France-Syrie 2/2 : Cent ans d’ingérence diplomatique française en Syrie

En 2011-2013 comme en 1911-1913, un mouvement d’opposition, instrumentalisé par des puissances étrangères défendant leurs intérêts stratégiques

La suite des événements est bien connue : les Ottomans entrèrent dans le Premier conflit mondial aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie et le gouvernement jeune-turc châtia les chefs du mouvement arabiste (en partie en raison de documents compromettants retrouvés au consulat de France à Beyrouth, laissés là par le dernier consul en charge, François Georges-Picot).

Le territoire syrien fut partagé entre les vainqueurs (France et Grande-Bretagne) lors des accords Sykes-Picot et les Britanniques autorisèrent la formation du premier foyer national juif en Palestine, ce qui allait aboutir à la création d’Israël en 1948. Tandis que la Grande-Bretagne établissait son mandat en Palestine, en Transjordanie et en Irak, la France installait le sien en Syrie et au Liban, créant un État du Grand-Liban en 1920 et envahissant le reste de la Syrie après sa victoire à la bataille de Mayssaloun (juillet 1920).

Les nouvelles autorités françaises divisèrent à nouveau la Syrie en de micro-États (États de Damas, d’Alep, du Djebel Druze, Territoire autonome des Alaouites et sandjak d’Alexandrette). En 1939, ce dernier territoire au nord-ouest de la Syrie en fut même détaché et annexé à la Turquie pour empêcher celle-ci de rejoindre le camp de l’Axe fasciste. Au cours de l’entre-deux-guerres, des révoltes éclatèrent en Syrie (1925-1927) et en Palestine (1936) qui furent sévèrement réprimées par les autorités mandataires françaises et britanniques. À Damas, un quartier de la vieille ville (Harika), entièrement détruit puis reconstruit selon un plan en damier qui jure avec le reste du tissu urbain traditionnel, porte encore le souvenir du bombardement français qui visa à mater la grande révolte s’étendant à la capitale syrienne depuis l’oasis de la Ghouta environnante.

À l’indépendance, en 1945-1946, les troupes françaises ne furent délogées qu’au prix d’un dernier bombardement sur la capitale (détruisant en partie le Parlement syrien). En somme, la France s’était comportée en Syrie comme dans les protectorats en Tunisie et au Maroc, en puissance coloniale. Ceci rend son implication actuelle dans le conflit syrien d’autant plus ambigüe et sujette à caution.

Le comparatisme historique -on l’a dit plus haut- est un procédé à manier avec prudence afin d’éviter de tomber dans l’anachronisme.

Cependant, on ne peut s’empêcher d’établir un parallèle entre la politique menée actuellement par la diplomatie française en Syrie et celle qu’elle avait poursuivie à la veille de la Première Guerre mondiale et de son occupation de ce territoire.

Dès le début des troubles en Syrie, en mars 2011, l’ingérence diplomatique française rappela à de nombreux Syriens avertis le fâcheux précédent de l’époque coloniale.

Sans entrer dans le détail de la chronologie qui a vu les responsables diplomatiques français (incarnés par les ministres des Affaires étrangères Alain Juppé puis Laurent Fabius) passer de la condamnation de la répression menée par le régime syrien à la livraison d’armes aux rebelles puis aux menaces d’intervention militaire, nous pouvons nous arrêter sur le symbole que constitue l’organisation par Paris et ses alliés de conférences dites des « amis de la Syrie».

Au départ, pour éviter les soupçons d’ingérence, Paris laissa ses alliés du Qatar, de Turquie et même, faut-il le rappeler, de la Tunisie (en février 2012), accueillir sur leurs sols ces conférences réunissant l’opposition syrienne et ses puissants alliés-protecteurs. Rappelons à cet égard la réaction scandalisée d’une partie de l’opinion tunisienne panarabe, incarnée alors par feu Chokri Belaïd qui dénonçait là une conférence des « amis de l’entité sioniste»(1).

