse un sort identique à celui d’une autre ancienne puissance coloniale, le Portugal, en voie d’appauvrissement et dont les bijoux de famille ont été cédés à son ancienne colonie, l’Angola. Qu’elle ne subisse, à son tour, non la rigueur du « Code Noir de l’Esclavage » qu’elle a longtemps pratiqué à l’égard de ses indigènes, mais les dures contraintes de la dépendance économique. Qu’il est loin le temps joyeux des Djembés et des mallettes.

L’Asie représente le commencement de l’histoire et l’Europe sa fin, pronostiquait Hegel au XIX me siècle. Le pronostic du philosophe allemand se vérifiera-t-il à l’aube d’un siècle post américain. La redistribution des cartes au Cameroun en constitue-t-il le prologue ?

1- Zachée Lapée, militant de la société civile camerounaise, petit-fils du photographe qui a immortalisé Ruben Um Nyobé, un des deux chefs du combat nationaliste camerounais avec Félix Moumié. Il est fondateur et président de Migrants solidaire et de « We Love Cameroun ».

Du même auteur
  • http://www.renenaba.com/cameroun-france-pour-qui-sonne-le-glas-le-cameroun-ou-la-france/
Références

Forces françaises hors de la métropole

Les forces françaises hors de la métropole sont les détachements de l’armée française localisés hors du territoire européen de la France. Environ 6.500 militaires français sont répartis, en 2015, dans les opérations extérieures (OPEX), dont les plus importantes se situent au Sahel, en Centrafrique ou au Liban. En ajoutant aux OPEX les forces dites de « présence » et de « souveraineté » stationnés dans la France d’outre-mer, on obtient un total d’environ 20.000 soldats stationnés hors de la métropole.

Ces chiffres ne prennent pas en compte les effectifs de la Marine nationale dont les bâtiments patrouillent en permanence dans toutes les mers du globe. Au début d’octobre 2011, 228 opérations extérieures ont été recensées depuis 1963 et la fin de la guerre d’Algérie ; 616 militaires y sont morts au service de la France.

Forces françaises hors de métropole en 2014

Forces temporaires

  • Tchad et Mali : Opération Barkhane : 3000 Hommes, à partir d’août 2014
  • République centrafricaine :  Opération Sangaris : 2.000 Hommes
  • Golfe de Guinée : Mission Corymbe : 300 Hommes

Total : 5300

Forces sous mandat international

  • ONU (Liban, dont opération Daman : 900 hommes/Côte d’Ivoire/ autres)
  • UE (Golfe d’Aden : opération Atalante : 270 hommes / autres)
  • Autres coalitions (océan Indien/ autres)

Total : 1200

Forces de présence

  • Côte d’Ivoire : 450 Hommes
  • Djibouti : 2000 hommes
  • Émirats arabes unis : 750 hommes
  • Gabon : 900 hommes
  • Sénégal : 300 hommes

Total : 4000

Forces de souveraineté

  • Antilles 1250 hommes
  • Guyane : 2200 hommes
  • Réunion/Mayotte : 1900 hommes
  • Nouvelle-Calédonie : 1500 hommes
  • Polynésie : 1000 hommes
  • TAAF (Terres Australes et antarctiques françaises) : 200 à 250 hommes

Total = 7.800

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