Syrie-armes chimiques: Ils en ont rêvé, Trump l’a fait!

Ce matin du 7 avril 2017, l’opinion mondiale s’est réveillée comme à la sortie d’un mauvais rêve avec l’annonce de frappes américaines aussi soudaines qu’inattendues contre des installations militaires d’un pays en guerre et donc déjà affaibli par un conflit interne, la Syrie.

Ainsi avons-nous assisté, médusés, à la mise en œuvre d’un vieux scénario élaboré il y a quelques années qui voulait entraîner la communauté internationale dans un conflit militaire en Syrie contre le régime en place et qui avait été sur le point de se concrétiser à l’été 2013 nonobstant la reculade des gouvernements Obama et Cameron alertés sans doute sur les risques encourus par une telle aventure.

La lutte de la civilisation contre la barbarie, selon le vieil adage colonial.

Ils en avaient rêvé, Trump l’a fait, pourrait-on dire, et certains applaudissent des deux mains cette action entreprise au nom de la civilisation en lutte contre la barbarie, selon le vieil adage colonial, ceci au mépris du droit international qui garantit la souveraineté des États-nations membres de l’ONU et ne propose l’usage de la force militaire qu’en réponse à l’agression d’un État contre un autre, comme ce fut le cas lors de la première guerre du Golfe par exemple (1991).
Petite innovation par rapport au scénario raté de 2013: cette fois-ci, face au blocage de ses propositions de résolutions par la Chine et la Russie, les États-Unis ont pris l’initiative d’intervenir seuls. Le prétexte invoqué: l’usage supposé d’armes chimiques par l’armée arabe syrienne (présentée comme «l’armée du régime syrien», voire «l’armée de Bachar al-Assad», comme s’il s’agissait d’une vulgaire milice) contre des populations civiles, usage dont le président Trump s’est dit convaincu et qui l’aurait fait changer de ligne politique en l’espace de quelques jours.

Or, cet argument ne tient pas plus aujourd’hui qu’en 2013: l’armée syrienne (et le régime actuel) n’ont en effet aucun intérêt (ni militaire, ni politique) à l’usage de telles armes dont «l’efficacité» est limitée et qui le condamnerait effectivement aux yeux de l’opinion mondiale.

Cet argument tient même moins aujourd’hui qu’en 2013 puisqu’à la suite de la précédente campagne politico-médiatique massive contre lui, le régime syrien s’était soumis à un accord pour la destruction de son stock d’armes chimiques sous le contrôle d’inspecteurs internationaux.

A un moment où il regagne du terrain par ses armes «conventionnelles» (avec notamment la récente prise de contrôle d’Alep) et appuyé par les forces militaires de ses alliés (au premier rang desquels la Russie et l’Iran) mais aussi par la coalition internationale en lutte contre Daesh et les milices kurdes, le régime n’a aucun intérêt à perdre le bénéfice de cette progression militaire en utilisant des armes prohibées.

L’hypothèse avancée par les Russes du bombardement d’un dépôt d’armes chimiques détenues par les groupes rebelles ne semble pas complètement farfelue. Mais à supposer que les soupçons américains (immédiatement relayés par les gouvernements français, allemand, britannique et par tous ceux qui ont intérêt à l’échec militaire de l’armée régulière syrienne) aient quelque fondement, aucune enquête, aucune preuve n’est venue étayer cette accusation.
A l’appui de son geste, Trump affirme avoir été touché par les images des enfants victimes de l’arme chimique et clame sa certitude que le régime porte la responsabilité de cette frappe. Or on ne gouverne pas sous le coup de l’émotion et celle-ci, légitime au demeurant (comment ne pas avoir le cœur soulevé par ces images horribles?), ne justifie pas à elle seule de frapper un supposé coupable sans enquête internationale, sans conclusions formelles, sans preuves.

Le précédent de Colin Powell en Irak en 2003

En 2003, pour justifier l’intervention américaine en Irak, Colin Powell s’était présenté avec une fiole ridicule sensée contenir de dangereuses substances et que ses services auraient trouvées sur le terrain irakien. Mais hier, l’ambassadrice américaine s’est contentée de montrer des photographies de ces enfants morts, sans autre «preuve» que cela, mettant en scène le conseil de sécurité de l’ONU comme s’il s’agissait d’un tribunal – ce qu’il n’est pas – et se présentant comme le procureur chargé de l’accusation d’un inculpé – ce qu’elle n’est pas.

A cette différence près que, dans un tribunal, les juges (ou jurés) doivent pouvoir débattre sereinement avant de rendre leur jugement alors qu’ici la sentence est venue du pseudo-procureur lui-même et en un temps record: le temps de l’émotion.