Puis ce fut à Paris même que ces conférences eurent lieu (à partir de l’été 2012) sous la direction du ministre Laurent Fabius, rappelant singulièrement l’épisode du Congrès arabe de 1913.

En effet, en 2011-2013 comme en 1911-1913, nous nous trouvons face à un mouvement d’opposition au régime en place qui est instrumentalisé par des puissances étrangères défendant leurs intérêts stratégiques, économiques voire idéologiques et culturels.

Il y a un siècle, ces intérêts consistaient en le contrôle de la route des Indes, le maintien du protectorat sur les chrétiens d’Orient, la construction de voies ferrées, le développement du système bancaire, la diffusion des langues française, anglaise ou allemande à travers le réseau d’écoles laïques ou religieuses.

Aujourd’hui, il s’agit de la sécurité d’Israël, du contrôle des voies d’approvisionnement énergétiques, de l’exploitation de ces ressources en gaz et en pétrole mais aussi du développement du secteur financier, de l’ouverture de nouveaux marchés et de la conclusion de contrats d’armement ou d’infrastructures.

Il peut y avoir également la perspective d’étendre en Syrie un système ethno-confessionnel déjà à l’œuvre au Liban et en Irak (selon une vieille logique du « diviser pour mieux régner ») ou celle d’y développer une influence culturelle et linguistique et une coopération universitaire et technique qui maintient dans les faits les pays « partenaires » dans une situation de dépendance et organise la fuite des cerveaux.

De toute évidence, les responsables français des Affaires étrangères comme ceux des autres puissances occidentales impliquées en Syrie avec la complicité de certains gouvernements arabes placent leurs intérêts bien au-dessus de ceux de la population syrienne, désormais victime d’un conflit qui la dépasse (110.000 morts à ce jour et plus de deux millions de réfugiés à l’étranger, sans compter les millions de déplacés à l’intérieur du territoire syrien en deux années et demie de guerre).

Après l’état de chaos laissé par l’intervention de l’OTAN initiée par la France en Libye en 2011, après l’occupation d’une portion du territoire malien (riche en minerais) par l’armée française allant jusqu’à exclure les troupes régulières maliennes sous le prétexte d’y combattre le terrorisme jihadiste et d’y défendre les intérêts des Touaregs en 2013, qui peut encore se bercer d’illusions sur les bonnes intentions du gouvernement français actuel et de ses alliés dans le conflit syrien ?

Qui peut croire que les armes destinées à l’Armée syrienne libre (ALS) ne tomberont pas dans les mains des mêmes jihadistes que la France prétend combattre ailleurs ?

Comment se fait-il que les médias dominants occultent systématiquement les enjeux économiques et stratégiques de ce conflit autour d’un territoire syrien où l’on projette de faire passer un gazoduc acheminant le gaz naturel liquide du Qatar vers l’Europe via la Turquie, concurrençant ainsi le projet de gazoduc russe ?

Comment ne pas voir que le territoire syrien sépare précisément la Turquie d’Israël, empêchant ainsi l’établissement de relations économiques terrestres entre ces deux alliés auxquels s’ajoutent l’Egypte et la Jordanie qui ont déjà signé des accords de paix avec Israël ?

Face à ce que l’on peut désormais qualifier de « propagande organisée » (la principale source d’information des médias occidentaux -parfois repris par les médias arabes- sur ce conflit étant l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, basé à Londres et en contact étroit avec les services de renseignement britanniques), il était sans doute utile de rappeler ces différents points et de mettre l’accent sur la profondeur historique et sur la dimension internationale du conflit qui se déroule sous les yeux d’une opinion publique déboussolée.(2)

De même, il peut être utile de rappeler que le concept de « droit d’ingérence » a été forgé par Bernard Kouchner, ancien ministre des Affaires étrangères français et dirigeant de l’association Médecins sans frontières, à partir de l’idée d’un devoir d’ingérence humanitaire.