Un détournement des instances internationales au profit d’une mise en scène médiatique

Il y a donc eu détournement des instances internationales au profit d’une mise en scène médiatique visant à justifier auprès de l’opinion mondiale sous le choc des images une action militaire entreprise de façon unilatérale – au mépris du droit international, donc – par les États-Unis d’Amérique qui semblent dirigées aujourd’hui par une girouette capable de changer d’avis tous les deux jours.

Trump s’étant engagé dans des discussions diplomatiques avec le président syrien depuis le mois de janvier dernier et affirmant il y a peu qu’il fallait dialoguer avec lui, doublé d’un impulsif réagissant selon ses émotions et non selon un raisonnement logique.

Trump reprend le rôle endossé avant lui par Hillary Clinton

Cette comédie médiatique interprétée notamment lors de sa conférence de presse par un Trump reprenant le rôle endossé avant lui par Hillary Clinton ne signifie pas que l’enchaînement des événements récents soit dénué de toute logique, mais celle-ci est dissimulée par le scénario que les représentants américains et leurs alliés jouent en ce moment devant les caméras.

L’autre prétexte affiché par Trump lors de cette dernière conférence de presse prêterait à rire s’il ne servait pas à justifier un acte sans précédent dans la crise qui se joue au Moyen-Orient depuis 2011 le «danger» que représenterait pour le peuple américain cette agression supposée de l’armée syrienne contre des civils syriens en Syrie.

Ici, Trump se mue en champion toutes catégories dans les acrobaties sémantiques: pour convaincre l’opinion américaine à qui il avait promis que son gouvernement se recentrerait sur les États-Unis de la pertinence de cette intervention, il se devait de faire sentir l’imminence d’une menace sur les Américains eux-mêmes. Là encore, il montre sa capacité à user du mensonge de façon éhontée selon le vieil adage qui dit: «plus le mensonge est gros, plus ça passe».

Et le pire, c’est que cela semble passer non seulement aux États-Unis où Hillary Clinton et les sénateurs sont sur la même longueur d’onde que lui, mais aussi auprès des gouvernements de grandes nations comme la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne qui lui ont apporté leur soutien. Gageons qu’ils auront plus de mal, une fois l’émotion passée, à convaincre leurs opinions publiques et leur classe politique de la réalité de cette menace syrienne. Mais l’important est ailleurs…

Car que cache cette soudaine agitation qui a fait franchir le pas à celui que l’on croyait prêt à s’arranger avec Poutine et al-Assad il y a encore deux jours? Et d’abord, quelle signification et quelle portée donner à l’acte lui-même?
59 missiles Tomahawk lancés par l’USS Porter depuis la mer Méditerranée ont atteint la base aérienne de Shayrat située à un point stratégique de la Syrie, à la rencontre des axes Est-Ouest et Nord-Sud, à proximité de la ville de Homs qui fut un haut-lieu de la révolte syrienne avant d’être reprise par l’armée arabe syrienne.

On ne connaît pas bien l’ampleur des dégâts mais il semble que la tour de contrôle, le radar et le système anti-aérien aient été détruits, sans compter la demi-douzaine de victimes civiles et militaires annoncées par les médias officiels qui insistent pour leur part sur le maintien de certaines infrastructures (hangars) abritant des avions.

La première signification de cette frappe, au-delà de l’importance des dégâts que l’on présente de part et d’autre comme limitée, c’est son fait même: les États-Unis ont pu pour la première fois en six années de guerre en Syrie intervenir militairement contre les forces de l’armée régulière syrienne.
Cela les démangeait depuis longtemps: Trump l’a fait! En cela, il s’affirme dans son pays comme sur la scène internationale comme un chef de guerre, à la grande satisfaction du lobby militaro-industriel qui a soutenu sa campagne et à la grande satisfaction de ses petits ou moyens alliés occidentaux, israélien ou arabes qui n’osaient pas se frotter directement à l’armée syrienne soutenue par le grand frère russe et par le cadet iranien.
On s’interrogera au passage sur les raisons qui ont fait que le système de défense anti-missile dernier cri installé en Syrie par les Russes (missiles S300 et S400) n’a pas fonctionné. Les experts répondront peut-être un jour. En attendant, il s’agit là d’une victoire symbolique pour le nouveau président états-unien si contesté à l’intérieur comme à l’extérieur et qui est aujourd’hui presque porté aux nues par ceux qu’il a méprisés (et qui le lui ont bien rendu) au cours des derniers mois de sa campagne et des premiers mois de sa présidence (à commencer par Angela Merkel, reçue avec une extrême froideur à la Maison Blanche).

C’était peut-être le principal objectif de Trump finalement, à la façon du coucou qui vient prendre la place d’un ancien locataire dans le nid douillet du bureau ovale: montrer qu’il est là en faisant table rase de la politique suivie par son prédécesseur. Si cela ne fonctionne pas encore avec le système Obamacare, avec le projet de mur à la frontière mexicaine ou avec l’interdiction faite à certaines catégories de migrants d’entrer sur le territoire américain, peut-être cela fonctionnera-t-il à l’étranger?

Un coup de semonce ou un coup d’épée dans l’eau?

Trump tâtonne en se disant peut-être que cela finira par payer. Mais à ce jeu-là, il risque aussi bien de tout perdre de son crédit international, surtout si son «coup de semonce» se transforme en «coup d’épée dans l’eau», et d’entraîner beaucoup de monde dans son échec.
Car déjà les Russes protestent avec les Syriens, appuyés par la Chine, la Bolivie ou le Kazakhstan à l’ONU et ils menacent d’aider l’armée régulière syrienne à mieux se défendre contre de telles incursions. Et ils menacent encore de suspendre la coopération militaire russo-américaine sur le terrain, évoquant un dangereux précédent dans leurs relations avec les États-Unis. Trump entraînera-t-il le camp occidental et ses alliés du Golfe dans une nouvelle guerre froide, voire dans un conflit ouvert avec la Russie, l’Iran ou la Chine là où Obama avait réussi à arrondir les angles ?

Au train où vont les choses, il est permis de le craindre même si le service après-vente politico-médiatique de cette opération inédite tente de nous rassurer.
Des rumeurs d’attaques nucléaires contre la Corée du Nord circulent déjà… Quand la réalité dépasse la fiction, même les intox les plus folles ne semblent plus devoir être prises à la légère. Pourvu que ce mauvais rêve ne se transforme pas bientôt en cauchemar éveillé.
Face à cette mascarade qui foule aux pieds les principes élémentaires de la coexistence pacifique entre les peuples et fait fi de toute voie pacifique (c’est-à-dire de toute voie diplomatique orientée vers un objectif de paix entre les nations), que faire?
Il est temps que les peuples reprennent le pouvoir sur des gouvernements iniques et des médias à la solde qui n’ont plus aucune crédibilité. La société civile doit s’organiser en ce sens et pour commencer, refuser d’accepter les combines et imposer à ceux qui nous gouvernent le respect du droit international à l’extérieur comme le respect de la légalité à l’intérieur.

Face aux bruits de bottes qui se font entendre ici ou là, nous devons exiger du président Hollande et de son gouvernement dirigé par Bernard Cazeneuve l’engagement dans la recherche d’une solution pacifique en Syrie qui tienne compte de toutes les parties sans poser de conditions (notamment, celle du départ de Bachar al-Assad, quoi qu’on en pense).

Nous devons le mettre en garde contre toute nouvelle velléité d’intervention militaire qui conduirait la Syrie déjà meurtrie (300.000 morts, 5 millions de réfugié, 6 millions de déplacés à l’intérieur du pays, plus de 1000 milliards de dollars de pertes économiques) et son peuple un peu plus à la ruine.
Seuls des ignorants inspirés par le ressentiment et les ennemis du peuple syrien peuvent encore envisager ce genre de fausses solutions compte tenu de la situation qui prévaut sur le terrain mais aussi et surtout aux échelles régionale et internationale dans un conflit qui dépasse les rivalités politiques, confessionnelles et économiques locales.

Notes

1 Kaïs Ezzerelli est un historien contemporanéiste franco-tunisien, doctorant à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

Ancien boursier et chercheur associé de l’Institut Français du Proche-Orient à Damas et de l’Orient Institut à Beyrouth, il a vécu au total huit années en Syrie et au Liban jusqu’en 2009 et quatre années en Tunisie (2011-2015) où il a mis en place et assumé un enseignement de l’histoire du monde arabe. Éditeur des Mémoires de Muhammad Kurd ‘Ali (1876-1953), il a également publié plusieurs articles sur les intellectuels, les autobiographies et la presse arabes comme sur les relations entre l’Europe, le Maghreb et le Machreq. Dernier ouvrage paru : Diplomatie occidentale et dissidence arabe. La France coloniale et le mouvement arabiste en Syrie ottomane (1912-1914), Tunis, Dar al-Wasla, 2014.

Voir «La question du califat», dossier de la revue Les Annales de l’Autre Islam, n°2, Paris, ERISM-INALCO, 1994.

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