Enfin, il peut être utile de rappeler que la levée de l’interdiction sur la livraison d’armes en Syrie a été justifiée par Laurent Fabius, non par son souhait de voir les rebelles l’emporter sur l’armée régulière syrienne, mais par le souci de « rétablir un équilibre défensif », une expression qui n’a pas d’autre sens selon nous que de laisser les deux adversaires s’entretuer jusqu’à ce que le fruit soit mûr pour une intervention étrangère ou une conférence internationale qui permettrait aux véritables adversaires, comme lors des anciennes conférences coloniales, de se partager le gâteau.

Au milieu de tout cela, l’opposition syrienne, divisée comme celle de 1913 sur la question du recours aux puissances étrangères pour faire aboutir ses revendications, apparaît de plus en plus comme le dindon de la farce, instrumentalisée le temps de remplir son rôle de subversion, légitimant l’usage de la violence contre l’État syrien (confondu avec le régime), contre son armée, ses infrastructures et ses « partisans » et ouvrant la voie à une nouvelle forme d’impérialisme, plus pernicieuse que les précédentes car avançant masquée sous les oripeaux de la défense des droits de l’Homme et des libertés individuelles, avatar de la « mission civilisatrice » du siècle précédent.

Les artisans de cette politique du chaos espèrent sans doute qu’il en émergera un nouveau Moyen-Orient plus conforme à leurs intérêts d’une économie mondialisée, afin que le règne des multinationales s’étende aussi, le plus complètement possible, à une Syrie très sourcilleuse eu égard à sa souveraineté nationale, aussi bien dans l’ordre politique que dans le domaine économique.

De ce point de vue, une solution de la crise syrienne similaire à celle des autres pays du « printemps arabe » (la Tunisie, l’Egypte, la Libye, le Yémen) offrirait peut-être aux pays de la Triade (États-Unis, Union européenne, Japon) et à leurs alliés une solution à la crise économique qui les frappe depuis 2008 en ouvrant ces marchés à leurs investissements.

On en voudra pour preuve l’attitude prédatrice du triste diplomate français Boris Boillon qui, après avoir favorisé à Paris la conclusion par le colonel Kadhafi de contrats mirifiques (mais non honorés par la suite), s’était vu récompensé par Nicolas Sarkozy par un poste d’ambassadeur à Bagdad depuis lequel il officiait en bon VRP de la « frankozie » et d’où il appelait sans relâche les investisseurs français à se jeter sur l’immense et juteux marché de la reconstruction irakienne, ceci avant de venir tenter l’aventure en Tunisie avec les succès que l’on sait.

Est-ce à cela qu’œuvre actuellement la diplomatie française en Syrie – tout casser pour reconstruire à sa façon ? Au prix de combien de victimes supplémentaires ? CQFD.

Pour aller plus loin

Jamil Mardam Bey :

Les ingérences américaines en Syrie : témoignage de Robert Kennedy jr.

  1. Kaïs Ezzerelli est un historien contemporanéiste franco-tunisien, doctorant à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Ancien boursier et chercheur associé de l’Institut Français du Proche-Orient à Damas et de l’Orient Institut à Beyrouth, il a vécu au total huit années en Syrie et au Liban jusqu’en 2009 et quatre années en Tunisie (2011-2015) où il a mis en place et assumé un enseignement de l’histoire du monde arabe. Éditeur des Mémoires de Muhammad Kurd ‘Ali (1876-1953), il a également publié plusieurs articles sur les intellectuels, les autobiographies et la presse arabes comme sur les relations entre l’Europe, le Maghreb et le Machreq. Dernier ouvrage paru : Diplomatie occidentale et dissidence arabe. La France coloniale et le mouvement arabiste en Syrie ottomane (1912-1914), Tunis, Dar al-Wasla, 2014.

Pour aller plus loin

  1. René Naba
    René Naba
    Fév 27, 2017 - 10:07

    Pour la diffusion de l’ouvrage

    Les mots de liaison
    Lot n° 1674
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